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Surdoué, génie ou visionnaire

Dès que l’on évoque les surdoués, l’opinion pense au génie. Or, ces deux caractères de l’esprit humain sont en vérité très différents. Schopenhauer nous aide à y voir plus clair. Il définit l’homme de talent comme celui qui fait quelque chose que les autres ne peuvent pas réaliser ou du moins, avec autant de précision et perfection. En revanche, le génie est celui qui voit quelque chose qui échappe aux autres. Mais quelle est cette vision ? Dans son journal, Mircea Eliade raconte une visite d’un musée avec son compatriote Lupasco qui ne voit pas les mêmes choses en regardant une toile de maître ; il affirme alors que si Lupasco ne voit pas ces choses, ce n’est pas parce qu’elles n’y sont pas mais parce qu’il ne les voit pas. Ce don de vision est étranger à la surdouance, bien que certains surdoués puissent en disposer.

 

En suivant Schopenhauer, on pourrait dire d’un élève surdoué qu’il est capable de réaliser à dix ans ce qui est en moyenne accessible à un adolescent de 15 ans. Les surdoués sont évalués avec des tests de QI qui ne sont pas très adaptés pour déceler les capacités du visionnaire. Ces tests détectent essentiellement l’aptitude à résoudre des problèmes ou des énigmes. Le test de QI consiste à répondre à des questions. Alors qu’en revanche, le visionnaire est celui qui parvient à poser des questions échappant à la perspicacité ordinaire parce qu’il voit plus loin. Le surdoué voit plus près, il réunit les pièces d’un puzzle et les assemble plus vite que les autres. C’est pour cette raison qu’il est recherché dans des établissements nécessitant une capacité à réfléchir sur des tâches complexes et proposer des solutions, dans la recherche, l’ingéniering, le numérique, le conseil, la publicité. Le surdoué est en règle générale un individu capable de manipuler les objets formels en disposant de surcroît d’aptitudes logiques, analogiques et d’un cerveau capable de résoudre des problèmes dont la solution est modélisable par un calcul.

Les gens talentueux et surdoués sont aussi représentés dans des activités nécessitant l’appui des mécanismes corporels et pas seulement formels. Parmi les musiciens, acteurs, peintres, sportifs de haut niveau, artisans, on trouvera des individus dont le talent est remarquable et remarqué du reste. Les talentueux sont appréciés dans les établissements dès lors qu’ils confèrent un avantage concurrentiel aux yeux de leurs employeurs. L’envers de la médaille, c’est que les surdoués sont parfois enviés et jalousés par leurs pairs moins talentueux, ce qui ne facilite pas leur intégration, surtout à notre époque où l’on a placé les individus en concurrence et dans laquelle règnent le narcissisme et les travers du désir mimétique.

 

Le type génial ou visionnaire est dans une autre situation. Son esprit agile diverge souvent et finit par se perdre dans les rêveries, la contemplation, ou alors sombre dans une sortie de folie, risquant la psychose si les amortisseurs rationnels ne fonctionnent plus. Les visionnaires mal consolidés ont parfois fini par rejoindre des sectes, les plus habiles en ont fondé quelque unes. La sensibilité visionnaire capte (voire produit) bien plus de choses que la perception ordinaire avec ses nécessités pour avancer dans le monde, gérer le quotidien, exercer une profession. Heureusement, les « visions » sont souvent intermittentes et peuvent être mises de côté pour mener une vie « normale ». Les visionnaires finissent par ouvrir des voies ou comprendre le monde mais peu réussissent à produire des œuvres remarquables et abouties.

 

La réalisation d’une œuvre est ce qui sépare le visionnaire du génie qui lui, parvient à transcrire en formules, images, récits, discours, ce qu’il a vu. Le génie doit mobiliser des capacités que l’on trouve chez l’homme de talent et le surdoué.

 

En gravité quantique, la dualité AdS/CFT, ou jauge/gravité, est l’un des résultats les plus fameux obtenus par le surdoué de la physique théorique, Juan Maldacena. Un autre surdoué dans ce domaine, Joseph Polchinski, admet que nous ne savons pas ce que signifie cette dualité : « ce résultat a beaucoup intrigué les physiciens alors que d’autres n’y accordent pas une importance particulière mais pour ceux qui s’y intéressent, l’énigme persiste et comme l’a noté Joseph Polchinski dans une revue, cette dualité laisse supposer que la Nature l’utilise mais sans que l’on sache exactement comment et à quelle réalité physique elle correspond. Pourtant, il suffit de relier… » (B. Dugué, non publié, 2014). Etre visionnaire c’est voir plus loin, comme le fit Einstein qui comprit rapidement comment les formules mathématiques d’espace-temps de Poincaré et Lorentz collaient avec une signification physique : La nature utilise les transformations de Lorentz et Poincaré. Mais ne nous savons pas si la nature utilise la dualité AdS/CFT, enfin, certains ont une idée sur la question…

 

Newton était un génie. Le XIXe siècle fut traversé par quelques philosophes et savants ayant vu des choses cachées à la conscience ordinaire. Le poète Heine en fut, lui qui avait compris mieux que nos professeurs d’université le fond de la pensée germanique, avec ses hérauts philosophes, Kant, Fichte, Hegel, Schelling. Heine comprit le lien entre l’âme germanique et Luther ; puis le goût pour un occultisme panthéiste dont l’issue funeste en 1930 fut annoncée dès 1850. Génial, il fallait l’être comme Darwin pour concevoir que la diversité des espèces animales s’explique par un lent processus de transformation dépendant des conditions naturelles. Einstein, autre génie bien connu, a su utiliser le principe du champ pour établir la cosmologie relativiste. Heidegger fut visionnaire en reformulant la question de l’être puis en la prolongeant par la philosophie de l’Ereignis (publiée à titre posthume dans les apports à la philosophie, conformément aux souhaits de l’auteur). Ereignis (terme mal traduit en français par avenance) signifie clairvoyance, avènement d’un point de vue inédit qui se découvre (déclosion) ; les « choses » se révèlent. La science contemporaine et la pensée du XXe siècle ont connu d’autres génies, Dirac, Sakharov, Eliade, Scholem, Corbin. On en trouve autant dans les genres littéraires qu’en science, sans oublier quelques artistes, Pink Floyd, Edgard Froese, Robert Fripp. Le visionnaire est souvent un gnostique, il lit dans un texte ce qui échappe au commun, ou alors lit dans l’univers ce qui est indicible et invisible aux regards ordinaires. Il accès à l’essentiel, aux symboles.

 

A notre époque, les génies ont déserté le monde, ou alors ils se sont cachés. Le visionnaire, souvent solitaire, est suspect à l’ère de la transparence, du collaboratif, du co-construire, du co-working dans les tiers-lieux de la société des start-up. Les visionnaires ont-ils un avenir ? Oui si l’on convient qu’aucune des grandes énigmes n’a été résolue. Depuis la gravité quantique jusqu’à l’explication de la conscience en passant par les origines de la vie, la spéciation, l’apparition de l’homme civilisé, sans oublier les « phénomènes spirituels étranges », guérisons, magnétisme, prémonition, expériences de mort imminentes. Les traités savants édités par des experts pour les spécialistes ou le grand public sont plongés dans ces énigmes, voire ces mystères, mais ils restent englués dans les cadres conventionnels hérités de l’objectivisme moderne, du mécanisme et même d’une pensée complexe et systémique devenue une impasse (ontologique). Les phénomènes échappant à la science sont souvent présentés dans des livres atypiques classés dans le new-age ou l’ésotérisme.

 

Les génies des siècles passés ont permis l’avènement d’un monde technocosmique dans lequel les gens habiles réussissent et captent les ressources matérielles. Que se passerait-il si les visionnaires prenaient l’ascendant ? La société en tirerait sans doute un bénéfice spirituel, un horizon de vie, mais les actionneurs du système verraient peut-être leurs intérêts menacés. Admettons qu’un génie trouve le moyen de guérir les cancers. Que ferait le corps médical ? Le système de santé repose sur le marché des soins. Si les gens dont guéris, ils n’ont plus besoin de soins et pour le système, finis les soins se traduit par adieu les sous ! Si les gens trouvaient leur bonheur dans la contemplation et la culture du jardin d’Epicure, plus de sous pour les employés et directeurs des parcs de loisir, pour les producteurs de show télévisés et autres séries captant le temps de cerveau. Revenons sur terre, la guérison n’est pas à l’ordre du jour et sans doute impossible, comme le bonheur du reste. Faute de guérison, on se contentera de soins que l’on développera avec soin, faute de bonheur, on plongera dans l’univers des divertissements que l’on appréciera avec plaisir.

 

Les visionnaires avancent à l’aveugle et c’est ce qui fait leur avantage face aux doués qui œuvrent en étant éclairés par la lumière du lampadaire. Parfois, un phénomène se produit dans la pénombre. Si un surdoué ou un visionnaire est dans le champ de vision, il allume un lampadaire et le phénomène devient clair. Nous appellerons cet événement la sérendipité.

 

En parcourant la littérature scientifique de notre époque, on devrait certainement trouver des écrits visionnaires, en physique, en biologie, en métaphysique. Je ne sais pas si c’est par manque de temps, de curiosité ou par, ignorance, malveillance, des essais présentant des considérations inédites sur le monde n’ont pas de recensions dans les médias pour public instruit, ni un accueil auprès des scientifiques. Si la curiosité vous tente, jetez un œil sur ces deux essais… vous y trouverez peut-être un nouveau regard sur la matière, le cosmos, la nature, la vie, les sociétés.

 

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