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Retour à l’anormal

On ne va pas se raconter d’histoires : l’annonce du confinement a été un immense soulagement pour moi. Cela faisait des jours, voire des semaines que l’on regardait le bousin prendre de l’ampleur, déborder, s’approcher et lentement échapper à tout contrôle pendant que médias et politiques se collaient violemment la tête dans le sable et lénifiaient sur l’air de la joie sauvage de préserver notre mode de vie à tout prix.

De nombreux médecins français relativisent la dangerosité de ce nouveau coronavirus, sans pour autant remettre en cause la pertinence du dispositif : « Les États touchés réagissent comme des chevaux sauvages : quand l’un se met à courir, les autres suivent », dit Jean-Michel Constantin, membre de la Société française d’anesthésie-réanimation, également anesthésiste-réanimateur à la Pitié-Salpêtrière, un des établissements de référence en Île-de-France. « Mais on sait tous que ce virus n’est ni grave ni compliqué à prendre en charge, poursuit-il. Quand on comptera les morts, je suis à peu près sûr qu’ils seront bien moins nombreux que ceux de la grippe. »

Coronavirus : la France à un tournant, ar Caroline Coq-Chodorge, Médiapart

Le monde d’avant

Je ne peux pas penser la crise du coronavirus sans la remettre en perspective dans le bordel mou qu’étaient déjà nos vies, sans avouer que ce n’a été qu’une couche de désintégration agglomérée à d’autres situations déjà profondément chaotiques et remarquables.

En fait, nos vies ne sont que ça : des périodes plus ou moins longues où il ne se passe pas grand-chose d’intéressant1 entrecoupées abruptement de déflagrations historiques qui bouleversent à peu près tout, nous laissant dans un état de sidération dont on ressort lentement, hébétés et vaguement nostalgiques d’un avant dont on a à peu près tout oublié.

L’ennui est l’état le plus proche du bonheur. L’ennui signifie que vous n’avez ni souci, ni faim, ni mal nulle part. Personne ne vous demande rien. Votre esprit est libre de vagabonder où bon lui semble. La seule chose susceptible de venir déranger l’ennui, c’est l’impatience. L’attente fébrile de l’évènement à venir.
Orson Scott Card, Pisteur : livre 3 partie 1.

On se faisait donc bien chier dans la vie quand, subitement, monsieur Monolecte a lâché la rampe, le 25 mai 2017.

En réalité, rien n’est instantané. Il y a toujours des signes que tout est en train de se casser la gueule gentiment, une succession de ses petites choses insignifiantes qui nous pourrissent la vie en sous-sol comme la lagune avale lentement Venise dans sa vase putride. Le grand-père était mort deux mois plus tôt, le dernier de son espèce, de sa génération2. Juste un peu avant, la N+1 bienveillante de monsieur Monolecte avait été invitée gentiment, mais fermement, à laisser sa place à une gestion plus pragmatique et virile. Dans l’élan, on nous avait rejoué la lancinante comédie du barrage électoral contre l’hydre fasciste de sinistre mémoire et le zébulon sorti du chapeau comme le nouvel homme providentiel avait déjà les pires relents de regrets insondables.

En France, quelques personnes avaient promis à des milliers d’autres personnes de changer la vie, et puis ils ont changé d’avis.
Guy Bedos (1934 – 2020)

Bref, ce n’était déjà pas terrible comme configuration générale et sociale et nous voilà personnellement aux prises avec un effondrement psychique, renovlangué burn out pour garder cette petite tonalité franglaise qui fait tant vibrer les winners de la gagne.

Du jour au lendemain, nous nous retrouvons dans une sorte de huis clos assez étouffant avec une maladie mal connue, dénigrée, mais pourtant aussi implacable et potentiellement mortelle qu’un cancer : la dépression. Dans l’échelle des maladies qui foutent bien la merde dans ta vie, mais dont tu ne peux pas vraiment pérorer dans les diners en ville, la dépression se situe juste un peu plus bas que le cancer du testicule gauche, coincée par la fistule anale des familles. Parce qu’un peu comme pour les aptitudes pédagogiques d’un prof, tu tomberas fatalement quelqu’un qui connait parfaitement son affaire (et surtout mieux que les principaux concernés) et conseillera vigoureusement à ton conjoint de se remettre en sellemoins s’écouterse coller quelques petits coups de pied au cul, pour porter l’estocade finale avec l’œil qui frise : quand on veut, on peut !.

Le tunnel

Je sais qu’un jour il faudra vraiment que je vous parle de la dépression, de la manière dont elle détruit la vie des gens, aspire leurs forces, leur joie, leur envie de vivre, leur simple capacité à vouloir. Il faudra que je vous parle de la manière dont on devient soutien, support, aidant·e et de l’importance folle qu’a la qualité des liens que les malades avaient pu tisser avant. Vous parler du temps qui suspend son vol, s’étire. Des journées qui se ressemblent, de la nécessité de tenir debout, de faire face. De l’état de la science, de celui de sa société, de l’accompagnement. De la discrimination, de la chance de savoir exprimer ses maux. D’avoir des mots. Et pas n’importe lesquels : ceux du milieu social où se recrutent majoritairement les soignants du ciboulot. L’injustice sociale, administrative et géographique des soins et de la prise en charge, de tous ceux — qu’une fois de plus — on laisse caner au bord du chemin. Mais ce n’est pas encore le moment.

On ne croit pas les dépressifs. La dépression n’est pas acceptée comme une vraie maladie. C’est pire qu’une maladie. C’est une chose qui est à la fois niée et exploitée. Niée comme si ce n’était pas une maladie, comme si c’était juste un choix, une préférence, une volonté : « Tout ça, c’est dans ta tête… Secoue-toi… Souris… Arrête ta comédie… ». Exploitée comme outil d’exclusion, de stigmatisation, de discrimination : « Arrête de nous emmerder… Tu nous tires vers le bas… Casse-toi… Va te faire soigner… ». Ce monde pue. Ce monde est sans pitié. Ce monde est sans répit. Ça ne s’arrête jamais. Je suis fatigué.

On ne respecte pas les dépressifs. Il n’y a pas de « Depression Pride ». Il n’y a pas de héros dépressifs. Il n’y a pas de quotas pour les dépressifs. Il n’y a pas de place pour les dépressifs. On ne supporte pas les dépressifs. Ce monde se veut beau. Ce monde se croit parfait. Ses gens se croient jeunes et jolis. La tristesse est interdite. Tout va bien. On ne veut pas voir« Fais un effort, bordel de merde ! »

Il ne faut pas que ça se voit, Prototypekblog

On a juste fait comme on pouvait pour limiter la casse. On s’est pas mal replié sur nous, par nécessité, pour économiser les forces et esquiver les coups, mais aussi par obligation administrative, car, comme l’ignore la plupart des assurés sociaux de ce pays, les gens malades, même avec autorisation de sortie, même en ALD, les gens malades n’ont pas le droit de sortir de leur département. Assignés à résidence. Jusqu’à un éventuel changement de statut. Dans notre cas, jusqu’en février 2020.

Donc, entre grèves manifs et contrôles3, on a bien cru voir un peu le bout du tunnel… Le temps que la nouvelle cata de 2020 nous tombe sur le coin du pif !

On a eu le temps de passer deux jours en Ariège4, de rendre la visite annuelle à mon père sur son inénarrable banc de sable, de nous dire que ça y est, on avait traversé le plus dur, malgré l’état quasi insurrectionnel du pays à ce moment-là5, malgré les grèves, les mutilations, les scandales et la colère, immense, des derniers de cordée. Malgré les informations, de plus en plus insistantes, sur le fait que la grippette, il allait lui falloir plus qu’une bonne dictature pour rester à sa place.

Temps de pose

J’y pensais déjà fin février : rapatrier la gosse de la Grande Métropole, avant que ça parte en steak, parce que ça allait partir en steak. J’avais aussi demandé à l’organisateur d’une réunion début mars à Paris s’il comptait la maintenir. Je crois qu’ils n’ont pas bien compris ma question. J’ai fini par réserver un billet d’avion aller-retour, en mode commando, histoire de n’être pas obligée de passer la nuit dans la capitale. J’ai été sauvée sans le savoir par la grève des aiguilleurs du ciel. Vol annulé la veille au soir, plus de TGV disponibles, une grosse galère pour se faire rembourser, mais en même temps, déjà, un soulagement encore plus immense de ne pas aller au bain de foule.

Chaque jour, l’obsession de la compilation des données sur l’épidémie qui rôde malgré le déni officiel. La dissonance de maintenir la gosse en internat alors que l’OMS passe en mode pandémie et que la France continue à faire la sourde oreille : mais voilà, entre les grèves et les migraines, elle a déjà tellement manqué de jours que je ne voudrais pas être la mauvaise mère qui psychote, alors même que le bac français est de plus en plus proche.

Et nous y voilà enfin, le confinement, avec la dernière arnaque des municipales !

Le soulagement, donc, mais aussi, la sidération, les informations contradictoires, la peur, les mensonges.

Mais aussi, un temps hors du temps, le repos forcé du hamster dans sa roue, la pire crainte ne serait plus alors celle de la mort, mais bien celle d’un temps retrouvé pour penser sa vie, ses choix et peut-être même — comble de l’horreur ! —, les remettre en question.

Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance. La plupart des individus ressentent le besoin, mais aussi l’envie et la satisfaction, de travailler, de créer, de produire, d’échanger et de consommer. On peut le faire plus ou moins intelligemment, et on a le droit de tirer quelques leçons de la crise actuelle. Mais il est néanmoins indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits.
Vers une stratégie de sortie de crise, Centre Patronal suisse, le 15 avril 2020

 

Un soulagement, mais aussi une culpabilité. Celle de découvrir pour la énième fois que non, dans les démocraties dites modernes, tout le monde n’a pas réellement les mêmes droits, la même vie, les mêmes possibilités, que les inégalités sont tellement béantes que la sécurité des uns se fait au détriment de tous les autres qui ont perdu définitivement le pouvoir de dire non.

Certains voyaient peu les invisibles avant ; ils les ont à peine vus pendant, ils les voient encore moins depuis.

Certains ne voyaient pas grand-chose avant ; ils n’ont rien vu du tout pendant ; ils ne veulent désormais plus rien voir.

Certains ont trop mangé.

D’autres ont eu faim.

Certains ont abandonné toute forme d’exercice physique et ont pris du poids.

D’autres ont béni leur chance d’avoir un vélo d’appartement ou équipement équivalent et ont tenu leur ligne. Cinquante-cinq jours, quarante-huit heures, mille-deux-cents bornes. Les chiffres me perdront.

Certains se sont sentis très bien confinés.

D’autres se sont sentis très mal confinés.

Certains se désespèrent de ne plus voir grand-chose ni grand monde.

D’autres semblent s’en moquer éperdument. Ils ne sortent jamais, ils ne vivent qu’à travers leurs écrans, ils ne manquent de rien, ils trouvent tout ça très bien.

Certains se moquent des gens.

D’autres pas.

Les gens ! Je voudrais revoir des visages familiers. Des habitués du même train, du même wagon, de la même heure que moi. La grosse dame qui se précipite toujours pour essayer d’avoir une place assise, que je suis toujours ravi de lui céder, c’est pas la peine de me faire la gueule. Le type sans âge comme moi qui se laisse passer devant parce que lui aussi visiblement il s’en fiche d’être debout. Le vendeur de journaux de l’autre gare. Les collègues. Les gens de la cantine. Les dames des boulangeries. Les pompiers de service. Les Libanais du Libanais. Les adolescents entassés au soleil au square. Les gens. Les êtres humains. Mes semblables.

Du confinement des uns et des autres, PrototypeKblog

Du soulagement. Et de l’espoir. Que cette fois, on a compris où était l’essentiel, ce qui compte, ce qui ne va plus, ce qui ne peut plus durer. Comme à chaque fois que ça dérape, comme à chaque fois que l’on fait un pas de côté. Le rêve de passer enfin au monde d’après.

Le monde d’après n’aura pas lieu parce que les connards n’ont pas disparu en deux mois. Ne l’oubliez jamais : une bonne partie de la population mondiale est constituée de connards d’un fort beau gabarit. Si vous aviez oublié la chose, n’importe quelle sortie vous rappellera que l’on confie des voitures à des gens incapables d’utiliser un clignotant, que les poubelles sont des objets incroyablement complexes à utiliser pour une bonne partie de nos contemporains, et que n’importe qui a le droit de faire des enfants quand bien même on leur a déjà retiré leur chien pour mauvais traitement. Certes, durant deux mois, vous avez probablement croisé bien moins de connards, mais ce n’est pas parce que vous ne pouviez pas les voir qu’ils n’existaient plus. Ils sont là, bien vivants pour l’immense majorité, et ils n’ont pas passé les dernières semaines à lire des livres sur la citoyenneté et le partage. Une société étant principalement la somme des individus qui la composent, vous pouvez la reconstruire autant que vous voulez : une bâtisse de trous du cul, avec donjon ou véranda, restera toujours une bâtisse de trous du cul.
Le monde d’après n’aura pas lieu, un odieux connard

Comme me l’a déclaré monsieur Monolecte : finalement, le seul truc de bien à tirer de tout ça, c’est que pendant deux mois, tout le monde a vécu comme moi et que du coup, je me suis senti presque normal.

 

Notes

  1. mais où nous sommes paradoxalement et perpétuellement mis en panique par des contrariétés que nous écrasent du talon de la fatalité, alors que rétrospectivement, on se rend bien compte que nos montagnes d’emmerdements n’ont même pas accouché une souris de désagréments.
  2. Ce moment précis où nous faisons tous un grand bond en avant dans le classement de la file d’attente vers le précipice insondable de notre ignoble finitude !
  3. Forcément, avec une maladie qui ne se voit pas trop, les contrôles redondants sont vraiment la norme dans les dépressions… et malheur à ceux qui ne rentrent pas dans les toutes petites cases.
  4. Histoire de prendre l’air et de nous rendre compte par nous-mêmes si nous souhaitions nous y installer, pour une nouvelle étape de notre vie…
  5. Est-ce que la dépression rétrécit nos vies ? Oui !

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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