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Surtout, ne tuez pas George W. Bush !

Un film de fiction a ?t? tourn? ayant pour th?me l’assassinat du Pr?sident am?ricain. On en a vu des extraits sur le Web. Personne, cependant, ni aux USA ni en Europe, ne semble jusqu’? pr?sent se bousculer au portillon pour en faire la distribution. Pas la censure formelle, mais parions que quelqu’un n’aime pas beaucoup et l’a laiss? savoir. De sorte qu’il se pourrait bien que ce film ne soit jamais montr? en salle. Il se pourrait m?me, avec le temps, qu’on finisse par croire qu’il n’a jamais exist?.

Je ne compatis pas tellement avec le producteur qui en sera pour ses frais, car je d?nonce la censure, mais je trouve l’id?e d’assez mauvais go?t. Parler de l’assassinat de George W, par les temps qui courent, semble un truc assez gros pour s’assurer la sympathie et engranger du fric. Un peu comme ce descriptif bien graphique sur la passion du Christ que nous a servi Mel Gibson, ou comme ces documentaires, toujours les m?mes, sur les petits canards couverts de mazout J’ai compris le message, n’insistons plus.

Allant au fond des choses, d’ailleurs, m?me si elle est ? premi?re vue s?duisante, comme toutes ces sc?nes de kung-fu o? le m?chant est foudroy? par le Ciel ou le Hasard au nom de la justice immanente, l’id?e d’assassiner George W. Bush me semble un mauvais sc?nario.

Pour la morale, d’abord, car on ne devrait pas inciter les jeunes enfants ni les innocents ? se r?jouir de la mort que qui que ce soit. Pour l’avenir imm?diat du monde, ensuite, car ce serait Cheney qui le remplacerait et les s?ides seraient les m?mes. Pour tout le d?veloppement subs?quent de la pens?e politique, enfin, car ce serait tomber dans le pi?ge de PERSONNALISER le Mal, alors que l’horreur que nous vivons pr?sentement est syst?mique.

L’horreur que nous vivons pr?sentement n’est pas le geste d’un seul homme, mais le fruit d’un collectif de production d’abominations, auxquels bien nombreux sont ceux qui collaborent, au moins par omission, et dont chacun est responsable ? la mesure de son inconscience.

Tuer Bush serait dans la logique de charger le bouc ?missaire, ce qui ne serait ni efficace ni m?me juste. Dire qu’il n’est pas dou? est une ?vidence, mais dire qu’il est m?chant est gratuit. C’est pr?tendre qu’il est une singularit? significative dans le syst?me, ce qui n’est pas vrai.

L’Histoire a connu des personnages qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont courb? l’univers des ?v?nements par leur seule force gravitationnelle. Alexandre, C?sar, Napol?on, L?nine, Mao… On peut penser que, sans eux, le monde aurait ?t? diff?rent.

? c?t? de ces g?ants, cependant, il y a ceux qui ne font pas l’Histoire, mais que les circonstances d?posent, un peu par inadvertance, dans le Maelstr?m des ?v?nements et qui re?oivent ? ou ne re?oivent pas? la gr?ce d’?tat qui en fait les symboles et les porte-parole du destin.

Personne ne peut penser que la Grande Guerre de ’’14 n’aurait pas eu lieu, si c’est Cabrinovitch, plut?t que Gavrilo Prinzip, qui avait tu? L’archiduc Fran?ois-Ferdinand. Personne ne peut penser que Mai ’’ 68 n’aurait pas eu lieu, si Cohn-Bandit avait pris ? cette ?poque un mois de vacances.

Tout ?tait pr?t. La logique des ?v?nements se serait manifest?e d’une autre fa?on sans eux et aurait suivi son cours, pas tellement diff?rente dans ses effets. Il n’y a que dans les romans qu’on peut revenir dans le pass? et sauver l’empire en clouant mieux le sabot du cheval, parce que les empires qui ont de ces n?gligences en ont aussi bien d’autres.

Grave erreur, donc, de penser que c’est Bush qui a rendu l’Am?rique monstrueuse. Il y a longtemps qu’un monstre qu’on pourrait appeler « Am?ricanisme » se d?veloppe au sein de l’Am?rique ; se donner un pr?sident comme Georges W. Bush n’est que la derni?re ?tape de son d?veloppement. Bush n’est que le vecteur du mal, le porteur des « memes » de la violence, la preuve vivante de la th?se de Dawkins.

Le mal en Am?rique n’est pas une personne. Ce n’est m?me pas un groupe d’individus, dont on pourrait souhaiter comme Marat ou Saint-Just, je ne me souviens pas, « qu’ils n’aient qu’une seule t?te que l’on puisse la trancher d’un seul coup ».

Le mal en Am?rique est un ?gr?gore. Une monstruosit? culturelle palpable, issue de ces memes de la violence qui se reproduisent dans le cloaque des films d’action de Hollywood, grandissent dans les salons de l’Am?ricain moyen qui regarde la t?l?vision 7 heures par jour, puis rampent de son inconscient vers les gangs de rue du Bronx, vers Guantanamo, Abu Ghraib…

Consid?rant Bush lui-m?me, il ne faut pas le voir comme une « incarnation » du mal – ce qui signifierait qu’il en assume la conduite, est libre et donc responsable de ses actes – mais uniquement comme un « manifestation » d’un mal sous-jacent, de cet egr?gore dont il est en quelque sorte poss?d?. Poss?d?e, mais sans violence ni souffrance, puisque aucune part en lui ne r?siste ? cette possession. Il y a eu en lui parfaite m?tastase des memes de la violence.

Il ne faut pas tuer Bush. Ne tuez pas le messager pour la nouvelle. Il faut le voir comme la victime d’une pathologie et cette pathologie, v?hicul?e par les memes de la violence qui ont infiltr? la culture am?ricaine, est celle de millions d’Am?ricains. Si Bush partait, il serait vraisemblablement remplac? par la m?me chose… ou pire.

Inutile, donc, d’entretenir vis-?-vis Bush, Cheney et les autres bourreaux de Washington, des vell?it?s homicides. La nature a d?j? port? sur eux cette « sentence plus lourde » dont l’exil? Ath?nien admonestait ses juges et elle l’ex?cutera ? son heure. En attendant, on ne devrait souhaiter que leur mise au rancart permanente et que la clef soit bien gard?e.

Trop peu pour trop ? Souvenons-nous que la mort n’est que naturelle et in?vitable. Le MAL, c’est la souffrance, la cruaut? et l’on ne peut souhaiter la mal ? personne qu’en ?tant soi-m?me victime de la contagion, en devenant aussi alors soi-m?me un vecteur du mal.

Ne souhaitons donc rien aux m?chants que leur disparition tranquille, qui n’a d’autre m?rite que celle d’enlever un h?te docile au mal qui est en eux. M?me l’Histoire verra la vraie responsabilit? ailleurs et ne retiendra sans doute d’eux que l’image de quelques immondices sur le sentier de l’?volution, dont on pr?servera d’autant mieux la m?moire collective qu’on les contournera sans trop s’y attarder.

Tuer Bush est sans int?r?t. Tuer les m?mes de la violence serait autre chose, ce serait changer la culture am?ricaine… mais ce serait aussi un tout autre combat.

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6 Commentaire

  1. avatar

    Bravo Pierre JC

    Œdipe, fils de Laïos et de Jocaste qui règnent sur Thèbes, se fait prédire qu’il sera plus tard tué par son fils. Mais voilà. Un nouvel oracle prédit à Œdipe qu’il sera plutôt le meurtrier de son père. Plus près de nous, Freud rappelait le fait que Dostoïevski fut particulièrement tourmenté par ce désir de tuer son père, ce qui, on peut l’imaginer, pesait lourdement sur sa conscience. Dostoïevski était confronté à son père, à l’autorité de l’État et face à la croyance en Dieu. Si Georges W. Bush, le chef de l’Amérique, était symboliquement le père qu’on aime détester – ce père qui aime s’attendrir sur l’épaule de Dieu et régner sur nos vies – pour le plus grand besoin de notre humanité ? À défaut d’un meurtre, au sens psychanalytique du mot, si on se contentait d’un trivial procès pour mensonge envers l’humanité ?

    Pierre R.

  2. avatar

    Bonsoir,

    vous semblez ne pas avoir vu ce film ; Ou faire mention de celui-ci n’est qu’un prétexte pour transmettre votre opinion …

    Derrière votre « name dropping » et vos tournures de phrases qui semblent recherchées, je ne lis que clichés et apathie !

    Que proposez vous donc pour combattre cet empire qui envoit ses robots dans tous les pays du monde pour obliger les humains à se soumettre à leur nouvel ordre mondial … ?

    Nous aimerions profiter de votre grande érudition sur ce sujet.

  3. avatar

    @ Pierre R : je souhaite comme vous que justice soit faite. Considérant les manoeuvres byzantines de la politique américaine, je pense qu’il y a même une chance que cela arrive. On verra en 2009.

    @ Yan H Soucy : Je n’ai vu que des extraits du film et, en effet, y faire mention n’est qu’un prétexte – un « lead » – pour exprimer mon opinion que la société américaine est dans un état de décomposition avancée. Cette opinion est développés dans plusieurs autres articles du site Nouvelle Société que je vous invite à visiter. Compte tenu du rapport des forces dans le monde, je ne crois pas qu’il existe une possibilité à court terme de contrer de l’extérieur l’impérialisme américain. Il peut cependant imploser à tout moment, à cause de sa propre turpitude, dont la campagne présidentielle fait la démonstration quotidienne ou comme résultat d’une bêtise comme l’invasion de l’Iran

    PJCA

  4. avatar

    Non, il vaut mieux le mettre en prison avec ses complices pour donner le bon exemple.

    Les preuves necessaires ?
    Un début avec ses témoins clés dans No End in Sight un documentaire sur la guerre en Irak réalisé par Charles Ferguson dont j’ai lu de bonnes critiques ici ou là sans l’avoir encore vu. Le premier qui le voit écrit l’article 😉

    No End in Sight : la guerre sans fin

    Un film accablant pour George Bush

  5. avatar

    Bonsoir à tous (ici 23h !)

    Monsieur Allard
    J’apprécie de plus en plus vos analyses… et vos rédactionnels… pas mal de « + » !

    Celui-ci me paraît parfait !

    Bien cordialement

  6. avatar

    @ Bobby : Merci. Je vous invite à voir mon site...

    PJCA