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Tabac, cigarettes, et… morts de soldats au Sahel (7)

Arrivé à ce stade, on peut faire un point sur la situation et essayer de discerner le faisceau de responsabilités menant à ce désastre malien. Le trafic de drogue en fait partie, comme j’avais pu déjà le dire ailleurs en 2013 (1).  Celui de cigarettes, qui l’a précédé, idem. Il se poursuit, hélas, grâce à la politique des cigarettiers qui l’ont eux-mêmes mise en place dès qu’il ont vu arriver les campagnes anti-cancer risquant de faire baisser leurs profits et grâce surtout aussi à des Etats faibles. Au passage, on verra aujourd’hui que les lois du hasard jouent de drôles de tours à certains, dont un trafiquant de cigarettes, découvert de la façon la plus hasardeuse qui soit, comme vous allez le voir…

Le rapport de 2013 qui résumait parfaitement la situation 

Le GSD RC résume parfaitement la situation le 25 janvier 2013 dans son rapport « Helpdesk Research Report: Conflict and Stabilisation in Mali and the Sahel region » , un texte majeur du conflit, qui met l’accent sur les ressources du terrorisme, à savoir la drogue ou les cigarettes  : « un réseau transnational de trafic de drogue est bien établi dans le nord du Mali. Les groupes tribaux locaux semblent sanctionner le développement du trafic de drogue et les personnes impliquées dans le trafic sont bien connues. La complicité existe entre les trafiquants et certaines populations, qui peuvent inclure certains fonctionnaires locaux et fonctionnaires. Parmi les autres acteurs transnationaux impliqués dans le trafic de drogue figurent les Sahraouis du Front Polisario, les «hommes d’affaires» mauritaniens, les éléments d’AQMI, les Algériens, les Marocains, les hommes d’affaires libanais aux îles Canaries et en Espagne continentale, les Galiciens et d’autres réseaux internationaux ». La Mafia de Galice a en effet souvent été citée dans ma série « Coke en Stock »:  tout se recoupe parfaitement ! La drogue venait par bateau, et parfois même directement en Europe, sans passer par la case Afrique.

L’exemple flagrant en effet était celui d’un Dufour de 62 pieds, un bateau peu courant comme j’avais pu le décrire : le 3 juillet 2018, c’est l’interception de l’énorme voilier Wallstreet, avec 1,4 tonne de coke à bord et deux ressortissants croates (aux initiales Vice Copic et Karlos Antoviz, qui avaient déjà été poursuivis pour trafic d’héroïne en 2009 et 2007, et un citoyen américain Roberto Juan Price Huelín, installé comme restaurateur à Malaga, quel hasard, tiens, encore. Le « Wallstreet », pris en chasse par le patrouilleur de la marine espagnole «Atalaya», arborait un pavillon hollandais.  Les militaires montés à bord n’en étaient pas revenus : les 90 millions d’euros de coke contenus dans 54 ballots n’étaient même pas dissimulés, « ils occupaient n’importe quelle place à bord« comme j’ai déjà pu vous le dire ici même en mars dernier au début de cette mini-série (pas comme ici en Martinique, récemment avec un voilier et un équipage consistant en un Estonien de 43 ans et un Letton de 64 ans où il a fallu découper patiemment tout le fond du bateau pour trouver les 192 kilos de coke dissimulés, tous attachés à une ficelle pour les attraper plus facilement ! Le bateau nous avait mené à une autre mafia, galicienne celle-là. Et pas moins pire que les autres.  Le bateau, au départ parti pour le Brésil (et Salvador de Bahia), avait chargé sa cocaïne dans la rivière Esequibo, en Guyana de l’est, revendiquée par le Venezuela. « Il est clair que le Wall Street s’est amarré à Las Palmas le 20 avril en tant qu’étape précédente pour parcourir les 4 800 kilomètres (2 591 milles marins) qui manquaient encore vers la Guayana ».

L’auteur lui décèle surtout un trafic de haschich et d’armes, qui effectue le trajet Tchad-Maroc en traversant le Mali et la Mauritanie: celui des attaques d’AQMI, sans oublier en Tunisie et en Libye :

 

Les revenus d’AQMI : otages, drogue, mais à la base… des cigarettes !

Un autre document de 2011, « West Africa’s Growing Terrorist Threat: Confronting AQIM’s Sahelian Strategy » de Modibo Goïta inclus dans celui cité nous donne un exemple frappant de ce qui circule déjà beaucoup à l’époque : « peut-être le plus inquiétant, AQMI se diversifie au-delà des opérations d’enlèvement contre rançon pour générer des revenus. Les autorités marocaines ont récemment arrêté un réseau de 34 individus qui tentaient de faire passer en contrebande 600 kilogrammes de cocaïne à destination de l’Europe depuis l’Algérie et la Mauritanie. Parmi les personnes arrêtées figuraient des membres d’AQMI, y compris des individus basés dans le nord du Mali. Le nord du Mali est également devenu un point de stockage pour une grande partie de la cocaïne qui transite dans la région. Le trafic de stupéfiants est susceptible de générer des revenus beaucoup plus élevés que les autres activités d’AQMI, telles que les enlèvements. Alors que l’on pense qu’AQMI a reçu un total de 70 millions de dollars de rançons pour enlèvement depuis 2006, l’envoi de vendu pour environ 60 millions de dollars aux prix de gros en Europe ». Otages, cocaïne, se sont déjà ajoutés au trafic habituel de cigarettes (comme ici à gauche), et Goita dessine ainsi la zone d’influence d’AQMI qui est déjà très vaste et qui tente de s’étendre vers le sud et déjà l’est du Burkina Faso :

Le schéma de circulation de la drogue est décrit également, et est en tout cas déjà bien cerné : « en général, les réseaux de trafic de drogue sont organisés de telle manière qu’une équipe achemine la marchandise d’Amérique latine vers le nord du Mali, puis une deuxième équipe la transmet en Europe ». Ce que l’on a constaté avec le Boeing de Tarkint en effet. « Le trafic de cigarettes est une autre activité lucrative, avec des marques bien connues vendues à la moitié du prix du marché inondant les principales villes du Mali ». On y revient, à chaque fois. C’est le fond de panier du trafic, qui rapporte moins que la drogue mais qui est plus régulier en effet !

S’y ajoute d’autres trafics , dont celui de la « Toyota Connection » propre aux libanais, aperçue notamment à Cotonou, où les parkings étaient archi-pleins de véhicules européens d’occasion (quand ils n’étaient pas volés), à un point tel que ce sera l’objet d’un long rapport de la CIA blâmant la décision d’Obama de laisser faire lors d’un deal délicat avec les iraniens sur la question nucléaire… Il avait dû trancher en effet : c’était ça ou le Hezbollah… et son (immense) trafic de voitures !!! « Il y a aussi des voitures trafiquées en provenance d’Europe via le Maroc, en particulier des voitures de luxe et des véhicules 4X4, ainsi que des attaques contre des voitures utilisées pour les affaires officielles dans la région et celles appartenant à des ONG locales ». Ce sont ces voitures qui appartiennent dans le rapport à « des hommes d’affaires libanais aux îles Canaries et en Espagne continentale. »

Un trafic favorisé par la faiblesse des Etats

Dans cette situation de chaos généralisé, l’inaction de l’Etat est montré du doigt : « Sidibé (2012) soutient que la récurrence de la crise peut s’expliquer par le manque de vision développementale de la région, ainsi que par la faible présence de l’État, en particulier dans la région de Kidal. Cependant, Melly (2012) soutient que les gouvernements démocratiques maliens des deux dernières décennies ont fait une véritable tentative pour reconnaître les griefs locaux dans le nord et résoudre les crises par la négociation et l’investissement dans les services publics. Au cours des deux dernières années de son mandat de président, Touré a développé une nouvelle stratégie pour le nord, cherchant à combiner des projets de développement avec une présence armée renforcée. Certains habitants n’ont cependant pas ressenti la présence de l’armée. Melly note également que l’armée a été empêchée d’affronter les groupes islamistes (c’est clairement la volonté d’ATT, décédé le à Istanbul en Turquie où il se faisait soigner, dont l’inertie sinon le freinage de l’enquête dans l’affaire du Boeing avaient surpris plus d’un observateur) . »Abdalla (2009) met en évidence des facteurs tels que la migration, les investissements dans les industries extractives et les conflits fonciers. Il soutient que ces facteurs ont compliqué pendant des décennies la dynamique au sein des communautés touareg et leurs relations avec les gouvernements du Sahel. Elle plaide en faveur de meilleures initiatives pour intégrer les préoccupations des Touaregs concernant les terres et les moyens de subsistance grâce à un engagement politique inclusif ». Bref, que la cause Touareg, mal gérée, a beaucoup compliqué la chose sur place. Sans oublier la tâche principale qui a marqué le régime : ce fantôme calciné de Tarkint qui hante encorre le pays, 10 ans après (ici à gauche).

Le rôle douteux de l’Algérie, un chaos qui perdure

Reste le rôle trouble des pays voisins, dont l’Algérie principalement : « Sidibé (2012) soutient que la question touareg a toujours été exploitée par les pays voisins, comme l’Algérie et la Libye (sous Kadhafi). Il y a eu un positionnement régional dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, chaque acteur cherchant à apparaître comme pivot dans la lutte contre AQMI. En se plaçant comme le véritable leader régional de la lutte contre le terrorisme au Sahel, chaque État tente de nouer des liens étroits avec les puissances occidentales et de soutenir leur régime. Le colonel Qadafi s’était présenté comme un avocat et un défenseur de la cause touareg, les encourageant à revendiquer leur autonomie. Les éléments de la rébellion des années 1990 étaient d’anciens combattants de la légion islamique libyenne qui ont combattu au Tchad, en Palestine, au Liban et au Nicaragua, avant de revenir avec des armes et des munitions pour mener à bien la rébellion ». L’effondrement du régime de Kadhafi ayant provoqué celui d’un château de carte environnant avec l’incroyable dissémination des armes qui a suivi : « Melly (2012) souligne comment plusieurs milliers de combattants touaregs maliens qui avaient servi dans les forces du colonel Mouammar Kadhafi sont rentrés chez eux pendant et après la guerre civile libyenne, équipés d’armes lourdes. Ils ont réussi à transformer une campagne touareg agitée sur le développement du Nord et d’autres griefs en un mouvement séparatiste hautement militarisé. Melly note également que la désintégration du régime libyen a inondé les pays sahariens d’armes bon marché, donnant à AQMI et à ses alliés l’occasion de renforcer leurs arsenaux. »

Les Touaregs ont été utilisés comme pivot pour lutter contre les islamistes :  « L’Algérie a utilisé les mouvements rebelles touareg pour lutter contre les groupes islamistes au Sahel (Sidibé 2012). De nombreux anciens rebelles ont offert leurs services pour lutter contre AQMI et rejoindre une unité spécialisée, censée maintenir la sécurité dans le nord du Mali. Sidibé (2012) souligne que le soutien de l’Algérie aux Touareg fait partie de la rivalité de l’Algérie avec la Libye. Certains ont avancé que les attaques touareg du 23 mai 2006 avaient été planifiées et orchestrées par l’Algérie (Sidibé 2012). D’autres soutiennent que les combattants d’AQMI sont pour la plupart d’origine algérienne même s’ils se cachent dans le nord du Mali (Melly 2012). Sidibé (2012) soutient que la faiblesse des structures de sécurité de l’État dans le nord a empêché des approches efficaces dans la lutte contre les menaces criminelles et terroristes. Il y a une faible présence des forces armées et de sécurité dans le nord du Mali. Dans le même temps, les traités de paix signés avec les rebelles exigent la réduction de la présence militaire dans le nord. Quoi qu’il en soit, il a été difficile pour l’armée malienne d’affecter du personnel de sécurité dans la région en raison de ses conditions géographiques et climatiques difficiles ». 

Au fond de l’affaire, il y a surtout un état faible, celui d’ATT, dépassé par la situation, surtout trop proche des trafiquants et qui a délaissé son armée : « Melly (2012) soutient que l’État malien a été évidé. L’ancien président Amadou Toumani Touré avait un style de leadership populiste mais était un gestionnaire inefficace qui échouait de plus en plus à fournir les services publics. Par exemple, le gouvernement gonflerait artificiellement les chiffres de la production céréalière et les engrais subventionnés ne parvenaient pas à atteindre de nombreux agriculteurs au niveau du village auquel il était destiné. L’argent de la drogue est devenu un facteur de plus en plus influent dans la capitale Bamako, l’argent de la drogue atteignant les plus hauts niveaux de l’État. Il y a eu des allégations de liens entre certaines des personnalités les plus importantes du pays et des trafiquants connus. Alors que le gouvernement bénéficiait de l’argent de la corruption, les soldats ont été envoyés dans la guerre du Sahara à court d’armes, d’équipement et même de salaires. Melly (2012) soutient que c’est la colère des troupes face à ces conditions qui a débordé le 22 mars 2012, chassant le président Touré du pouvoir lors d’un coup d’État militaire. Bien que la classe politique soit unie dans la condamnation, peu de citoyens ordinaires se sont sentis poussés à se joindre aux manifestations contre le coup d’État ».

L’armée malienne, malmenée par des terroristes aguerris et bien armés en 4×4 rapides munis d’armes lourdes, l’outil préféré sur place des incursions dans le désert, a été la grande perdante de l’affaire :  « d’autres facteurs avaient ajouté à la désillusion des militaires à l’égard de Touré. Les rebelles avaient assassiné des soldats maliens captifs fin janvier 2012, et des photos du carnage sur téléphone portable sont parvenues à Bamako. La couverture télévisée de la rencontre maladroite de Touré avec les parents aigris des troupes décédées a porté un coup à l’image d’un dirigeant national jadis admiré pour son rôle dans la destitution du dictateur Moussa Traoré en 1991 et pour ouvrir la voie à la démocratie (Melly 2012). Actuellement, l’armée malienne est singulièrement mal équipée pour répondre à la menace jihadiste bien armée et motivée du nord du Mali (Vines 2013). Lacher (2012) soutient que la bonne approche serait de se concentrer sur le renforcement des capacités dans le secteur judiciaire et de la sécurité. Les donateurs devraient se concentrer davantage sur l’engagement politique, en encourageant les stratégies qui subordonnent l’accommodement politique des acteurs influents à leur désengagement de l’économie illicite et à leur engagement à contenir la contrebande de drogues et d’armes. Lacher (2012) reconnaît que cela sera particulièrement difficile au Mali, où le gouvernement devra conclure des accords avec les forces locales, y compris des alliances temporaires avec au moins certains des réseaux criminels du nord du Mali, pour reprendre le contrôle du territoire. » Tout ce que n’aura pas fait ATT qui a laissé derrière lui un désastre économique, sanitaire et militaire.

Un bilan politique et militaire affligeant

Arrivé au pouvoir par un coup d’Etat le , le lieutenant colonel Amadou Toumani Touré n’aura jamais eu l’étoffe d’un chef d’Etat. Son prédécesseur, Moussa Traoré (ici à gauche), devenu dictateur, avait été condamné à mort puis gracié.  Il avait semble-t-il détourné 2 milliards de francs CFA. Il est décédé le mort le 15 septembre 2020 à Bamako et il était été célèbre pour sa répression le , d’une manifestation à Bamako de milliers d’étudiants qui avait fait plus de 200 morts. ATT s’est exilé en avril 2012 au Sénégal avec un pactole jamais évalué, réfugié dans sa villa des Almadies après un séjour à l’ambassade du pays. Courrier International avait relevé ironiquement : « le président déchu pourra y croiser son homologue tchadien Hissène Habré, également renversé par un coup d’Etat en 1990 – mais poursuivi, lui, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. » Revenu le le 15 décembre 2019 au Mali (ici à droite), il meurt lors des suites d’une opération du cœur en Turquie le 10 novembre 2020, peu de temps après Moussa Traoré. Au Mali, nouveau coup d’Etat en août 2020, perpétré encore une fois par les forces armées maliennes.  Il renverse Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), au pouvoir depuis 2013 et qui n’aura guère fait mieux qu’ATT contre le djihadisme. A son départ, les groupes armés et les djihadistes continuent de sévir sur un terreau toujours entretenu par la contrebande, qui n’a cessé de prospérer.

Les soldats de Barkane soutenant les militaires maliens font les frais tous les jours. Cinq ont été tués en une semaine début janvier 2021, dont une femme pour la première fois. Cinquante cinq militaires français sont morts depuis 2013 (17 en 2019 et 10 en 2020, dont treize morts en une seule nuit lors d’un accident nocturne d’hélicoptères le ). Certains ont échappé de peu à la mort, comme nous l’ont raconté ici:  des pilotes impliqués dans un sauvetage périlleux mené par un hélicoptère Tigre pas fait pour ça… Il ramènera ses trois collègues de Gazelle blessés accrochés à ses jambes de train ! Le dirigeant actuel de transition est Bah N’Daw ou Ba N’Daou, c’est un Officier de l’Armée de l’air à la retraite qui a connu les deux précédents : il a été ministre de la Défense chez Moussa Mara et ensuite pour Ibrahim Boubacar Keïta. Caractérisyique, outre le fait d’avoir été formé comme comme pilote d’hélicoptère du temps des soviétiques, il arbore une plutôt bonne réputation celui-là, ayant par exemple démissionné après avoir refusé de cautionner la réintégration des anciens rebelles déserteurs, ce qui avait été pourtant promis par les accords d’Alger.

Un fait historique indéniable

En 2009, le Center for Public Integrity a rédigé un texte remarquable qui résumait parfaitement ces liens dangereux entre tabac et terrorisme. Les islamistes n’ont pas été les seuls à y avoir recours, historiquement parlant. « Le Hezbollah, les Talibans et Al-Qaïda sont impliqués dans la contrebande de cigarettes; il en est de même pour la véritable armée républicaine irlandaise (Real IRA) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le financement du terrorisme par le biais de la contrebande de cigarettes est «énorme», déclare Louise Shelley, experte en matière de criminalité transnationale à l’Université George Mason (ici à gauche) et conseillère au Forum économique mondial sur le commerce illicite. « Dans le monde entier – ce n’est pas exagéré … Personne ne pense que la contrebande de cigarettes est trop grave, donc les forces de l’ordre ne dépensent pas de ressources pour s’y attaquer. » Les réseaux terroristes traditionnels ne sont pas les seuls groupes armés à gagner de l’argent grâce au commerce clandestin de cigarettes. Les insurgés et les forces paramilitaires sont également en marche. Selon une étude réalisée en 2002 par James Fearon de l’université de Stanford, la plupart des guerres civiles les plus anciennes du monde sont alimentées par la contrebande, et le tabac n’est qu’une des denrées préférées ». A gauche les photos de jeunes gens, datant des années 80, celle du  couple Leonard Hardy et Donna Maguire, anciens de l’IRA, des poseurs de bombes, restés impunis mais arrêtés vers la cinquantaine pour les deux, pendant leurs vacances de Noël, à Lanzarote, en 2015 alors qu’ils entretenaient depuis des années un vaste trafic de cigarettes et d’alcool et un blanchiment d’argent !! Elle était alors réputée comme « la femme la plus dangereuse d’Europe ». On trouvera leurs biens disséminés à Malaga, Murcia, Alicante et dans les Canaries. Une drôle de retraite !

La contrebande, Al-Qaida et les lois du hasard

Al-Quaida et la contrebande irlandaise se sont croisés en 2013, mais tout ce qu’il y a de plus fortuitement, le 31 août, lors d’une incroyable histoire, et par un pur hasard, effectivement. Une histoire insolite et totalement invraisemblable ! Un télescopage plutôt qu’un croisement !

C’est celle d’un cargo, l’Asia Cosco, un énorme porte-conteneurs battant pavillon panaméen, de 349 mètres de long et 43,66 de large (ici à gauche), traversant le canal de Suez et pris pour cible par deux roquettes de RPG tirées par les islamistes à partir des berges, qui avaient filmé eux-mêmes leur attaque dans un but évident de propagande (ici à droite). L’une des roquettes était entrée dans un conteneur destiné à une fausse entreprise de meubles de Dundalk, dans le comté de Louth, en Irlande, posé sur le cargo qui venait de Singapour. Manque de bol pour son propriétaire, « à l’intérieur se trouvaient 4 millions d’euros de cigarettes illégales, achetées à peine 20 cents le paquet au Vietnam, destinées au marché irlandais » indique le Sunday Independent. Le processus bien rôdé, partait du Vietnam où étaient fabriquées les cigarettes de contrebande, vers Singapour, puis vers Rotterdam (cf la carte ci-dessous). De là, les containers étaient transférés sur des navires plus petits vers le port de Dublin !!! « Les douanes ont déclaré que les cigarettes, vendues à 4,50 € le paquet ou 40 € pour un carton de 10 paquets, avaient une valeur marchande de 4,3 millions d’euros. La perte de revenus pour l’État a été évaluée à 3,7 M €. » « Un rapport commandé par l’industrie du tabac l’année dernière par le cabinet d’expertise comptable Grant Thornton estimait que les contrebandiers fournissaient 28% des cigarettes fumées en Irlande, ce qui constituait une perte pour le revenu estimée à 586 millions d’euros par an »

En octobre 2009, une cargaison de 120 millions cigarettes, évaluée 50 millions de livres avait été saisie au port de Greenore à Co Louth : elle provenait des Philippines cette fois. Au bout, il y avait toujours les irlandais et le même port. Le navire qui les amenait s’appelait le Anne Scan, un petit cargo vraquier à 2 grues de 88,.6 mètres, enregistré à St. John, Antigua et Barbuda. Un photographe facétieux avait tout de suite remarqué le gag énorme figurant sur son kiosque de commandement : « no smoking » !!! En février 2010, au même endroit, des cigarettes étaient dissimulées sur des palettes de bois à bord d’un navire russe : il y en avait 30 millions ! Des irlandais, un lithuanien et un inévitable ukrainien avaient alors été arrêtés.

L’opération illégale de cigarettes à plusieurs millions d’euros avait été placée sous la houlette d’un homme d’affaires millionnaire de Co Louth, Thomas « Slab » Murphy, selon le Sunday Independent. Ce dernier se présentait comme un simple « fermier » (ici sa ferme), partisan ouvertement du Sinn Féin mais n’ayant rien à voir avec le Provisional IRA; le « Provo », selon ses propres déclarations. L’homme entretenait depuis très longtemps une réputation d’intouchable en affaires après une première arrestation au millieu des années 2000. Une sorte d’Al Capone irlandais : comme lui, il est en fait tombé deux ans plus tard, en décembre 2015, à la suite d’une longue enquête sur ses impôts, faite par  le Criminal Assets Bureau de la République d’Irlande. Arrêté, il a été condamné à 18 mois de prison. On avait découvert que Murphy avait en 2007 acheté des terres… en Bulgarie, à Roudnik, près de Burgas , un endroit connu pour sa contrebande de cigarettes ! Et un autre bout de terre et un hôtel à Kukurevo, (Razlog), une station de ski bulgare des Alpes, gérée depuis Sofia. On découvrira qu’il trafiquait aussi dans le cochon, les grains mais aussi… le  carburant diesel ! Chez lui lors des perquisitions menées en 2006 déjà, on avait trouvé 200 000 Euros en cash dans des sachets plastique, 30 000 paquets de cigarettes et deux armes. Le plus étonnant dans l’affaire, c’est que sans l’attaque des islamistes les faux paquets n’auraient sans doute jamais été découverts, car l’Asia Cosco affichait 10 060 TEU (l’équivalent vingt pieds, un container de 6,1 mètres de long ou EVP). Soit 5 000 containers de 40 pieds (12 mètres). Sur les 5 000, la roquette était donc tombée pile sur ce container-là ! Une chance sur 5 000 !!! L’irlandais avait dû perdre son trèfle à 4 feuilles, ce jour-là c’est sûr !!

Louise Shelley continuant son sombre tableau : « la contrebande de cocaïne a propulsé les 40 ans d’insurrection des FARC en Colombie. Les diamants ont financé des guerres civiles en Sierra Leone et en Angola. Et l’opium a alimenté de longs conflits en Birmanie et en Afghanistan. L’utilisation croissante de tabac de contrebande par des groupes terroristes et insurgés est parallèle à la croissance rapide d’un commerce de plusieurs milliards de dollars de contrebande de cigarettes dans le monde. D’énormes marchés noirs du tabac sont apparus de l’État de New York au Paraguay en Europe de l’Est, alors que les contrebandiers transportent des cigarettes bon marché et contrefaites pour les vendre dans des régions lucratives à forte fiscalité. Le commerce illicite alimente la dépendance, disent les experts de la santé, en rendant largement disponibles les cigarettes bon marché, tout en privant les gouvernements des recettes fiscales dont ils ont tant besoin. Dans le même temps, préviennent les responsables, les marchés noirs en plein essor alimentent non seulement certains groupes terroristes, mais aussi des dizaines de gangs du crime organisé, qui trouvent difficile de résister aux gros profits et aux faibles risques. Outre Al-Qaïda au Magreb islamique, au moins une demi-douzaine de groupes terroristes et d’insurrections ont profité du marché noir du tabac. » Franchement, on ne pouvait  être plus clair (à gauche des cigarettes moquant Kadhafi en effigie) !!

La contrebande est bien au cœur du problème

L’étude met l’accent sur un fait souvent ignoré : le coup de revient d’une action terroriste. Et comme ces dernières années on est plutôt passé à des attentats dits « de supérettes« , à savoir faits avec peu de moyens (type Charlie Hebdo), l’apport relativement faible mais constant du trafic de cigarettes, face aux revenus de la cocaïne ou des armes, redevient, ou a toujours été, primordial. « Au cœur du problème, disent les universitaires, se trouvent les bénéfices élevés de la contrebande de tabac, qui rivalisent avec ceux des stupéfiants, et le coût relativement bas de la conduite d’une opération terroriste. Dans de nombreux cas de contrebande de cigarettes, des millions de dollars sont en jeu. Un conteneur d’expédition contenant 10 millions de cigarettes coûte aussi peu que 100 000 dollars à produire en Chine, mais peut rapporter jusqu’à 2 millions de dollars aux États-Unis. La contrebande de cigarettes a soutenu toute l’économie du Monténégro au cours des années 90 » (c’est l’objet de notre second épisode ici !). « Comparez cela avec les petites quantités nécessaires pour mener une attaque terroriste.

«Une partie du problème est qu’il en faut si peu pour financer une opération», déclare Gary LaFree, directeur du Consortium national pour l’étude du terrorisme et des réponses au terrorisme de l’Université du Maryland  (ici à gauche). Les autorités britanniques, par exemple, ont estimé que l’attentat à la bombe dans le métro de Londres en 2005, qui a tué 52 personnes, a réussi avec un budget de moins de 15 000 dollars. L’ensemble de l’opération 9/11 d’Al-Qaïda a coûté entre 400 000 et 500 000 dollars, selon le rapport final de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis. Pour mettre fin au flux d’argent criminel vers les groupes terroristes et les insurrections, selon les experts, il faudra couper le flux de contrebande – qu’il s’agisse de stupéfiants ou de tabac. L’enquêteur sur le terrorisme et les finances criminelles, Larry Johnson, chez BERG Associates, (nota : c’est un ancien analyste de la CIA, ici à droite) note qu’il est beaucoup plus facile de réprimer le flux de produits légaux comme le tabac. «Vous devez vous assurer que les produits sont vendus via des canaux légitimes via des distributeurs légitimes – qu’ils ne commettent pas d’aveuglement volontaire», dit-il. «La contrebande est assez facile à gérer car elle appartient aux distributeurs et aux producteurs de contrôler le processus. C’est en fait l’un de ces rares problèmes qui peut être résolu. »

Simple à faire, donc, que de couper les vivres aux terroristes : les empêcher de participer à ce qu’on mis en place depuis les années 2000 environ les grands groupes de cigarettiers pour sauver leur empire financier et leur manne de produits cancérigènes : la contrebande. Le plus difficile ou le plus long étant de remonter jusqu’aux acteurs véritables, qui parfois peuvent rester longtemps méconnus, dissimulés sous l’apparence d’industriels bien sous tous propos (cf notre « fermier » irlandais), comme le sont aussi les grands groupes de fabricants de tabac, ces fabricants de cancers hypocrites depuis toujours. On vient d’en isoler un, vers qui tout converge, au Mali. Rendons grâce pour cela à la formidable équipé de l’OCCRP, qui, après des mois d’enquête a trouvé celui qui aliment le terrorisme au Sahel,  et qui provoque ainsi la mort de nos malheureux soldats. Son nom ? Apollinaire Compaoré !

(1) ici le premier épisode « Coke en stock (LIX) : au Mali, la drogue est le nœud du problème (a) »

Je n’ai rien dit d’autre ailleurs (dans l’épisode LIX de la saga sur la cocaïne) :

A https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/coke-en-stock-lix-au-mali-la-131180

B https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/coke-en-stock-lix-au-mali-la-131319

C https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/coke-en-stock-lix-au-mali-la-131320

D https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/coke-en-stock-lix-au-mali-la-131321

E https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/coke-en-stock-lix-au-mali-la-131348

F  https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/coke-en-stock-lix-au-mali-la-131435

l’épisode G  posté le 18 mars 2013 a été retiré du site, sans que je n’en sois informé. Sujet trop sensible, il semble bien à l’époque avec des otages toujours retenus.

mali épisode Coke en stock (LIX) G

 

 

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