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Sur un banc

Depuis que l’ami Georges a chanté les amoureux qui se bécotent sur un banc public, il semble que la bonne morale judéo-chrétienne a vu là, une odieuse provocation à laquelle il convenait séant de mettre un terme. Nombre de responsables municipaux, forts d’une situation bien assise dans l’existence ont décrété la chasse au banc public. Il faut admettre avec eux qu’il s’en passe des choses inavouables en cet endroit.

Le banc public est effectivement le siège de toutes les oisivetés. À ce titre, il s’inscrit clairement comme une entrave manifeste au grand mouvement libéral. Il y a par sa faute un risque indéniable de détourner le consommateur de sa frénésie consumériste. Les bras déjà chargés, se promettant d’aller dans un nouveau magasin, s’il croise un de ses semblables et lui prend l’envie de converser un peu, il risque fort de perdre de vue sa mission dispendieuse pour maintenir la croissance.

La conversation en effet, se passe aisément de carte de crédit. À moins qu’il ne soit envisagé de créer des cul-mètres à proximité des bancs afin de taxer leur utilisation tout en limitant la durée de son emploi. La discussion peut encore détourner définitivement les palabreurs du but qu’ils s’étaient assignés. L’immobilisme est condamnable, surtout dans nos grandes cités commerçantes.

Le banc a en outre un redoutable travers. Il tend ses bras à quelques indésirables qui s’y incrustent et songent même, quelle horreur, à en pervertir l’usage. Mettant ainsi cul par-dessus tête, ces parasites s’y allongent au lieu de s’y asseoir. Le crime est patent, la menace est si grande que certains bons esprits, toujours à l’affût d’une astuce technique, ont songé à travestir le banc pour qu’il ne soit plus jamais le cousin popotin de la banquette. Plus retors que ceux-là, ce n’est pas possible !

Il est encore le point de ralliement de la plèbe, ceux qui vont et viennent sans but précis. C’est une place offerte à qui ne veut pas s’inscrire dans le grand mouvement de la cité. La modernité exige en effet d’évacuer du centre de la ville tout ce qui tente de manière illusoire de conserver un lien avec les fonctions organiques de l’individu. Les toilettes publiques gratuites, les fontaines, les bancs sont clairement les ennemis de l’idéologie dominante. Il convient de les bouter hors du centre.

Le banc a eu plus de chance que l’ancestrale pompe et la vénérable vespasienne. Il a trouvé refuge dans les parcs publics et sur les promenades dûment estampillées : quais, avenues ombragées, promenades vertes… Mais il a dû se plier à la grande tendance, celle de la folie administrative. C’est ainsi qu’il a perdu son dossier pour perdre de son confort et placer son utilisateur dans une posture simplement transitoire, avant qu’il ne se remette en marche, injonction présidentielle d’une société qui ne fait que s’agiter. Il est rarement de bois, préférant la pierre ou le métal pour nous signifier qu’il n’est pas question d’y prendre racine.

Le nouveau banc, estampillé municipalité prévoyante et prévenante, vous l’aurez sans doute remarqué, ne dispose jamais d’un homologue en vis à vis. Leur dispersion est savamment pensée afin que la pause soit la plus courte possible en excluant toute tentation de la conversation véritable. Au-delà de trois personnes, nous entrons dans un risque majeur de discussion à bâtons rompus voire de débat. Pour éviter ce périlleux écueil, nombre de zones disposant d’un banc ont été équipées de bornes d’accès gratuit à la Wifi. Briser la parole pour ramener l’individu à son statut de consommateur, de gobeur, de candidat au conditionnement. Quel beau détournement d’usage.

Le banc reste donc les bras ballants, refusant accoudoirs et dossier. Il ne permet plus aux gentils amoureux de se bécoter, le port du masque entravant ce plaisir buccal. Quant à envisager des gestes plus coquins, les caméras de surveillance toujours soucieuses de s’installer à proximité de cette zone à risque, veillent au grain. Le banc a perdu de son charme dans une époque dépourvue totalement d’humanité.

Séantement vôtre.

 

C’est Nabum

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