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Quand Zola jugeait… les médias actuels

1889 : dans un courrier destiné à l’un de ses confrères, Émile Zola porte un regard étonnamment lucide sur… le monde médiatique dans lequel nous vivons. Certes, le célèbre romancier parle dans cette lettre des journaux papier de son époque, mais les mots qu’il emploie et les situations qu’il décrit sont si criants de vérité qu’on les croirait rédigés tout exprès pour dépeindre notre société contemporaine…

La lettre en question est adressée au journaliste et écrivain Charles Chincholle. L’homme fut secrétaire d’Alexandre Dumas, mais c’est plus au titre de pionnier du journalisme de terrain – on dirait aujourd’hui « grand reporter » – que son nom a conservé une certaine notoriété dans la profession. Or, il se trouve que l’auteur des Rougon-Macquart avait promis à son correspondant de préfacer Les mémoires de Paris, un ouvrage de type encyclopédique très largement tombé dans l’oubli. Dans cette lettre, Zola informe Chincholle qu’il va tenir son engagement, ce qu’il a effectivement fait cette année-là. Ce n’est toutefois pas cette anecdote qui nous nous interpelle aujourd’hui, mais le regard que l’écrivain pose dans ce document sur le « reportage ». Écoutons ce que Zola, témoin de son temps, et lui-même journaliste jusqu’en 1881, disait sans le savoir de notre propre époque :

« Aujourd’hui, que les choses sont changées ! On ouvre un journal, on le parcourt, on le jette. (…) Tout le monde [sait] que les faits n’ont que l’intérêt de l’heure présente. Et ce n’est plus un journal, c’est quatre, c’est cinq, davantage les matins de crise, qu’on [survole] et qu’on [délaisse] lorsqu’on a lu les vingt lignes intéressantes. » Zola ne pouvait évidemment pas savoir qu’il n’y aurait plus seulement du papier de nos jours, mais aussi des médias radiotélévisés – avec leurs chaînes d’info en continu – et ce prodigieux outil de diffusion qu’est internet. Autant de nouveautés qui n’induisent pourtant pas de différences dans le constat de cet intellectuel.

« Enfin, je ne lirai donc plus de journaux ! » écrit ensuite le romancier qui se prend à rêver : « Oh ! ne rien savoir, c’est la volupté, c’est le paradis, après nos débauches de renseignements ! Se lever chaque matin dans quelque coin perdu, les oreilles calmes, en pleine ignorance de ce qu’ont pu dire et faire la veille les éternels pantins de la politique, et se coucher chaque soir sans être au courant des sottises de la journée, il y a là un véritable bain de fraîcheur, une sensation de pleine santé. » Qui d’entre nous n’a pas fait ce rêve de se couper des contingences médiatiques que l’on s’impose plus ou moins consciemment pour se retrouver en nous-mêmes sans subir le diktat de l’information en temps quasi réel ?

Le virus de l’information à outrance

Mais la réalité prend le pas sur l’impossible rêve, et Zola dénonce « la fièvre qui nous emporte tous [et] cette curiosité passionnée que décuple la presse contemporaine. » L’écrivain constate même « qu’au bout de deux ou trois jours on est las de silence ; on devient inquiet, on court [en quête des nouvelles]. Mais cela est une simple preuve de la profondeur du mal. Le virus de l’information à outrance nous a pénétrés jusqu’aux os, et nous sommes comme ces alcooliques qui dépérissent dès qu’on leur supprime le poison qui les tue. » Deux ou trois jours qui, dans notre frénésie contemporaine, sont devenus deux ou trois heures pour la plupart des intoxiqués que nous sommes ! À cette nuance près, le constat de 1889 est, il faut bien le reconnaître, criant d’une vérité pathétique en 2021 !

Poussant plus loin son regard sur la société française, Zola écrit ceci : « Je m’imagine que les nerfs de la France étaient plus calmes, que l’équilibre de sa santé avait une stabilité plus grande lorsqu’elle s’analysait elle-même avec moins de fièvre et que chaque matin des centaines de journaux ne lui apportaient pas un bulletin détaillé, souvent grossi, de ses moindres malaises. » Là encore, rien de changé : que ce soit désormais plus souvent via les médias audiovisuels ou sur support numérique que par la voie de la presse papier d’antan, le climat de morosité est sans cesse entretenu par les journalistes et les éditorialistes.

Zola fait ensuite référence à ce qu’on l’on nommait alors, précise-t-il, « la névrose du siècle ». Un syndrome guère différent, à le lire, de ce que l’on connait de nos jours. Mais qui est responsable ? « [Dans] cette surexcitation croissante qui transforme et détraque la nation, il est certain que le journalisme actuel joue le principal rôle », affirme l’écrivain avant d’enfoncer le clou : « N’est-ce pas lui [le journalisme actuel] qui exaspère et qui propage les secousses ? » Avec quelles conséquences ? Là encore, Zola précise sa pensée : « La fièvre de l’information à outrance a (…) ce côté mauvais de surexciter le public, de le tenir secoué par l’événement du jour, inquiet de l’événement du lendemain. Les faits prennent dès lors une importance disproportionnée, on vit dans une tension continuelle. » Des mots, reconnaissons-le, qui semblent tout droit sortis du billet d’un sociologue contemporain lucide !

Que de bêtises et de mensonges !

Enfin, Zola exprime sans la moindre ambiguïté ce qu’il pense des journalistes, engagés « dans cette course folle à l’information, dans cette rage que les journaux ont de se devancer l’un l’autre. » Il se montre même particulièrement sévère dans ses constats : « Que de bêtises et de mensonges lancés à la pelle dans la circulation ! Qu’importe la logique et la vérité pourvu que le numéro du matin ait sa nouvelle à sensation ! Les reporters contrôlent à peine, sont les derniers à croire ce qu’ils écrivent. Ils se moquent du blanc et du noir, leur unique souci est d’apporter leur copie et de toucher leur [salaire]. » Hélas ! rien de changé de nos jours, si ce n’est qu’à l’intérêt vénal des journalistes, capables pour beaucoup d’entre eux de passer sans état d’âme d’un média à un autre dont la ligne éditoriale est pourtant très divergente, s’ajoute l’intérêt financier des actionnaires.

Ce qui frappe à la lecture de cette lettre d’Émile Zola, c’est son étonnante résonnance avec la manière dont fonctionnent les médias de notre époque actuelle, que ce soit dans la presse papier, à la télévision, à la radio et sur le web. Cela démontre que dans le domaine de l’information rien n’est jamais gagné. Et cela d’autant moins que se sont constitués au fil du temps de puissantes concentrations médiatiques servies par des journalistes dont beaucoup agissent comme des mercenaires serviles, telles des marionnettes manipulées par les élites financières et industrielles. Dès lors, plus que jamais la vigilance citoyenne relativement à la déontologie journalistique devrait s’imposer.

« Devrait… » Malheureusement, faute de pouvoir des citoyens, totalement démunis dans ce domaine, il est à craindre que les pratiques médiatiques dénoncées par Zola et reproduites dans notre société contemporaine n’aient encore un bel avenir devant elles. Et cela pour la plus grande satisfaction des politiciens à l’encontre desquels l’écrivain, dans sa célèbre lettre d’« Adieux » au journalisme publiée par Le Figaro le 22 septembre 1881, exprimait sans détour son aversion : « Ma colère est là, dans le pullulement de ces parasites, dans le vacarme assourdissant qu’ils déchaînent, dans ce spectacle honteux d’un grand peuple mangé par des hommes sans talent aucun, ayant à satisfaire la terrible faim de leur ambition toujours déçue. » Zola avait pour le personnel politique un dégoût très affirmé. Et un détour par notre époque n’aurait pas l’ombre d’une chance d’atténuer ce sentiment.

Tant dans les milieux médiatiques qu’au sein des instances politiques, les cinglants constats de ce grand écrivain restent hélas ! d’une confondante et déprimante actualité. Et ce ne sont ni l’affligeant niveau des candidats de la prochaine élection présidentielle relativement aux enjeux sociaux et écologiques, ni la manière dont cette échéance électorale majeure est commentée par les chroniqueurs, qui sont de nature à réconcilier la population de notre pays avec son personnel politique et journalistique ! Heureusement qu’il y a, pour la plupart d’entre nous, témoins impuissants de cette pathétique comédie, matière à trouver dans le cercle familial des raisons d’espérer de cette nouvelle année.

 

À lire également : Climat social : l’avertissement lucide de… Tocqueville à Macron

A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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