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Trotski, cause de l’anachronisme d’une certaine gauche française ?

Trotski, cause de l’anachronisme d’une certaine gauche française ? 

 

« Trotski était persuadé que toute difficulté, toute résistance pouvaient être surmontées par ce seul mot : « fusillez ! » » (Boris Souvarine, 1979).

L’un des deux principaux leaders de la Révolution russe, Léon Trotski, est né il y a cent quarante ans, le 7 novembre 1879 (quelques mois après Albert Einstein). Trotski a connu Lénine en 1900 et ce dernier était heureux de pouvoir l’intégrer dans son groupe révolutionnaire.

Lors de la Révolution russe, Trotski était opposé à la demande de paix séparée avec l’Allemagne voulue par Lénine pour poursuivre la guerre civile sans préoccupation extérieure, ce qui a entraîné la capitulation de la Russie (Traité de Brest-Litovsk signé le 3 mars 1918). Lénine préférait aussi que l’Allemagne se concentrât dans la guerre contre la France et le Royaume-Uni, tous les trois étant des puissances dites bourgeoises qui devaient être amenées à s’effondrer.

Après avoir dirigé le soviet de Petrograd (Saint-Pétersbourg) du 8 octobre 1917 au 8 novembre 1917, il fit partie du gouvernement de la nouvelle Russie soviétique d’abord comme Ministre des Affaires étrangères du 8 novembre 1917 au 13 mars 1918, puis comme Ministres des Armées et des Affaires navales du 13 mars 1918 au 15 janvier 1925. Il a fondé l’Armée rouge le 23 février 1918, qu’il a structurée avec cinq millions d’hommes. Le lieu du pouvoir n’était plus l’État mais le parti bolchevik, Trotski fut membre du bureau politique (politburo, l’instance dirigeante) du parti du 10 octobre 1917 au 23 octobre 1926.

 

Il y a eu une rivalité politique entre Lénine et Trotski : « Il nous arrivait d’avoir, Lénine et moi, de rudes heurts, car dans les cas où j’étais en désaccord avec lui sur une question grave, je menais la lutte jusqu’au bout. Ces cas-là, naturellement, se sont gravés dans toutes les mémoires, et les épigones en ont beaucoup parlé et écrit par la suite. Mais cent fois plus nombreux sont les cas où nous nous comprenions l’un l’autre à demi-mot, et où notre solidarité assurait le passage de la question au polituro sans débat. Cette solidarité, Lénine la prisait beaucoup. » (10 avril 1935). Du reste, sur le fond, les trois sanguinaires se rejoignaient : Lénine, Trotski et Staline.

Mais il y a eu d’autres clivages internes. Lénine et Trotski, qui dénonçaient la « bureaucratisation » du régime, s’opposèrent alors à l’alliance entre Staline, Zinoviev et Kamenev. La mort de Lénine a laissé un boulevard à Staline et Trotski se positionna parmi ses opposants. Progressivement, Staline désamorça le danger Trotski. Ce dernier fut considéré comme un hérétique et a perdu le contrôle de l’armée.

En effet, lors de son affaiblissement par la maladie, puis sa mort, Lénine a laissé le pouvoir communiste entre trois courants, Trotski, considéré comme à l’aile « gauche » (révolution permanente), Boukharine, le théoricien, considéré comme à l’aile « droite ». Trotski s’était rapproché (au début du stalinisme) de Grigori Zinoviev, patron du parti à Leningrad (Saint-Pétersbourg) et de Lev Kamenev, patron du parti à Moscou. Ces deux derniers furent fusillés le 25 août 1936 à Moscou sur ordre de Staline, jugés « traîtres » de la révolution. Pour rappel, le 10 octobre 1917, Zinoviev et Kamenev furent les seuls du comité central du parti bolchevik à s’être opposé à l’insurrection voulue par Lénine et qui allait précipiter la Russie dans une dictature bureaucratique sanglante pendant soixante-treize ans.

Entre ces deux ailes, Staline, bon stratège, a réussi à se faire considérer comme « centriste », homme permettant de réunir tous les courants, et ainsi, être soutenu par ces tendances. N’ayant pas montré une très vive intelligence, Staline pouvait faire croire qu’il était manipulable. En fait, dès qu’il a pris le pouvoir, Staline a tout fait pour le garder, au point d’éliminer tous les révolutionnaires historiques de 1917 afin de ne plus avoir aucun rival. L’échec de Trotski face à Staline proviendrait de la grande vanité du leader communiste qui ne se serait pas assez intéressé aux intrigues du pouvoir (c’est la thèse de l’historien britannique Robert Service, professeur à Oxford et à la British Academy). En outre, comme il contrôlait encore l’armée en 1921-1923, Trotski aurait pu rester au pouvoir par la force.

Dès 1925, on effaça la figure de Trotski sur les photos de la révolution. Cette grossière réécriture de l’histoire a fait plus tard quelques émules dans les dictatures du même acabit. Trotski fut exclu du parti communiste le 12 novembre 1927 et interné à Alma-Ata, au Kazakhstan, avant d’être carrément expulsé d’Union Soviétique en 1929. Trotski s’exila pendant onze ans, d’abord en Turquie de février 1929 à juillet 1933, puis en France de juillet 1933 à juin 1935 (près de Royan, puis à Barbizon, puis près de Grenoble), puis, expulsé par la France, il se réfugia en Norvège, et, après les purges staliniennes, en janvier 1937, il s’installa au Mexique, pays connu pour avoir exécuté son jeune empereur.

Durant son exil, Trotski a continué à faire de la politique et à écrire, a même créé la Quatrième Internationale (le 3 septembre 1938), a prôné l’entrisme dans les partis socialistes et sociaux-démocrates (notamment à la SFIO). Il fut assassiné par un agent de Staline à Mexico le 21 août 1940. Il avait écrit le 27 février 1940 : « Je mourrais révolutionnaire prolétarien, marxiste, matérialiste dialectique, et par conséquent athée intraitable. (…) La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence et en jouissent pleinement. ».

J’ai fait ici un résumé ici très très simplifié voire simpliste de la vie beaucoup plus complexe et dense de Trotski pour arriver à une curiosité de l’histoire politique de la France : en 2019, il existe encore des trotskistes ! En 2002, il y a même eu trois candidats à l’élection présidentielle qui se réclamaient du trotskisme, sans même inclure Lionel Jospin qui a timidement reconnu que dans sa jeunesse, il avait fait de l’entrisme trotskiste au PS (comme quelques autres cadres socialistes de l’époque). On ne reprochera cependant pas à Lionel Jospin d’être trotskiste puisque ce fut sous son gouvernement que la France a procédé le plus à des privatisations.

Ce qui est intéressant, c’est qu’en France, il y a une forte culture trotskiste, d’extrême gauche, qui s’est opposée, ainsi, à la puissance du Parti communiste français. Elle n’a pourtant jamais représenté beaucoup d’électeurs, même si parfois (au début des années 2000), il y a même eu une fièvre trotskiste, mais il y a toujours eu des militants zélés, des colleurs d’affiches efficaces (qui gagnent par ténacité la bataille nocturne des murs). Certaines personnalités politiques contemporaines sont très connues dans leur militantisme, je peux ainsi citer (sans exhaustivité) Alain Krivine, Daniel Bensaïd, Arlette Laguiller, Olivier Besancenot, Pierre Boussel, Daniel Gluckstein, Philippe Poutou et Nathalie Arthaud et sauf pour un de ceux ici cités, tous ont été candidats à l’élection présidentielle.

En France, alors que le PCF gardait la voie officielle de l’URSS, donc stalinienne sous Staline et brejnévienne sous Brejnev, les « gauchistes », organisations trotskistes, voulaient défendre une voie alternative au communisme officielle d’origine soviétique.

C’est un fait qu’entre 1925 et 1940, Trotski n’était plus au pouvoir et a voulu influer sur le communisme international, notamment en voulant faire l’unité des ouvriers pour mieux combattre le fascisme des années 1930 : « Après « l’expérience » italienne, nous avons mille fois répété : ou le communisme ou le fascisme. Le passage effectif au socialisme devait fatalement montrer que le problème était infiniment plus complexe, plus délicat et plus contradictoire que ne l’avait prévu le schéma historique général. Marx a parlé de la dictature du prolétariat et de son dépérissement ultérieur, mais il n’a rien dit de la dégénérescence bureaucratique de la dictature. (…) L’alternative « socialisme ou esclavage totalitaire » n’a pas seulement un intérêt théorique, mais aussi une énorme signification agitative, car elle illustre de façon particulièrement probante la nécessité de la révolution socialiste. » (1939).

Le problème, c’est que Trotski, idéologue du marxisme et du communisme, n’était pourtant pas un enfant de chœur. Il ne vaut pas mieux que Staline (ni Lénine) sur la considération qu’il pouvait avoir de la valeur d’une vie humaine. En d’autres termes, il a assassiné autant que ses rivaux bolcheviks lorsqu’il était au pouvoir : « Si un révolutionnaire faisait sauter le général Franco et son état-major, on doute que cet acte puisse susciter l’indignation morale, même chez les eunuques de la démocratie. En temps de guerre civile, un acte de ce genre serait politiquement utile. Ainsi, dans la question la plus grave, celle de l’homicide, les règles morales absolues sont tout à fait inopérantes. Le jugement moral est conditionné, avec le jugement politique, par les nécessités intérieures de la lutte. » (1938). Insistons sur l’expression « les eunuques de la démocratie » qui discrédite complètement, parmi d’autres propos, l’intérêt du combat politique de Trotski foncièrement antidémocratique.

C’était peut-être même le pire des acteurs de la Révolution russe car il légitimait intellectuellement l’usage de la violence, des assassinats, de la terreur, en bon petit Robespierre russe (il en a même écrit un essai, « Terrorisme et communisme » en 1920). Il fallait terroriser l’ennemi. Le 8 août 1918, il a ouvert les deux premiers camps qui furent les précurseurs du goulag pour interner tous les adversaires politiques, en particulier les anarchistes, les tsaristes, etc. qu’il jugeait lui-même des « parasites », expression qui rappelle également l’antisémitisme des années 1930 (on ne pourra cependant pas considérer Trotski antisémite, mais il utilisait le même vocabulaire).

Terminons sur la vanité (évoqué plus haut) de Trotski, on peut la ressentir à sa lecture elle-même : « Les particularités de mon destin personnel m’ont placé face à ce problème, armé de pied en cap d’une sérieuse expérience. Munir d‘une méthode révolutionnaire la nouvelle génération, par-dessus la tête des chefs de la Deuxième et de la Troisième Internationale, c’est une tâche qui n’a pas, hormis moi, d’homme capable de la remplir. » (25 mars 1935). Et le pire, c’est que sa tâche de transmission n’a pas vraiment raté, puisque trois générations humaines plus tard, des groupuscules de militants engagés se réclament encore de lui, malgré tout l’anachronisme que cela implique.

Sylvain Rakotoarison (02 novembre 2019)

http://www.rakotoarison.eu

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