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Une employ?e d’Amazon raconte ? la peur organis?e ?

Une int?rimaire du g?ant de la vente en ligne raconte les conditions de travail dans le site de Mont?limar. Am?lie, [1] 30 ans, a travaill? quelques semaines au sein de la plateforme d’Amazon?? Mont?limar (Dr?me). Alors que?des gr?ves pour des hausses de salaires se poursuivent en Allemagne, nous avons d?cid? de publier son t?moignage, saisissant, sur les conditions de travail au sein du num?ro 1 mondial de la vente en ligne.

Les agences d’int?rim de Mont?limar recrutent en fin d’ann?e des hordes de salari?s sur les quatre postes de travail de la plateforme?Amazon, implant?e il y a trois ans. Vous pouvez y ?tre admis comme « eacher« , pour r?ceptionner les marchandises et les enregistrer informatiquement?; « stower« , pour les ranger dans les kilom?tres d’?tag?res de l’entrep?t?; « picker« , pour arpenter les all?es et rassembler les produits command?s?; ou « packer« , pour les emballer avant exp?dition. C’est en tant que?pickeuse?que j’ai d?couvert l’univers d’Amazon. L’univers du code-barres. Tout a un code-barres chez?Amazon?: les articles, les 350?000 emplacements sur les ?tag?res, les chariots qui servent ? d?placer les produits command?s, les gens qui poussent ces chariots, les imprimantes, les voitures. Les?scannettes?portatives dont chacun est ?quip? pour lire les codes-barres ont aussi un code-barres. Elles sont reli?es au r?seau?Wi-Fi, qui peut les localiser dans l’entrep?t.

Tout a une r?alit? physique doubl?e d’une existence informatique. Les managers qui sont derri?re leur ordinateur savent en temps r?el, gr?ce ? ces outils, o? se trouve un livre, sur quel chariot il a ?t? enregistr?, quel int?rimaire pousse le chariot, o? il se d?place dans l’entrep?t, ? quelle heure il s’est mis au travail en scannant son code-barres personnel, quelle a ?t? la dur?e exacte de sa pause, et combien d’articles il « picke » par heure. Cette productivit? personnalis?e est ?valu?e en permanence, et des managers viennent trouver individuellement chaque?picker?pour lui donner sa performance et le conseiller si celle-ci n’est pas satisfaisante. « Il faut ?tre plus dynamique, tu perds trop de temps en ramenant les articles ? ton chariot, tu es ? 85 articles par heure« , m’a lanc? un jour un manager au d?tour d’un rayon, alors que je n’avais jamais vu cette personne auparavant. Mais les remontrances peuvent aussi prendre une forme num?rique. Si vous garez par exemple votre chariot sur un emplacement g?nant, le code-barres qui y figure permet de savoir que c’est le v?tre, et vous recevez un message sur l’?cran de votre scan?: « Merci de garer ton chariot sur les emplacements autoris?s. »

??Il est temps de picker??

Aux outils de surveillance, il faut ajouter des centaines de cam?ras, des agents de s?curit? qui arpentent les all?es toute la journ?e, et qui peuvent fouiller les salari?s au d?tecteur de m?tal ? la sortie de l’entrep?t. Enfin, plus diffus, la peur de la d?lation et le fantasme d’une surveillance sans limites comptent pour beaucoup dans la docilit? g?n?rale. On ne sait pas de qui exactement il faut se m?fier, qui est ami avec les managers ou veut le devenir, on ignore jusqu’o? exactement va le pistage informatique… Et, dans le doute, pour aborder la moindre question un tant soit peu pol?mique, le r?flexe est toujours de parler discr?tement, et ? voix basse.

« Les salari?s qui sont aujourd’hui embauch?s en CDI ont commenc? comme vous, en int?rim. Si vous vous montrez productifs, et que vous avez un bon comportement, vous avez peut-?tre un avenir chez Amazon. » C’est par ces mots que nous accueille un responsable le premier jour. La productivit? est ? partir de ce moment-l? une obsession, qui ressort dans toutes les conversations. En tant que?picker, nous devons rassembler plus d’une centaine d’articles par heure, en arpentant les rayons sur une distance cumul?e de 15 ? 25 kilom?tres selon notre rapidit? et selon la dispersion des articles qui d?filent sur l’?cran de notre scan. Cet objet nous guide parmi les ?tag?res, nous indiquant les coordonn?s du prochain article ? attraper?: l’entrep?t est divis? en zones, subdivis?es en all?es, elles-m?mes subdivis?es en profondeurs d’all?e, puis en hauteurs d’?tag?re. Le parcours est programm? automatiquement de fa?on rationnelle pour minimiser les distances d’un point ? un autre, et aussit?t que les coordonn?es d’un livre s’affichent un compte ? rebours de quelques secondes d?file avec cette phrase?: « Il est temps de picker. » Le nombre total d’articles restant ??picker, et le temps imparti pour les rassembler tous, appara?t en dessous.

Dans l’empressement g?n?ral, la mise en concurrence joue ? plein, sinon parce que le CDI est un s?same ? d?crocher, au moins parce que le non-renouvellement du contrat d’int?rim est une ?p?e de Damocl?s au-dessus de chaque t?te. Certains, pourtant, ? qui j’ai demand? la raison de leur z?le n’invoquent pas toujours d’embl?e l’angoisse d’?tre « ?ject?s » (m?me si cette peur est invariablement mentionn?e dans ces termes). Ils veulent battre des records, « comme ?a, pour la performance« , et la reconnaissance qui va avec. Un bon salari? peut ?tre port? aux nues comme ?tant ?lu « associate de la semaine » par les managers qui l’applaudissent tous en ch?ur. Aller aux toilettes qui se situent ? l’extr?mit? de l’entrep?t fait d?gringoler votre « prod« . Pousser son coll?gue pour se saisir en premier d’un chariot la fait grimper. L’id?al (et c’est d’ailleurs la norme) ?tant d’arriver ? l’avance le matin pour pr?parer scan et chariot et gagner de pr?cieuses minutes qui feront peut-?tre la diff?rence. C’est aussi cela, « avoir un bon comportement« . ? l’embauche, le mail de l’agence d’int?rim pr?cisait noir sur blanc?: « Il faut arriver un quart d’heure ? l’avance, ils aiment bien. »

??Ne vous couchez pas trop tard??

Avoir un bon comportement, c’est par ailleurs accepter les heures suppl?mentaires. Au matin du 2 d?cembre, lorsque nous arrivons ? l’entrep?t vers 5h30, l’?quipe de nuit, qui finit habituellement bien avant, est encore l?. Le discours d’accueil, qu’une manageuse fait quotidiennement pour commencer la journ?e, nous invite aujourd’hui ? rester une demi-heure de plus pour faire face ? une augmentation inattendue des commandes?: « L’?quipe de nuit a fait l’effort, comme vous l’avez vu. Nous vous demandons de le faire aussi, pour que l’?quipe suivante n’ait pas une charge de travail insurmontable?! » Dans cette ambiance d’hyper individualisation, elle ?voque soudain l’esprit d’?quipe et la solidarit?. Ce n’est pourtant pas cela qui fait mouche?: les gens restent parce qu’ils tiennent ? leur emploi.

Ce discours d’accueil servi chaque matin ? 5h50, au moment de la prise de poste, vise ? motiver les troupes, ? annoncer le nombre de commandes qu’il faudra pr?parer pour la journ?e, ? pr?venir les erreurs constat?es la veille… ou ? donner des conseils sur le rythme de vie ? avoir lorsqu’on travaille chez?Amazon?: ne vous couchez pas trop tard, n’h?sitez pas ? faire une sieste, mettez une lumi?re forte au r?veil pour aider l’organisme ? se mettre en route, mangez bien ? la pause… Cette derni?re injonction est tout ? fait paradoxale. Les deux pauses de vingt minutes qui nous sont accord?es ne laissent en aucun cas le temps de bien manger. Si vous en avez l’intention, il faut traverser tout l’entrep?t (trois ? quatre minutes), passer par le poste de s?curit?, rejoindre votre casier pour prendre votre pique-nique et atteindre la salle de pause. L?, il faut en fait choisir entre avaler une bouch?e de sandwich et aller aux toilettes, faire les deux ?tant assez ambitieux puisque vous devez avoir fait le chemin en sens inverse et retrouv? votre chariot lorsque retentit la sonnerie qui annonce la reprise du travail. Une remarque laconique accueille les retardataires?: « Jeune fille, en retard?! »

La pression est ?norme, la fatigue difficile ? g?rer. L’ambiance est ? la m?fiance. Tout est verrouill?. Avant de signer un contrat de travail, il faut parapher trois pages qui nous engagent ? la confidentialit? la plus totale. Rien ne doit sortir de l’entrep?t, et raconter quoi que ce soit ? des concurrents, bien s?r, mais aussi ? vos amis et ? votre famille peut vous ?tre reproch?. La peur organis?e, la surveillance de nos moindres faits et gestes, et la contestation r?duite au silence, c’est ce qui se joue chaque jour sous les n?ons de l’entrep?t d’Amazon, avec, pour principale arme de persuasion, la promesse d’un emploi.

(Illustration?: La plateforme d’Amazon?de Ch?lons-sur-Sa?ne, en d?cembre 2012 – Photo Philippe Merle/AFP)

liberation.fr

[1] Le pr?nom a ?t? modifi?

altermonde-sans-frontiere.com

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