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Travail forc? et ?thos du travail

Sources 😕palim-psao.over-blog.fr

charliechaplin-article

??Les m?thodes de production modernes ont rendu possibles le confort et la s?curit? pour tous?; ? la place, nous avons choisi le surmenage pour les uns et la famine pour les autres. Jusqu?? pr?sent nous avons continu? ? d?ployer la m?me activit? qu?au temps o? il n?y avait pas de machines?; en cela nous nous sommes montr?s stupides, mais rien ne nous oblige ? pers?v?rer ?ternellement dans cette stupidit?.??
Bertrand Russell,?Eloge de l?oisivet?, 1932

Quatre-vingt ans et une crise ?conomique mondiale plus tard, notre intelligence n?a manifestement gu?re progress?, au contraire?: si depuis lors la productivit? du travail dans l?industrie et l?agriculture s?est vue grosso modo d?cupl?e, on ne peut pas dire qu?elle ait apport? ? tous confort et s?curit?. L?Europe, qui certes, pour le moment, s?est sort encore relativement bien, assiste ? une hausse record de son taux de ch?mage. Quant aux quelques ?lots qui demeurent comp?titifs au plan global, ils luttent depuis des ann?es d?j? contre les nouvelles pand?mies provoqu?es par la contraction progressive de l?offre de travail?: du?burn-out-syndrom[1]? la mort subite due au surmenage en passant par la consommation routini?re de produits psychopharmaceutiques.

Gardons-nous cependant d?imaginer que cette ardeur excessive au travail constat?e par Russell ne serait rien d?autre qu?une habitude devenue obsol?te et qu?il nous suffirait de laisser tomber ? une habitude h?rit?e du temps o? il n?y avait pas de machines. Au Moyen Age, o? le travail comme fin en soi ?tait chose inconnue, on travaillait en fait moins qu?aujourd?hui. La raison en est simple?: le travail tel que nous l?entendons, c?est-?-dire la d?pense abstraite d??nergie humaine ind?pendamment de tout contenu particulier, est historiquement sp?cifique. On ne le rencontre que sous le capitalisme. Dans n?importe quelle autre formation sociale, l?id?e aujourd?hui si universellement r?pandue selon laquelle ??un travail, quel qu?il soit, vaut mieux que pas de travail?? aurait paru, ? juste titre, compl?tement d?lirante.

Ce d?lire est le principe abstrait qui r?git les rapports sociaux sous le capitalisme. Si l?on fait abstraction des activit?s criminelles, le travail ? qu?il s?agisse du n?tre ou de l?appropriation de celui d?autrui ? est pour nous l?unique moyen de participer ? la soci?t?. Mais, en m?me temps, il ne d?pend pas du contenu de l?activit? en question?; que je fasse pousser des pommes de terre ou que je fabrique des bombes ? fragmentation n?a aucune importance, du moment que mon produit trouve un acheteur et transforme ainsi mon argent en davantage d?argent. Base de la valorisation de la valeur, le travail constitue une fin en soi et un principe social contraignant dont l?unique but consiste ? accumuler toujours plus de ??travail mort?? sous forme de capital.

Une contrainte ? laquelle tout est soumis dans la m?me mesure ne se maintiendra durablement qu?? condition que ceux qu?elle ligote apprennent ? aimer leurs cha?nes. En cela aussi la soci?t? bourgeoise se distingue des pr?c?dentes. D?Aristote ? Thomas d?Aquin en passant par Augustin, les philosophes de l?Antiquit? et du Moyen Age ont c?l?br? l?oisivet? ? et surtout pas le travail ? comme la voie menant ? une vie heureuse?:

??Au dire de la plupart des hommes, le bonheur ne va pas sans le plaisir.??
Aristote (384 ? 322 av. J.C.),?Ethique ? Nicomaque

??L?apprentissage de la vertu est incompatible avec une vie d?artisan et de man?uvre.??
Aristote,?Politique

??Quittons ces vaines et creuses occupations?: abandonnons tout le reste pour la recherche de la v?rit?.??
Augustin (354 ? 430 ap. J.C.),?Les Confessions

??Absolument et de soi la vie contemplative est plus parfaite que la vie active.??
Thomas d?Aquin (1125 ? 1274),?Somme th?ologique

D?autres ne seront pas du m?me avis, tels par exemple les fondateurs de certains ordres monastiques qui verront dans le travail un moyen d?atteindre l?asc?se et l?abstinence. Mais c?est seulement au protestantisme qu?il reviendra d?en faire un principe ? grande ?chelle, appliqu? ? l?ensemble de la population?:

??L?oisivet? est p?ch? contre le commandement de Dieu, car Il a ordonn? qu?ici-bas chacun travaille.??
Martin Luther (1483 ? 1546)

Et les Lumi?res n?auront de cesse d??lever l??thos du travail, autrement dit l?obligation morale de travailler, au rang de fin en soi?:

??Il est de la plus haute importance que les enfants apprennent ? travailler. L?homme est le seul animal qui doit travailler.??
Kant,?R?flexions sur l??ducation, 1803

??La plus grande perfection morale possible de l?homme est de remplir son devoir et?par devoir.??
Kant,?Principes m?taphysiques de la morale, 1797

??Il n?existe qu?une seule ?chappatoire au travail?: faire travailler les autres pour soi.??
Kant,?Critique du jugement, 1790

??De ces trois vices?: la?paresse, la?l?chet?, la?fausset?, le premier semble ?tre le plus m?prisable.??
Kant,?Anthropologie d?un point de vue pragmatique, 1798

??Que l?on s?informe tout particuli?rement sur les personnes qui se distinguent par une conduite indigne?! On d?couvrira invariablement soit qu?elles n?ont pas appris ? travailler, soient qu?elles fuient le travail.??
Fichte,?Discours ? la nation allemande, 1807

Comme il appara?t d?j? dans les derni?res citations, l?amour du travail s?av?re ?troitement li? ? la haine des oisifs?:

??Chacun doit pouvoir vivre de son travail, dit un principe avanc?. Ce pouvoir-vivre est donc conditionn? par le travail et n?existe nullement l? o? la condition ne serait pas remplie.??
Fichte,?Fondement du droit naturel, 1796

??Dans les pays chauds, l?homme est m?r plus t?t ? tous ?gards mais n?atteint pas la perfection des zones temp?r?es. L?humanit? dans sa plus grande perfection se trouve dans la race blanche. Les Indiens jaunes n?ont que peu de capacit?s, les Noirs leur sont bien inf?rieurs encore, et au plus bas de l??chelle se placent certaines peuplades am?ricaines.??
Kant,?G?ographie physique, 1802

??Le barbare est paresseux et se distingue de l?homme civilis? en ceci qu?il reste plong? dans son abrutissement, car la formation pratique consiste pr?cis?ment dans l?habitude et dans le besoin d?agir.??
Hegel,?Principes de la philosophie du droit, 1820

Ces propos excluants et racistes sous la plume des philosophes des Lumi?res ne sont nullement de simples accidents de parcours mais rel?vent au contraire de l?essence m?me de l?id?ologie du travail. Parce que ce courant de pens?e transfigure le travail en v?ritable but de l?existence de ??l?homme??, tous les d?s?uvr?s se voient par contrecoup exclus de la ??race humaine???: l?homme est tenu de travailler?; partant, celui qui ne travaille pas ne peut pr?tendre au statut d??tre humain ? part enti?re.

Ce qui s?exprime ici, c?est la col?re du bourreau de travail blanc envers la pression qu?il s?est lui-m?me impos?e, une col?re qui prend pour cible tout ce qui fait mine de ne pas se soumettre ? ladite pression et de mener une existence oisive?: les femmes, en charge de la ??vraie vie?? au sein de la sph?re priv?e ? dissoci?e du travail ? de la famille bourgeoise?; toutes sortes de peuples (les attributions sont, cette fois, plus vari?es) vivant, sans travailler, d?amour et d?eau fra?che?; ou encore le ??capital accapareur[2]??, qui s?approprie sans travailler la survaleur cr??e par d?autres. Les id?ologies modernes du sexisme, du racisme, de l?antitsiganisme et de l?antis?mitisme sont fond?es, elles aussi, sur l??thos du travail.

A partir des ann?es 1970, en faisant dispara?tre du proc?s de production des quantit?s toujours croissantes de travail, le potentiel de rationalisation de la micro?lectronique a plong? le capitalisme dans la crise. Pour autant, la pression int?rieure et ext?rieure qui pousse les hommes ? travailler n?a pas diminu? mais s?est m?me au contraire accentu?e ? mesure que se rar?fiaient les ??emplois??. Pour les laiss?s pour compte, les conditions se sont durcies?: ils sont d?sormais trop nombreux pour que leur entretien humain reste longtemps encore compatible avec le maintien de la comp?titivit? au plan global. La ??n?cessit? incontournable de ramener les hommes au travail?? (Angela Merkel) ne fait qu?obscurcir la perception du probl?me?: la responsabilit? du ch?mage ne serait plus imputable ? la disparition progressive du travail mais aux ch?meurs eux-m?mes, qu?il faudrait par cons?quent ramener, par tous les moyens de coercition dont on dispose, ? un travail qui n?existe plus. Quelque chose de semblable se d?roule ?galement au niveau europ?en?: on impose aux ??pays en faillite?? rest?s ? la tra?ne de l?Europe des politiques d?aust?rit? gr?ce auxquelles ils sont cens?s, une fois cette p?nible ?preuve travers?e, redevenir comp?titifs. C?est aussi cr?dible que si la F?d?ration allemande de football pr?tendait, par un entra?nement appropri?, hisser tous ? la fois les dix-huit clubs de laBundesliga[3]?aux quatre places possibles en Ligue des champions[4].

Il n?y a manifestement d?issue que dans l?abolition du travail, mais cela implique bien s?r d?abolir ?galement le capitalisme. S?y oppose en outre notre ?thos du travail, fruit de plusieurs si?cles de dressage?:

??D?aucuns diront qu?il est certes agr?able d?avoir un peu de loisir, mais que les gens ne sauraient pas comment remplir leurs journ?es s?ils n?avaient ? travailler que quatre heures par jour. Dans la mesure o? cela est vrai dans le monde moderne, cela constitue un reproche adress? ? notre civilisation?; ? toute autre ?poque ant?rieure, ce n?aurait pas ?t? le cas.??
Bertrand Russell,?Eloge de l?oisivet?, 1932

Le sort que Hegel assignait aux ??barbares?? nous revient donc?: celui qui est sans emploi n?a plus qu?? rester ??plong? dans son abrutissement??. Autrement dit?: si le sujet bourgeois r?pugne tellement ? imaginer sa vie sans le travail, c?est aussi parce que derri?re son ?thos du travail r?de la peur panique de sa propre vacuit?.

Version augment?e du texte publi? dans?Konkret, n?5, 2012

Traduction de l?allemand?: S?nziana

* Claus Peter Orlieb est math?maticien et membre de la revue allemande ??Exit ! Crise et critique de la soci?t? marchande??. Quelques autres textes de Ortlieb ont ?t? traduits en Fran?ais,?Dumping salarial, haute technologie et crise?(2011) ;?L?innocence perdue de la productivit??(2010) ;?Aveugles face ? la crise?(2011) ;?L??conomie n?est pas vraiment une science?(2010).

[1]Ndt?: Syndrome d??puisement professionnel.

[2]Ndt?: Allusion ? la vision nazie (mais qui est aussi celle d?une partie de la gauche) opposant un bon capital cr?ateur (schaffende Kapital) ? un mauvais capital accapareur (raffende Kapital).

[3]Ndt?: Le championnat f?d?ral allemand.

[4]Ndt?: Le championnat europ?en.


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