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Rendez-vous !

Je me pique de liberté

Rendre les armes, lever les bras en signe d’abdication ou bien répondre à une invitation, une sollicitation ou une obligation, il y a un monde entre les deux acceptions d’un mot composé qui n’a jamais été aussi employé. Il faut se rendre à l’évidence, si tout l’arsenal numérique nous impose sa logique pour établir notre agenda, il a sans doute sous-jacent, l’ancien usage de ce terme.

Abdiquer notre liberté c’est user d’un tiers pour établir un accord tacite de rencontre entre deux parties qui n’ont nullement besoin de cet œil de Moscou ou d’ailleurs. Le plus étonnant c’est que l’une de ces plateformes évoque le mot liberté là où il n’y a que surveillance, trace, contrôle. Et ça marche puisque tous les moutons, les bras en ciel, renoncent à leur libre arbitre, pour se laisser entortiller par ce qui est censé simplifier la vie.

La simplification poussée à cette extrémité, c’est la suppression du dialogue, de la modulation, de l’éventuelle nécessité d’un passe-droit, d’une dérogation, d’un raccourci. La machine se moque du contexte, elle remplit des cases tout en n’omettant pas d’établir des fiches. C’est dans sa nature profonde, elle aime les traces, les dossiers, les fiches.

Autrefois, pour se rendre, il fallait se trouver en situation critique, encerclé, assiégé, balayé par le nombre. Se rendre, c’était arrêter le massacre, tenter de sauver ce qui peut l’être encore. Maintenant, qu’entendent sauver tous ces rendez-vous qui s’octroient des délais de plus en plus déraisonnables. Ils peuvent repousser aux calendes grecques l’examen médical pourtant nécessaire, la consultation qui s’impose.

Le patient découvre la patience avec une telle acuité qu’il renonce à son droit légitime d’être soigné quand il en éprouve le besoin. S’il ne peut attendre, s’il refuse de rentrer dans le jeu des logiciels organisationnels, il brûle les étapes en se rendant aux urgences. Le pauvre impatient, il se fait tancer parce qu’il vient engorger un service totalement débordé. Qui est vraiment fautif de cette farce ? Rendez-nous nos hôpitaux d’antan, nos médecins de jadis et nous cesserons de court-circuiter ces merveilleux dispositifs de mise en suspens.

Ne sommes-nous pas invités au final à rendre les armes, à baisser notre garde, à abdiquer notre droit au soin. Tout est fait pour que nous finissions par renoncer de guerre lasse. Qui n’a jamais essayé de téléphoner dans une maison de santé ou chez un spécialiste, ignore tout de l’art consommé de vous décourager.

Les mêmes qui font appel à ces maudits serveurs, se jouent de votre patience en vous abandonnant à une bande son qui exige de vous de taper sur des touches afin de vous orienter dans les arcanes d’un labyrinthe qui au bout du compte ne débouche pratiquement jamais sur une voix humaine. Là aussi, la machine n’attend qu’une chose : Que vous renonciez ! ». Rendez-vous, déposez votre âme, on ne soigne plus que dans la précipitation et l’urgence.

C’est ce qu’ils nomment le progrès, le choc de simplification, l’humanisation des protocoles, la rationalisation des procédures, le pragmatisme opérationnel et n’importe quelle autre formule pour vous rabaisser plus bas que terre, vous mettre en situation de renoncement. Abdiquer, c’est la seule issue, la voie de sortie pour ne plus venir déranger ces merveilleux professionnels de santé qui se passent aisément de perdre leur temps en palabres.

L’acte est chronométré, technique, déshumanisé. Tout ce qui était autrefois dialogue, questionnement, prise de contact est désormais identifié comme perte de temps et de rentabilité, activité parasite et inutile. Rendez-vous ! Vous serez prisonniers d’un système qui se complaît à vous ravaler à l’état de numéro, de case dûment cochée par une machine. Tout va bien, rendez-vous à la prochaine étape. On vous implantera une puce dans le corps. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

À contre-temps.

Georges Brassens – J’ai rendez-vous avec vous © georgesbrassensC’est Nabum

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