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“ What’s in a name ? ”

“ What’s in a name ? ” ou : Shakespeare branlait-il son dard ?

 

J’ai publié ce texte il y a environ six ans, suite à une causerie que j’avais faite à des gens de mon âge dans le cadre d’une université du temps libre.

 

Shakespeare avait pour prénom William, qui peut signifier “ je suis la force ” (I am Will), et qui vient d’un prénom allemand signifiant “ casque de résolution ” (“ Wilhelm ”). Quant à son nom, il voulait dire pour les bien lunés “ celui qui agite une lance ”, mais pour tout le monde, il signifiait “ branle-dard ”. On comprend qu’avec un tel déterminisme le poète de Stratford ait été sensibilisé aux questions de nomenclature.

Dans la Bible du Roi Jacques, première version traduite en anglais, on trouve dans Job que “ the sharing of a spear ” est une preuve de puissance. Au XVIème siècle, les gens s’appelant “ Shakespeare ” ou “ Breakspeare ” étaient ainsi nommés parce qu’ils étaient effectivement de valeureux porteurs de lance. Un écrivain contemporain de Shakespeare, qui ne l’aimait pas beaucoup, Robert Greene, a été le premier à jouer, de manière péjorative, avec le nom du poète : “ upstart crow Shake-scene ” (le coq parvenu agitateur de scènes). Amicalement, Ben Johnson disait de Shakespeare que dans chacun de ses vers il semblait « shake a lance, as brandished at the eyes of ignorance » (il brandit une lance à la face de l’ignorance). Dans plusieurs de ses sonnets, Shakespeare joue avec son prénom Will pour contrecarrer le fameux proverbe «A woman will have her will » (une femme finira toujours par hériter). Dans Comme il vous plaira, Touchstone (Pierre d’angle) demande à William (Guillaume, le paysan amoureux d’Audrey) : « Is thy name William ? ». Et il ajoute : « William is a fair name » (un joli nom).

Au XVIème siècle, l’orthographe était encore très aléatoire, si bien qu’on trouve une centaine de manières d’orthographier le nom de Shakespeare. Le grand père de Shakespeare s’appelait Shakestaff. D’où, certainement ‘ Falstaff ’, “ a falling staff ”. “ Falstaff ” fait également penser à “ fast off ” (qui se sauve), ce que corrobore Talbot dans I Henri IV, quand il arrache à Falstaff son Ordre de la Jarretière parce qu’il s’est sauvé à la bataille de Poitiers. Personnage très complexe, Falstaff est, entre autres choses, le portrait caricatural d’un poète et d’un dramaturge. Il divertit, il enseigne. Le seul portrait de Shakespeare dont on pense qu’il puisse être authentique – celui de Martin Droeshout – nous montre un homme assez grassouillet. Shakespeare est mort quelques heures après avoir mangé et bu d’abondance.

On trouve dans Roméo et Juliette des lignes connues de tous, en particulier dans la scène du balcon lorsque Juliette demande à Roméo caché de « refuser son nom » (II ii). « C’est ton seul nom qui est mon ennemi » ajoute-t-elle. « Si tu n’étais pas Montaigu tu serais encore toi-même. »

« What’s in a name ? ». Qu’y-a-t-il dans un nom, qu’est-ce au juste qu’un nom ? La réponse de Juliette à ces questions est particulièrement émouvante et pose de nombreux problèmes dont ceux de l’identité, de l’essence et de ce que les linguistes du XXème siècle ont appelé l’arbitrarité du signe : « Ce que nous appelons une rose embaumerait-il moins si on lui prêtait un autre nom ? Et si Roméo ne se nommait point Roméo, ne garderait-il pas la précieuse perfection qu’il possède en dehors d’un nom ? »

Cela dit et a contrario, les noms des personnages sont extrêmement signifiants dans Shakespeare.

Un des travaux préparatoires qui incombent à un dramaturge, c’est d’établir la liste de ses personnages. Un directeur de troupe sait de combien d’acteurs (dont il connaît les talents respectifs) il disposera.

Particulièrement sensible à l’euphonie, Shakespeare a inventé certains noms qui ont frappé nos oreilles : Shylock, Othello, Caliban, et il a souvent transformé les noms des pièces dont il s’est inspiré. Par exemple, dans Comme il vous plaira, il a gardé les noms de Rosalind (le personnage principal) et d’Adam (un personnage secondaire), mais il a transformé Alinda, Saladyne, Rosader et Sir John of Bordeaux en Celia, Oliver, Orlando et Sir Rowland de Boys.

Il est presque certain que Shakespeare déterminait le nom des personnages avant de commencer à écrire ses dialogues. Il lui arrivait d’oublier en cours de route comment s’appelait tel ou tel personnage. L’exemple le plus fameux étant celui de Claudius, le roi usurpateur dans Hamlet, qui n’est jamais appelé par son nom dans la pièce. Autre exemple, Ferdinand dans Peines d’amour perdu. Inversement, dans Le Roi Jean, un personnage n’a que quatre mots à dire, mais Shakespeare a inscrit son nom dans le texte : James Gurney.

Shakespeare a commis quelques ratés dans sa nomenclature. Dans Comme il vous plaira, deux personnages s’appellent Jacques, et dans Hamlet, un personnage secondaire s’appelle Claudio, comme si Shakespeare avait totalement oublié que son roi s’appelait Claudius.

C’est vers 1500 que parurent en Angleterre les premières études sur les noms que l’on trouve dans les Classiques latins ou grecs, ou dans la Bible. Un bon exemple serait Le Calendrier des écritures, contenant des noms hébreux, arabes, phéniciens, syriens, perses, grecs et latins de nations, de pays, d’hommes, de femmes, d’idoles, de villes, de collines, de rivières et d’autres endroits mentionnés dans la Sainte Bible, par ordre alphabétique et traduits dans notre langue anglaise. Dans la préface de son De Sapientia Veterum (De la sagesse des anciens), Francis Bacon expose que les anciens apportaient le plus grand soin à choisir le nom de leurs personnages. Lorsque Ben Johnson nomme un de ses principaux personnages particulièrement rusé Volpone, les spectateurs possèdent une énorme clé (vulpes, le renard). Dans un livre sur la société britannique de 1605, un certain William Camden affirme que les noms de toutes les nations sont fortement porteurs de sens, et il cite en exemple les noms turcs barbares, les noms espagnols sauvages, sans parler – parce que cela lui écorcherait la plume – des noms de ce qu’il appelle le Congo.

Mais il fallut attendre le XIXème siècle pour que les Anglais se penchent avec plus ou moins de rigueur sur les noms des personnages shakespeariens. En 1862, dans un traité d’économie politique (Munera Pulveris) John Ruskin remarque que les noms chez Shakespeare sont « curieusement, d’une manière souvent barbare, mais grâce à la Providence, imprégnés des traditions variées qu’il a fait siennes de manière aléatoire, et des langues qu’il connaissait mal. » Bien piètre étymologue, Ruskin explique que Desdémone signifie “ fortune de malheur ”, qu’Othello signifie “ le précautionneux ”, Hamlet “ avenant ”, Portia “ la dame du destin ” etc. Le grand essayiste Matthew Arnold n’eut aucun mal à démontrer que les découvertes de Ruskin relevaient davantage d’élucubrations que d’autre chose. “ Hamlet ” vient d’un mot islandais qui signifie “ simplet ”. En tant que mot anglais, cela signifie “ hameau ”. En anglais du Moyen Age, “ hame ” signifie “ joug ” et “ let ” signifier “ empêcher ”, terme que l’on retrouve au tennis quand la balle ne passe pas le filet. “ Othello ” est un nom complètement inventé, même s’il a un vague rapport euphonique avec “ ottoman ”. L’origine de “ Desdemona ” est assez obscure, mais au beau milieu de ce nom il y a “ démon ”. Il faut entendre dans “ Portia ” “ portion ”.

Il fallut attendre James Joyce pour que le sujet revienne à la mode. Dans son Ulysse, il observe que les vilains dans Le roi Lear portent les noms des oncles que Shakespeare détestait (“ Lear ” fait évidemment penser à “ to leer ”, regarder de côté, ce qui va bien à un personnage qui ne voit pas clair). Il s’amuse également avec le nom de Shakespeare et de sa femme : « If others have their will Ann hath a way. » (si d’autres ont la volonté, Ann connaît la manière, quand on veut, on peut). Dans un roman de 1947 (Brisure à senestre – Bend Sinister), Vladimir Nabokov délire totalement et volontairement avec le nom d’Hamlet : « Prenez ‘ Télémaque ’, nom qui signifie ‘ qui se bat de loin ’ – ce qui, par parenthèse, était la conception qu’Hamlet avait du combat. Emondez le, enlevez les lettres superflues, et vous obtenez le mot ‘ Telmah ’. Maintenant lisez le mot à l’envers. Aussitôt une plume fantasque va s’envoler avec une idée lubrique, et Hamlet, en marche arrière, deviendra le fils d’Ulysse qui trucide les amants de sa mère. » Poursuivant le délire, il estime qu’Ophélie peut venir du nom d’un pâtre amoureux d’Arcadie. Ou qu’il peut s’agir de l’anagramme d’Alphéios, le dieu de la rivière qui pourchassa une nymphe aux longues jambes jusqu’à ce qu’Artémis la change en un cours d’eau, ce qui évidemment, corroborait miraculeusement le suicide aquatique de l’amoureuse d’Hamlet.

Plus sérieusement, dans une étude de 1958 (La fleur souveraine), G. Wilson Knight revient sur la fameuse question de Juliette pour découvrir, par exemple, toute la puissance que contient la lettre ‘ o ’ dans les nom d’Obéron, Othello, Orsino ou du Prince du Maroc (the Prince of Morocco) du Marchand de Venise. En revanche, il souligne la légèreté que connote le nom d’Ophélie (Ophelia), avec le son montant sur le ‘ o ’ se poursuivant dans le ‘ e ’ et le ‘ i ’.

Dans Le songe d’une nuit d’été, Shakespeare nous livre une indication précieuse sur le travail du poète (V i) : « quant à l’œil du poète qui roule dans un beau délire, il court du ciel à la terre et de la terre au ciel ; et comme l’imagination prête un corps aux choses inconnues, la plume du poète leur donne une figure et assigne à ces bulles d’air un lieu dans l’espace et un nom. » Le nom d’un personnage peut donc susciter une image, dramatique ou poétique. Même si tous les noms de personnage chez Shakespeare n’ont pas une signification précise ou importante, la plupart de ces noms, parce qu’ils sonnent, nous donnent des indications sur la nature des personnages, leur représentation. Dans certaines pièces, on observe que Shakespeare a accepté les limites des noms des personnages des œuvres sources. Dans Richard II, un personnage se nomme Hotspur. Shakespeare a trouvé ce nom dans les Chroniques de Holinshed, source de nombre de ses pièces historiques. Comme un fait exprès, ce personnage est une tête brûlée.

Lorsqu’il doit donner un nom aux personnages secondaires de ses comédies, Shakespeare grossit un trait en particulier – physique ou moral – et il forge le nom à partir du trait. Dans Comme il vous plaira, Sir Oliver Martext est un prêtre de campagne qui énonce mal ce qu’il a à dire : ‘ martext ’ = gâcher son texte. Dans 2 Henri IV, Doll Tearsheet est la maîtresse de Falstaff. Son nom signifie à proprement parler ‘ la poupée qui arrache les draps ’, et Coleridge estime que Tearsheet est une déformation de ‘ Tear-street ’ (qui fait le trottoir). Dans Mesure pour mesure, une catin mariée neuf fois, a été “ fourbue ” par son dernier mari. Elle s’appelle naturellement Mistress Overdone. Dans cette même pièce, Abhorson est le bourreau. Son nom est un mot-valise constitué de ‘ abhor ’ et de ‘ whoreson ’ (fils de catin). L’assassin de Richard dans Richard II est Sir Pierce (of Exton), le Transperceur. Le lieutenant de la Tour de Londres dans Richard III est Brakenbury (break et bury), Brise et enterre. Dans Le songe d’une nuit d’été, Snout (Museau) a un long nez, Starveling (Claquedent) est maigre, Bottom (Lefond) a un gros derrière et Quince (Ducuing) est desséché comme le fruit.

Certains noms étiquettes peuvent être français ou d’origine française. Dans Tout est bien qui finit bien, un bavard s’appelle Parolles et Lafeu est un vieux seigneur qui s’emporte facilement. Dans Hamlet, Fortinbras est fort en bras (mais un esprit anglais mal tourné entendra facilement “ fart in brass ”, pète/pet en bronze) et dans Le roi Lear, Cordelia a un cœur de lion (comme le roi normand). Dans La mégère apprivoisée, les noms sont de consonance italienne : Biodello est blond et Bianca est blanche et pure. Dans La tempête, Miranda est – comme son nom l’indique – celle qui doit être admirée, ce que son amoureux Ferdinand dit à deux reprises : « Toi, l’admirée Miranda » (III i 37) et « O toi, merveille » (I ii 427). Dans Périclès, Marina explique qu’elle s’appelle ainsi car elle est née près de la mer (V i 155). Dans le Conte d’hiver, Perdita est ainsi baptisée par sa mère Hermione : comme elle est soupçonnée d’être bâtarde, elle est vouée à être “ perdue à jamais ” (III iii 32).

Parfois, les noms sont donnés de manière ironique. Othello, qui est structurée de manière ironique sur le renversement noir = bon, blanc = mauvais, met en scène une femme de petite vertu du nom de Bianca. Iago, le démon absolu dans Othello, porte à la fois le nom du saint-patron d’Espagne (Saint-Jacques), donc l’ennemi de l’Angleterre, et celui du roi d’Angleterre. Dans Mesure pour mesure, Angelo est un homme à la cruauté implacable et n’a donc rien d’un ange, tout comme la nourrice de Juliette Angélica. Dans Les deux gentilshommes de Vérone, Launce, avec son nom de lance, est particulièrement obtu.

 

Shakespeare s’est par ailleurs abondamment servi de la Bible et de diverses mythologies pour nommer ses personnages. Dans Comme il vous plaira, les trois personnages Olivier, Orlando et Roland sont un fort clin d’œil à La chanson de Roland. La Jessica du Marchand de Venise tire son nom de l’Ancien Testament, mais, comme fille de Shylock, elle n’est pas un modèle de fille juive. Comme son père elle a un nom juif parce qu’étrangère. Le nom de Shylock est vraisemblablement une anglicisation d’un nom biblique. “ Sa’lah ” est le petit fils de Shem et le père de Eber (Hébreux). Contemporain de Shakespeare, un écrivain réfractaire et défenseur du Catholicisme Romain se nommait Richard Shacklock (qu’on peut comparer à Shylock et à sa défense du Judaïsme). A noter également que Venise n’est pas choisie au hasard : cette cité présentée dans la pièce comme ayant des mœurs particulièrement mercantiles et rudes, fait penser euphoniquement à veneer (le vernis), venal (vénal et venereal (vénérienne). Tout comme le Aaron de Titus Andronicus, prisonnier Maure ramené à Rome après la défaite des Goths et aimé de Tamora, la reine des Goths.

Shakespeare aimait donner à ses serviteurs des noms emphatiques. Un serviteur des Capulet dans Roméo et Juliette s’appelle Sampson. Et dans Troilus et Cressida, Alexandre est un serviteur de Cressida. On trouve aussi des noms oxymores : Christopher Sly (dans La mégère apprivoisée), un joyeux poivrot dont le nom signifie ‘ rusé ’, Anthony Dull (Peines d’amour perdues) un connétable au prénom impérial et au nom signifiant la stupidité, ou le fou Pompey Bum (‘ Bum ’ = ‘ cul ’) de Mesure pour Mesure.

On trouve également des personnages aux noms d’animaux : Lavache est un fou au service de la comtesse de Roussillon dans Tout est bien qui finit bien. Talbot (en français ‘ limier ’) est le nom d’un vaillant combattant de 1 Henri VI. Roméo tue Tybalt dans un duel. On trouve ce nom (qui signifie ‘ chat ’) dans de nombreux contes médiévaux, tout comme Reynaldo (Hamlet), le renard.

Il faut s’arrêter un instant sur Jacques (Jaques) de Comme il vous plaira. En 1596, paraît un livre intitulé La métamorphose d’Ajax. On y rencontre la première occurrence du mot ‘ jax ’ avec le sens de cabinet à eau courante. Dans la langue de tous les jours, Ajax est devenu synonyme de toilettes (d’où le nom de la poudre à récurer d’aujourd’hui). Et comme les mauvaises odeurs associées aux lieux d’aisance induisent l’idée de mélancolie, cela a permis à Shakespeare de dire de son Ajax dans Troilus et Cressida qu’il était un “ mélancolique sans but ” (I ii 26), de faire de son Jaques de Comme il vous plaira un seigneur mélancolique. Comme en Anglais, Jack est le diminutif de John, Don John le Bâtard de Peine d’amour perdu est un vilain et un perdant.

Le nom Shakespeare étant constitué de deux syllabes très signifiantes : shake et spear, on observe que les personnages dont les noms sont formés de la sorte (Falstaff, Hotspur, Shylock, Touchstone) sont tous des personnages de premier plan.

On n’insistera pas sur l’aspect très poétique de la nomenclature shakespearienne. A lire ou à entendre les noms d’Othello, Desdémone, Cassio et Iago, on sait qu’on n’est pas dans une comédie. (“ Cassio ” évoque la casse, plante laxative, dont on disait que la Duchesse de Malfi était morte étouffée en la respirant. De plus, Cassio s’appelle Michael, ce qui renforce son côté guerrier de Saint-Michel terrassant le dragon). Avec leurs noms formant allitération, Valeria, Virgilia, Volumnia constituent le trio volubile qui va essayer de persuader Coriolan d’épargner Rome (Coriolan). Mais elles ne sont pas indifférenciées pour autant : Virgilia, la femme de Coriolan est timide et calme, au point que son mari l’appelle “ mon gracieux silence ”, tandis que Volumnia, la mère de Coriolan, est fière des blessures de son fils, obsédée qu’elle est des valeurs militaires de Rome, excluant toute compassion. On trouve un autre trio avec allitérations dans Le songe d’une nuit d’été : Hippolyta, Hermia, Helena. Hippolyta est la reine des Amazones, promise à Thésée. En la vainquant au combat, Thésée lui rend sa féminité. Hermia est la fille d’Egée. Elle refuse la demande de son père d’épouser Dimitrius malgré une menace de mort. Elle aime Lysander qu’elle finira par épouser après moult rebondissements merveilleux. Quant à Helena, elle aime Demetrius d’un amour pur qui se concrétisera grâce au philtre de Puck.

Shakespeare aimait également faire s’affronter des personnages dont les noms s’opposaient : Hotspur et Hal (Henri, Prince de Galles) dans I Henri IV ; Edgar et Edmund (Lear) : Edgar est le fils légitime du Comte de Gloucester, et Edmund son fils illégitime jaloux de son demi-frère ; Macbeth et Macduff, seigneur droit dont la femme et les enfants sont assassinés sur ordre du roi (Macbeth rime avec “ death ”) ; Benedick et Beatrice dans Beaucoup de bruit pour rien : Beatrice ne cesse de railler Benedick ; Bushy, Bagot et Green, favoris du roi Richard (Richard II) ont des noms qui lus à la queue leu-leu, suggèrent que le royaume est un jardin mal entretenu. Dans Henry V, l’officier Gallois Fluellen, le soldat irlandais Macmorris et le capitaine écossais Jamy, qui apparaissent tout trois au siège de Harfleur, témoignent de l’effort fait par Shakespeare pour montrer à quel point l’armée du roi est harmonieusement pluritribale.

Aussi génial qu’il ait été, Shakespeare a parfois fait preuve de laisser-aller dans ses choix de nom. Dans 1 henry IV, il y a un lieutenant Bardolph, gouailleur compagnon de Falstaff qui passe la fin de la pièce en prison. Dans 2 Henri IV, il y a un traître nommé Lord Bardolph, inspiré d’une véritable personne homonyme qui finit écartelée et décapitée en 1408. On trouve cinq Antonio et un Anthony dans les œuvres de Shakespeare. Seize personnages ont un nom commençant par la syllabe ‘ Luc ’.

 

Dans Roméo et Juliette, on observe une symétrie parfaite dans la métrique entre “ Montague ” et “ Capulet ” et entre “ Romeo Montague ” et “ Juliet Capulet ”. À noter également l’harmonie des ‘ o ’ chez les amis Romeo, Mercutio, Benvelio, à opposer aux noms disharmoniques Tybalt et Paris. Montague est un nom normand signifiant “ celui qui habite une colline élevée ” et c’est en même temps une déformation du nom d’une famille italienne authentique les Montecchi. “ Montague ” est un nom plutôt masculin, avec l’idée de monter, donc un nom idéal pour un amant. “ Capulet ” est un nom plutôt féminin, avec l’idée de capituler, de se rendre. Par ailleurs, “ capulus ” en latin signifie “ cercueil ”. Dans Tout est bien qui finit bien, Diana Capilet est la fille d’une veuve florentine. Elle est chaste, se montre froide face aux avances de Bertram. Juliette tire son nom de juillet puisqu’elle est née 10 jours avant la Saint-Pierre-aux-liens (I iii 17). On trouve une autre Juliette dans Mesure pour mesure, amoureuse d’un Claudio qui lui a fait un enfant hors des liens du mariage. Et puis, dans Les deux gentilshommes de Vérone, on trouve une Julia, amante fidèle de Protée qu’elle suit à Rome déguisée en page sous le nom de Sébastien.

Malgré la question de la conférence posée par Juliette et les réponses qu’elle y apporte, celle-ci aime l’euphonie du nom de Roméo : « le nom de Roméo évoque l’éloquence des cieux », dit-elle, Acte III scène ii. Et sa nourrice observe que Roméo et “ romarin ” commencent de la même manière (II iv). On sait que le romarin est une fleur associée au mariage. Mercutio, quant à lui, n’hésite pas à jouer avec le nom de Roméo : « without his roe [sans ses œufs de poisson], like a dried herring » [comme un harend séché] (II iv). Roméo n’aime pas son nom. Après la mort de Tybalt – et voyant le chagrin de Juliette – Roméo déplore : « comme si mon nom l’avait d’un seul coup assassiné à l’instar de cette main damnée qui a percé Tybalt. Frère, dis-moi dans quel coin abject de mon corps de chair siège-t-il, mon nom, pour que je puisse en finir avec cette horreur ? » (III iii 102-108). Et pourtant “ Roméo ” est objectivement un très beau nom : dans ce prénom, il y a “ Rome ”, “ romance ”, “ roam ” [vagabonder]. Le ‘ o ’ final est montant. “ Romeo ” est donc un nom idéal pour un jeune et vaillant amoureux.

Mercutio est le modèle idéal de l’ami fidèle, et aussi du gentilhomme de la Renaissance. C’est l’un des personnages masculins les plus positifs que Shakespeare ait créé. Coleridge a dit de lui qu’il possédait toutes les caractéristiques du poète, combinées aux bonnes manières et aux sentiments d’un parfait gentilhomme, totalement inconscient de ses qualités et pouvoirs exceptionnels. » Cela dit, son humour sait être corrosif et leste, contrastant avec l’attitude pétrarchienne un peu vaine de Roméo face à l’amour. Son langage est beaucoup plus alerte que celui de Roméo. Roméo trouve d’ailleurs qu’il parle trop (« il aime s’entendre parler », II iv). Mercutio, c’est bien sûr Mercure, celui qui apporte les nouvelles mais, dans Peines d’amour perdu, Shakespeare nous dit que les mots de Mercure sont des mots bien durs à entendre. Sa mort, accidentelle et inutile, installe la tragédie dans la pièce. Il prévoit sa mort dans un jeu de mot qui est passé dans la langue anglaise : à Roméo qui lui dit que sa blessure ne doit pas être très profonde, il répond : « bien sûr, ce n’est pas profond comme un puits ni large comme une porte d’église », mais « ask for me tomorrow and you shall find a grave man » (III i [demande de mes nouvelles demain et tu trouveras un homme grave / un homme dans la tombe].

Benvolio, c’est la bonne volonté. C’est lui qui persuade Roméo de se rendre au bal des Capulet où il tombera amoureux de Juliette.

Tybalt est le chat du Roman de Renard. Mercutio le surnomme “ piège à rats ” (III i), le “ Prince des chats ” (II iv), le “ Roi des chats ” en III i. Et lorsque Mercutio est blessé par lui, il appelle cela “ une griffe ” (III i).

Les serviteurs des Capulet ont des noms à consonance biblique : Samson, Gregorio (Sampson, Gregory) sont associés à l’Ancien et au Nouveau Testaments. Tout comme les noms des serviteurs des Montaigu (Abraham et Balthasar). Sans parler des allusions religieuses des noms de frère Jean et Frère Lorenzo (John et Lawrence).

La nourrice Angélica n’est pas si Angélique que cela et son amoureux Pierre est moins saint que son saint-patron. Dans l’acte IV scène ii, ils échangent des propos franchement salaces : « Et toi, qui reste là comme une souche à laisser tous les garnements prendre leur plaisir avec moi.

Je n’en ai pas encore vu un seul chercher à prendre son plaisir avec toi, sinon je serai le premier à déballer mon arme. » (« If I had, my weapon should quickly have been out. I warrant you, I dare draw as soon as another man. » “ To draw ” chez Shakespeare implique le déballage d’organes sexuels.

Juliette s’appelait ainsi parce qu’elle était née au mois de juillet. Mais quand elle demande à Roméo qui est sous son balcon, masqué par la nuit, il ne peut que répondre : « Je ne sais comment je proférerai mon nom et dirai qui je suis. »

 

Bernard Gensane

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