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Portrait d?une violence inou?e au Mexique

Photo : Agence Reuters Margarito Perez
Le po?te mexicain Javier Sicilia a renonc? ? la po?sie apr?s l?assassinat de son fils, Juan Francisco Sicilia Ortega, retrouv? sans vie la semaine derni?re avec six autres personnes dans une voiture.

Lundi de la semaine derni?re, ? Cuernavaca, Juan Francisco Sicilia Ortega, fils de Javier Sicilia, journaliste et po?te mexicain, a ?t? trouv? mort dans une voiture avec six autres personnes. Les cadavres pr?sentaient des signes de torture et portaient un narcomensaje (message de menace de la part d?un cartel).

Depuis cinq ans, le Mexique doit faire l?ajout dans ses dictionnaires de nouveaux mots, n?ologismes qui traduisent la triste r?alit? du pays: narcomensaje, narcofosa, narcobloqueo, narcomanta. Une guerre s?vit entre les forces de l?ordre, qui a fait jusqu?? pr?sent ? officiellement! ? 35 000 morts et des milliers de disparus, enterr?s dans des fosses communes ou abandonn?s dans le d?sert, la for?t, si ce n?est jet?s au fond d?un cours d?eau.

Beaucoup attribuent ce carnage ? la politique erron?e du pr?sident de droite, qui, peut-?tre dans un d?sir de passer ? l?Histoire comme celui qui aurait d?livr? le pays du crime organis?, a d?clar? la guerre ouverte aux trafiquants de drogue et groupes criminels. Le r?sultat, toutefois, est lamentable, et le taux d?homicide augmente exponentiellement depuis deux ans. Les membres du crime organis? pullulent, surtout dans le nord du pays, allant d?activit?s comme le trafic de stup?fiants pour fournir le plus gros march? au monde (dont le territoire partage avec le Mexique une fronti?re longue de 2800 milles), jusqu?aux enl?vements, extorsions, vente de protection, traite de personnes et j?en passe.

Indignation nationale

La mort de Juan Francisco Sicilia, 24 ans, a servi de catalyseur pour que s?exprime une indignation nationale que l?on sentait monter depuis l?assassinat en octobre de 73 immigrants latino-am?ricains en route vers les ?tats-Unis, massacr?s comme des b?tes sur une ferme pr?s de la fronti?re du Texas, par un groupe de criminels qui voulaient les recruter comme tueurs ? gages. Ceux-ci ayant refus?, on les a ?limin?s un par un, mais l?une des victimes a surv?cu et le massacre (on calcule que la disparition d?immigrants ill?gaux a fait des milliers de disparus en territoire mexicain depuis 10 ans) a fait la une des journaux, jetant la honte sur le pays ? travers tous les pays du sud du continent. Un mouvement de conscience civique baptis? No m?s sangre (fini le sang) a commenc? depuis environ deux mois ? se manifester spontan?ment dans plusieurs villes du pays.

Cette violence spectaculaire (attentats ? la voiture pi?g?e, ? la grenade, cadavres mutil?s qui pendent des ponts le matin, sacs o? sont m?lang?s les parties de corps de diff?rentes personnes, attaques en public ? l?arme automatique o? pour tuer une seule personne on en descend dix autres) ?tait tout simplement inimaginable il y a cinq ans. Les d?capitations, qui il y a quelques ann?es ? peine relevaient de la science-fiction, sont ? l?ordre du jour: le cadran nord-est du pays vit sous le couvre-feu effectif; certaines localit?s de Chihuahua, Tamaulipas, Michoacan, Durango Coahuila, Nuevo Leon ? les ?tats les plus affect?s par cette folie meurtri?re ? ressemblent ? des villages fant?mes.

Une poudri?re en feu

Cette cruaut? inou?e a couv? tr?s silencieusement dans un bouillon de culture fait sur mesure: contigu?t? avec le plus gros march? consommateur de drogue au monde, une ?norme fronti?re avec un pays belliqueux o? les armes sont fabriqu?es et circulent presque librement (des arsenaux ?poustouflants, avec en vedette le cuerno de chivo ? Kalachnikov ?, traversent la fronti?re r?guli?rement, g?n?rant des profits monstres chez le voisin du Nord); un taux de ch?mage et de marginalit? qui va en augmentant et des salaires de cr?ve-faim, m?me chez une grosse part de la classe moyenne, produit d?un n?olib?ralisme sauvage destin? ? ne favoriser que les ?lites; une police, un appareil judiciaire et un establishment politique que beaucoup d?analystes consid?rent comme des plus cyniques et corrompus.

Tout ?tait en place pour que cette poudri?re prenne feu. Ajoutons ? cela l?apparition des Zetas, un groupe d??lite de l?arm?e mexicaine qui a quitt? ses rangs dans les ann?es 90 pour se joindre au cartel du Golfe et ensuite former son propre groupe. Le cas des Zetas (qui sont au coeur de cette flamb?e meurtri?re) est embl?matique: la ligne de partage entre criminels et fonctionnaires, arm?e et d?linquants, forces de l?ordre et du d?sordre, est tr?s poreuse. Les derni?res nouvelles sur l?assassinat de Juan Francisco indiquent que les responsables de ce multiple crime sont d?anciens membres de la police, un ph?nom?ne tr?s courant au Mexique.

?me ? gu?rir

Javier Sicilia, r?cipiendaire du plus important prix de po?sie au pays, qui lui a ?t? d?cern? en 2009, a annonc? publiquement il y a quelques jours en conf?rence de presse qu?il quitte la po?sie. Bris? par ce drame inimaginable, il affirme qu?il n?y a plus de po?sie en lui.

J?ai connu Javier il y a environ quatre ans ? Guadalajara, o?, ?tant Qu?b?coise, je vis depuis une vingtaine d?ann?es. J?ai suivi un atelier de po?sie sous sa direction. Catholique engag?, homme connu de tous pour sa dignit?, sa simplicit?, son ?thique chr?tienne pr?nant le service, le partage, l?amour du prochain, il nous racontait alors qu?? la suite de la mort accidentelle de son fr?re, lui, homme de foi, ne trouvait pas de consolation dans la pri?re, habituellement son grand refuge.

Il disait que lire de la po?sie avait amoindri son chagrin et l?avait remis sur la voie de l?acceptation. Que la parole avait le pouvoir de gu?rir l??me. Maintenant, il annonce qu?il prend sa retraite litt?raire et tourne le dos ? la po?sie; les mots sont inutiles, ils ne peuvent suffire ? exprimer sa douleur.

Lettre de Sicilia

Dans la revue hebdomadaire Proceso de cette semaine, Sicilia publie une lettre de d?nonciation d?chirante, dont je traduis quelques extraits: ?Nous en avons marre de vous, politiciens; et lorsque je dis politiciens, je ne fais allusion ? aucun en particulier, mais ? une bonne part d?entre vous, y compris ceux qui composent les partis, parce que dans vos luttes pour le pouvoir, vous avez d?chir? le tissu de la nation, parce qu?au milieu de cette guerre mal con?ue, mal faite, mal dirig?e, de cette guerre qui a mis le pays en ?tat d?urgence, vous avez ?t? incapables ? ? cause de vos mesquineries, vos disputes, vos mis?rables magouilles, votre lutte pour le pouvoir ? de cr?er les consensus dont a besoin la nation pour trouver l?unit? sans laquelle le pays n?a plus d?issue. Nous en avons marre parce que la corruption des institutions g?n?re la complicit? avec le crime et l?impunit? permettant de le commettre, parce qu?au milieu de cette corruption qui t?moigne de l??chec de l??tat, chaque citoyen de ce pays a ?t? r?duit ? ce que le philosophe Giorgio Agamben a d?nomm?, reprenant un mot grec, zo?: soit, la vie non prot?g?e, la vie d?un animal, d?un ?tre qui peut ?tre violent?, enlev?, bafou? et assassin? impun?ment. Nous en avons marre parce que vous n?avez que de l?imagination pour la violence, les armes, l?insulte et, de ce fait, exprimez un profond m?pris envers l??ducation, la culture, les opportunit?s de travail honorable et bon, qui est ce qui fait les bonnes nations. Nous en avons marre parce que cette courte imagination est en train de permettre que nos jeunes, nos enfants, non seulement soient assassin?s, mais aussi criminalis?s, devenus faussement coupables pour satisfaire la soif de cette imagination: nous en avons marre parce qu?une autre partie de nos jeunes, en l?absence d?un bon plan de gouvernement, de l?espoir de trouver un travail digne, et ainsi accul?s ? la p?riph?rie deviennent des recrues possibles pour le crime […]. Nous en avons marre parce que la seule chose qui vous importe est un pouvoir impuissant qui ne sert qu?? administrer le malheur, l?argent, encourager la comp?titivit? […] et la consommation d?mesur?e, qui sont d?autres noms pour d?signer la violence.

De vous, criminels, nous en avons marre; de votre violence, de votre perte d?honorabilit?, de votre cruaut?, de vos actes insens?s. […] Jadis, vous aviez des codes d?honneur. Vous n??tiez pas si cruels dans vos r?glements de comptes et vous ne touchiez ni les citoyens ni leurs familles. Maintenant, vous ne faites plus la diff?rence. […] Vous, ??messieurs?? les politiciens, et vous, ??messieurs?? les criminels, et je le mets entre guillemets parce que cette ?pith?te n?appartient qu?aux gens honorables, vous ?tes en train, avec vos omissions, vos disputes et vos agissements, d?avilir la nation.

[…] Il n?y a pas de vie, ?crivait Albert Camus, sans persuasion et sans paix, et l?histoire du Mexique d?aujourd?hui ne conna?t que l?intimidation, la souffrance, la m?fiance et la peur qu?un jour un autre fils ou une autre fille d?une autre famille soient massacr?s ou avilis […], et vous nous demandez que la mort devienne une affaire de statistiques et d?administration ? laquelle nous devons nous habituer.?

Peine au coeur

Cette guerre, contrairement ? ce que veulent bien affirmer les autorit?s, fait de plus en plus de victimes chez les gens non impliqu?s: balles perdues, erreurs de frappe de jeunes tueurs ? gages qui sont des mineurs, pi?trement entra?n?s au maniement d?armes, sans compter tous ceux qui sont l?s?s par les autres crimes non reli?s au trafic de drogue, dont plus de 90 % restent impunis et non ?claircis.

C?est avec une grande peine au coeur que je vois se d?chirer devant mes propres yeux un pays que j?aime tant, o? il faisait si bon vivre, une terre qui m?a accueillie avec les bras ouverts, o? la population dans son ensemble est connue pour sa gentillesse, sa douceur et sa tol?rance, une seconde patrie qui a fait de moi une citoyenne utile, honorable et une po?te accomplie qui repr?sente du mieux qu?elle peut le Qu?bec dans les pays o? elle est invit?e.

***

Fran?oise Roy ? Po?te qu?b?coise vivant au Mexique

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