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Superbe et sauvage : l??le d?Ouessant

??Qui voit Mol?ne voit sa peine, qui voit Ouessant voit son sang, qui voit Sein voit sa fin??. Si l?on en croit la vox populi, les ?les du bout du monde sont ? ?viter ? tout prix si l?on ne veut pas exposer sa vie. Et de fait, la carte des naufrages en mer d?Iroise est impressionnante. La faute ? des courants redoutables et ? des r?cifs tranchants comme des lames de rasoir. Mais les ?quipements maritimes ont consid?rablement ?volu?, et l?on se rend de nos jours sans le moindre danger sur ces ?les. ? commencer par la plus grande, la plus belle, la plus spectaculaire d?entre elles?: Ouessant. Le moment est bien choisi?: l??le est actuellement couverte d?ajoncs et d?arm?rias

Disons-le tout net, si les c?tes d?Ouessant ont gard? tout leur pouvoir d?attraction, l?int?rieur de l??le ne pr?sente plus le m?me visage que nagu?re. Non qu?il ait ?t? mit? par des constructions disgracieuses ou que des carri?res l?aient d?figur?, mais il a subi de plein fouet le mal qui, depuis des d?cennies, frappe les contr?es les plus rudes?: l?inexorable recul de l?activit? agricole, accentu? ici par une rentabilit? quasiment nulle et le d?sir des jeunes d?aller voir si la vie est moins ?pre sur le continent.

C?est ainsi que des centaines de parcelles, patiemment entour?es de murets de pierres s?ches par les Ouessantins ? et surtout les Ouessantines?? au fil des si?cles pour en prot?ger la fine couche arable, ont progressivement ?t? abandonn?es. Livr?es ? la colonisation de la v?g?tation, la plupart d?entres elles sont d?sormais envahies par les ajoncs et les foug?res. ? tel point que de nombreux murets ont disparu ? la vue des visiteurs, t?moins enfouis de l?abandon des modestes cultures de c?r?ales et de pommes de terre?; t?moins ?galement du recul de l??levage de ces fameuses brebis ouessantines* qu?ils abritaient dans de petits enclos lorsque les animaux ne p?turaient pas dans la lande, avec, pour seule protection, des gwaskedou, sortes d?abris de pierre triangulaires permettant aux moutons de s?abriter des intemp?ries d?o? qu?elles viennent.

Certes, l?on peut encore observer quelques-unes de ces brebis de petite taille, si bien adapt?es ? ce terroir particulier et aux herbages sal?s par les embruns. S?duisantes avec leur livr?e marron d?o? ?mergent une t?te et des pattes noires, elles sont toutefois peu nombreuses et r?pondent plus ? un souci patrimonial de pr?servation d?une race quasiment disparue il y a quelques d?cennies qu?? un imp?ratif ?conomique.

Les phoques gris de Cadoran

Mais revenons au point d???atterrissage?? sur l??le?: le port du Stiff. C?est l? qu?accostent les bateaux quotidiens de la?ligne r?guli?re en provenance de Brest via Le Conquet et l??le de Mol?ne (Moal Enez?: l??le Chauve)?; l? ?galement que viennent s?amarrer ceux qui am?nent les touristes crozonnais venus du port de Camaret en saison estivale. Implant? ? l?est de l??le dans une anse relativement prot?g?e, le port du Stiff n?est qu?un mouillage sans pr?tention et sans charme, mais il est abrit? des vents et des courants dominants, et c?est avec soulagement que l?on y accoste les jours de forte houle apr?s avoir subi les assauts du Fromveur entre Mol?ne et Ouessant.

Le Stiff, c?est aussi, ? un kilom?tre de l?embarcad?re, le plus ancien phare de l??le. Construit en 1699?? l?initiative de Vauban et plusieurs fois modernis?, il a ?t? l?un des tous premiers (d?s 1831) ? utiliser la lentille de Fresnel. Sa port?e actuelle est d?environ 50?km. Tout pr?s du phare s??l?ve depuis 1978 une spectaculaire Tour radar implant?e apr?s la catastrophe de l?Amoco Cadiz et celle, deux ans plus t?t, de l?Olympic Bravery. Haute de 72?m, et dominant les flots de 132 ?m, cette pr?cieuse vigie, reli?e au CROSS de Corsen, a consid?rablement am?lior? la surveillance du fameux ??rail d?Ouessant??, l?un des passages maritimes les plus fr?quent?s du monde et de ce fait, l?un des plus dangereux pour la navigation.

Pour la plupart des visiteurs, le Stiff n?est qu?un lieu de transit avant de rejoindre en v?lo, en taxi ou en minibus le bourg de Lampaul, distant de quatre kilom?tres. Pour d?autres, c?est un lieu de d?part pour des randonn?es p?destres?: soit vers l?est de l??le et l?aust?re pointe de Penn ar Lann (le bout de la lande), sa croix de Saint-Pol, ses garennes de lapins et ses oiseaux nicheurs?; soit en direction du nord-est de l??le, vers la pointe de Cadoran (la petite chaise), dans l?espoir d?y observer, avec de la chance, l?un des phoques gris qui vivent dans ces eaux d?Iroise et qui se plaisent manifestement dans ce secteur.

Bienvenue ? Lampaul. C?est l?, au c?ur du bourg ou ? l?entr?e de celui-ci, au lieudit Stang ar Glann (l??tang de la rive), que sont implant?s les h?tels, les restaurants et les cr?peries. Comme son nom l?indique, Lampaul (l?ermitage de Paul) est d?di? ? Pol Aur?lien, l?homme qui, venant des ?les britanniques comme tant d?autres pr?cheurs ayant marqu? l?histoire de la Bretagne, a christianis? Ouessant au VIe si?cle. Rien de bien spectaculaire dans ce bourg, pas plus que dans son modeste port. Nich? tout au fond de l?anse form?e par les deux pinces de crabe qui caract?risent l?ouest de l??le, il n?offre pas un abri suffisamment s?r les jours de temp?te. De nos jours, les rares bateaux de p?che d?antan y ont laiss? la place aux plaisanciers amateurs de sensations fortes dans ces eaux souvent tourment?es ainsi qu?? ?l?indispensable canot de sauvetage de la SNSM.

Lampaul, c?est avant tout le lieu de d?part de randonn?es p?destres. Vers la p?ninsule de Porz Doun (port profond) au sud-ouest, d?o? l?on d?couvre en mer le phare de la Jument, mais surtout, ? l?ouest, vers le site le plus spectaculaire de l??le d?Ouessant?: la pointe de Pern et ses prolongements d?chiquet?s sur la c?te nord en direction de l??le Keller.

Rose H?r?, ou le courage d?une femme

Impressionnante et superbe sous le soleil, mais plus grandiose encore par gros temps, cette partie de la c?te nord-ouest d?Ouessant est ?videmment, et ? juste titre, la plus pris?e des visiteurs et des photographes, particuli?rement lorsque la houle fait jaillir tr?s haut les paquets de mer et d??cume sur le phare de Nividic ou les r?cifs du Cr?ac?h (la colline). Peu de lieux donnent alors ? ce point une impression d?humilit? face aux forces de la nature et ? l?extraordinaire puissance qu?elle d?ploie.

Perch? au dessus des r?cifs dans le secteur le plus d?chiquet? de la c?te ouessantine, voici le phare du Cr?ac?h (prononcer cr?ar) et ses cinq bandes blanches et noires. Simple et ?l?gant, cette vigie datant de 1863 est le phare le plus puissant d?Europe. Avec ses 61?km de port?e, il est l?un des plus pr?cieux auxiliaires des marins dans ces parages p?rilleux. Tr?s photog?nique, le Cr?ac?h abrite en outre dans l?un des b?timents qui l?entourent un int?ressant Mus?e des phares et balises o? est conserv?e une superbe collection de lentilles de Fresnel.

D?couvrir l?environnement de ce phare un jour de ??mer form?e?? dans les limbes de la brume, c?est ?galement l?occasion de prendre conscience de l?incroyable audace manifest?e nagu?re par une ?lienne rest?e c?l?bre dans l?histoire locale. Dans Une h?ro?ne au pays des naufrages, je racontais en janvier 2012 comment Rose H?r?, au p?ril de sa propre vie, s?est jet?e en 1901 dans les eaux glac?es de la mer d?Iroise pour sauver 14 marins en p?ril de naufrage dans leur canot ? la suite de l??chouage du cargo Vesper, venu ?ventrer sa coque sur les ?cueils de Pern. Mieux qu?un long discours, cet ?pisode montre ? quel point les Ouessantines, confront?es ? l?extr?me rudesse de leur condition, ?taient des femmes d?termin?es et courageuses. Comme dans les ?les irlandaises d?Aran (cf. Extraordinaires ?les d?Aran, janvier 2010), c?est ? elles qu?il appartenait, tandis que les hommes partaient en mer, de g?rer la maison et de l?entretenir, mais aussi de produire, dans les parcelles prot?g?es, le bl?, le seigle et les pommes de terre n?cessaires ? la survie sur l??le. Les hommes, quant ? eux, r?pondaient par n?cessit? ? l?appel du large. Tr?s peu se faisaient p?cheurs, eu ?gard ? l?immense danger de naviguer dans les eaux redoutables du Fromveur ou du Fromrust, mais tous ou presque s?engageaient ? lorsqu?ils n??taient pas enr?l?s de force?? sur des navires de la ??Royale??, ou partaient courir le monde dans marine marchande.

La visite d?une maison traditionnelle nous conforte d?ailleurs dans cette certitude. Au lieudit Niou Uhella, l?une de ces maisons est visitable dans le cadre du premier ?comus?e ouvert en France en 1969. Et c?est un v?ritable choc ?motionnel de d?couvrir comment ?tait organis? un int?rieur ouessantin avec des meubles sommaires faits le plus souvent de bois d??paves, faute d?arbres sur cette ?le trop battue par les vents et expos?e aux temp?tes. Peints avec les restes de la peinture des bateaux, ces meubles se limitaient ? l?essentiel?: lits clos, armoire, berceau, table et bancs-coffres. Particuli?rement ?mouvante est la r?f?rence aux ??croix de proella?? petites croix de cire conserv?es autrefois au domicile des disparus en mer avant d??tre d?pos?es au cimeti?re de Lampaul ? l?occasion d?une c?r?monie de m?moire lors de la visite de l??v?que. Une st?le du cimeti?re rappelle cet usage.

Ouessant, c?est avant tout une atmosph?re ? laquelle tous les visiteurs sont sensibles, et ce n?est pas un hasard si, parmi eux, beaucoup reviennent sur Enez Eussa (l??le haute). Pour les sites, bien s?r, mais aussi pour la flore maritime diversifi?e, et surtout pour la faune aviaire particuli?rement riche entre les 200 esp?ces end?miques et les 400 esp?ces migratoires qui font escale sur cette ?le?: go?lands, p?trels, gravelots, b?casseaux, chevaliers, huitriers pie, sternes, fous de Bassan… Pour d?couvrir Ouessant, rien de plus facile?: direction Brest ou Le Conquet pour un embarquement vers les ?les du Ponant. Ou, pour les plus ais?s, par la voie a?rienne ? partir de l?a?roport de Brest-Guipavas, except? entre la mi-juillet et la mi-ao?t.

Pour terminer cette escapade, mettons-nous dans l?ambiance maritime?: apr?s avoir enfil? nos indispensables cir?s, embarquons pour une petite balade en mer d?Iroise. Gare au mal de mer?!

*?En r?alit?, la race Ouessant avait bel et bien disparu dans les ann?es 60, victime de nombreux m?tissages avec des races continentales plus grandes, principalement ? laine blanche. Elle n?a finalement ?t? sauv?e que dans les ann?es 70 gr?ce ? un travail de s?lection effectu? ? partir de b?tes conserv?es par des collectionneurs. ?

Liens photographiques?:

L??le d?Ouessant par Herv? Inisan

Les pointes d?Ouessant par Ga?l Kervarec

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