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Philip Morris : tabac, cigarettes, et… morts de soldats au Sahel (4)

L’étude de la contrebande organisée de cigarettes révèle bien des surprises, comme le fait que dans certains pays, on n’envoie pas les mêmes cigarettes qu’ailleurs. Des plus chargées en nicotine et également fournies en menthol. Le but ? Créer plus vite la dépendance chez des populations plus jeunes ! Tout est en effet entaché de cynisme dans le commerce de la cigarette. Le pire étant qu’en Afrique cela conduit à des morts par milliers, mais pas du fait de la nocivité même du produit, mais des morts par balles de ceux qui en transportent, ou de ceux qui tentent de les arrêter, en croyant avoir affaire à des djihadistes… dont un que l’on surnommait Mr Malboro !!! Aujourd’hui, c’est surtout le sort d’un seul camion qui va retenir notre attention… car c’est l’emblème même de la duplicité qui règne au Mali !!

C’est le journal africain Tribune Ouest qui nous le dit en février dernier : « alors que les fumeurs ne sont « que » 77 millions sur le continent (africain), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ores et déjà tiré la sonnette d’alarme: ce chiffre devrait augmenter de 40 % par rapport à 2010 d’ici à 2025. Il s’agit de la plus forte augmentation observée à l’échelle mondiale. Celle-ci est due à la démographie galopante que connait l’Afrique – dont la population, établie à 1,3 milliard de personnes aujourd’hui, devrait doubler d’ici à 2050, mais également aux méthodes employées par l’industrie du tabac sur le continent. « Avec l’augmentation de l’accessibilité des produits du tabac et le marketing agressif de l’industrie du tabac en Afrique, la prévalence du tabagisme a déjà commencé à augmenter, ou devrait augmenter considérablement à l’avenir, estime le média The Tobacco Atlas. Avec ses populations en croissance rapide et son espérance de vie qui s’améliore, l’augmentation du nombre de fumeurs et le vieillissement de la population feront probablement que l’Afrique sera la région qui souffrira le plus du fardeau du tabagisme à l’avenir ».  C’est le résultat attendu d’une longue conquête, en  fait : elle commencé dans les années 1980, alors que les marchés occidentaux commençaient à décliner et devenaient moins rentables, années également où les premières campagnes anti-tabac avaient vu le jour comme on l’a dit…  l’Afrique étant alors apparue comme un nouveau (et vaste) marché à conquérir, après celui de l’Asie. Avec des publicités qui télescopaient parfois les conflits ensanglantés, comme ici à gauche au Libéria, dans les années 90… ou qui recyclent la classique saga Malboro, avec des cow-boys new style et des jeeps à la place des chevaux… (à Abidjan).

Le Maroc et ses cigarette suisses plus fortes

Le tabac aurait aussi été introduit par le Maroc, historiquement (voir chapitre suivant). Aujourd’hui, il nous montre un particularisme saisissant : « en 2017, 2900 tonnes de cigarettes suisses ont été exportées au Maroc, soit quelque 3,625 milliards de «tiges». Dans les supérettes, un paquet coûte 33 dirhams (3,5 francs suisses). Les plus modestes achètent les cigarettes à l’unité, pour 2 dirhams. Les paquets sont déclarés: ils portent le timbre du groupe suisse de certification et d’authentification SICPA. Jusqu’en 2003, les paquets étaient fabriqués sur place, notamment à la Société Marocaine des Tabacs. Après le décès d’Hassan II, une libéralisation du secteur a été déclarée, avec la promulgation de la loi 46.02 sur le tabac manufacturé. Les groupes internationaux ont rapidement envahi le marché. Aujourd’hui, 55% des cigarettes fumées au Maroc sont importées, en majorité de Suisse, puis de Turquie. Les cigarettes arrivent par bateau au port de Tanger Med, ou même à «Casa», c’est-à-dire à Casablanca ». Le marché marocain approvisionné par la Suisse, et donc par navires, avouez que ça surprend un peu ! Un marché fort prometteur, car très jeune : « le Maroc semble être, pour les industriels, une excellente porte d’entrée vers ces marchés. Selon une étude du ministère marocain de la Santé, 13% des fumeurs y ont moins de 15 ans. Et la proportion de filles qui fument est en passe d’égaler celle des garçons. » Mais ce n’est pas la principale singularité : les cigarettes fabriquées à Koch & Gsell AG, à Steinach, et destinées au Maroc, sont différentes en teneur de celles venues en Europe, ce qu’ont révélé des tests en laboratoire : « les résultats sont clairs: les cigarettes fabriquées sur sol helvétique et vendues au Maroc sont bien plus fortes, plus addictives et plus toxiques que celles que l’on trouve en Suisse ou en France. Les niveaux détectés révèlent l’existence d’un double standard: les Marocains fument des cigarettes plus nocives que les Européens. Pour chacun des trois paramètres testés, la quasi-totalité des cigarettes produites en Suisse et consommées au Maroc enregistrent une teneur supérieure à celle observée dans les cigarettes suisses et françaises. » Ici, le résumé de l’enquête de la journaliste suisse Marie Maurisse, présenté en journal télévisé. En photo, l’une des machines d’étude ayant servi à l’enquête.  Chez Koch &Gsell on a déjà prévu un autre avenir… et évité de peu en 2019 la faillite : « Roger Koch, pionnier de «Heimat», est devenu célèbre en 2017 lorsqu’il a mis sur le marché la première cigarette de tabac-chanvre entièrement légale au monde. Le premier pré-rouleau produit industriellement en Europe à partir de chanvre CBD pur a suivi en 2019. L’entreprise a breveté les procédés utilisés pour la production. Koch & Gsell emploie douze personnes » (à droite Roger Koch présentant son paquet « vert »… sur son site, le patron suisse indique fièrement « les premières exportations vers les Bermudes sont effectuées… » un peu logique, pour l’OVNI de la cigarette !).

Et quand il faut en chercher la raison de cette surcharge nocive, on découvre effaré que ça n’a rien à voir avec le goût de la population, mais bien avec le commerce… (à droite une campagne anti-tabac visant l’Afrique du Nord) :  « mais il y a plus grave encore. Dans certains cas, les taux mesurés par les scientifiques romands sont supérieurs à ceux affichés par les marques sur leurs paquets. C’est particulièrement le cas des valeurs de nicotine contenue dans les cigarettes marocaines: les Winston en contiennent près de 1,5 milligramme, alors qu’elles affichent le chiffre de 1. Selon Ivan Berlin, toxicologue à Paris et à Lausanne, dont l’expertise sur le tabac est reconnue internationalement, une dose de nicotine plus élevée augmente l’addiction. «Et qui dit plus de dépendance, dit plus de difficulté à s’en passer, et donc plus de toxicité.» Le Maroc, pas encore entièrement conquis, les cigarettiers souhaitent en faire un marché total et pérenne !!!  « Un échantillon de la marque Winston, par exemple, comporte plus de 16,31 milligrammes de particules totales par cigarette, contre 10,5 pour des Winston Classic achetées à Lausanne. Pour la nicotine, la différence entre les cigarettes commercialisées au Maroc et en Suisse est particulièrement frappante: 1,28 milligramme par cigarette pour des Camel «Swiss made» vendues au Maroc, selon les résultats de l’IST, contre à peine 0,75 milligrammes pour des Camel Filters vendues en Suisse (à gauche un distributeur automatique à Lausanne). Pour le monoxyde de carbone, qui a pour effet de réduire la quantité d’oxygène circulant dans le sang, les valeurs sont aussi très différentes selon qu’on fume une Winston Blue au Maroc (9,62 milligramme par cigarette) ou en Suisse (5,45 milligramme). Malgré l’appellation rassurante, fumer des Camel light à Casablanca revient à consommer des cigarettes plus nocives que des Camel Filters à Lausanne. » En Suisse, les ordonnances gérant la production de tabac sont très lâches et on n’est pas obligé de préciser tout ce qu’on met avec. Quant aux contrôles ultérieurs, la Suisse s’en fiche, carrément : c’est aux importateur de le faire !! Ce que le Maroc ne fait en rien !! Les Marocains mourront plus jeunes du cancer du poumon c’est tout !!! Quel cynisme me direz-vous !

Historiquement, ce sont les Portugais qui ont apporté le tabac en 1560, via l’Afrique de l’Est, et par le Maroc en 1593. En 1600, les espagnols l’ont ensuite répandu dans toute l’Afrique. A l’origine, c’est Christophe Colomb qui l’avait trouvé dans une île des Bahamas en 1492 : il trouvait que ça faisait une très belle plante ornementale (mais avait vu les  indiens le fumer sous forme de feuilles roulées ou « petum » ). En France c’est Jean Nicot (de Villemain), un diplomate, qui en fait la promotion en ventant ses vertus médicinales auprès des Médicis (et en lui donnant son nom, « nicotiane »  (on lui avait offert, c’est un marchand flamand qui lui avait apporté) : en 1809 on isole le principe actif du tabac et on lui donne donc ce nom (déjà utilisé par Carl von Linné ). Deux ans plus tard, Napoléon en fait déjà un produit taxé et un monopole !!!  Une vingtaine d’années après apparaît la cigarette, jugée plus pratique à consommer. Le marché se relance à la Libération avec l’arrivée de cigarettes plus légères dites blondes par les GIs : le marché féminin s’en empare alors. Les soldats US les lancent aux français du haut de leurs chars… (ici à gauche) installant le mythe d’un produit lié à la liberté !! Les sociétés de production américaines vont tabler sur le concept pendant des décennies !!! En même temps, remarquez, ils découvrent le design d’un émigré français aux USA : Raymond Loewy ! C’est lui qui a dessiné l’emballage des Lucky Srike !  On lui pardonne, donc:  il a aussi dessiné la Studebaker et l’Avanti  la voiture US sans calandre, une carrosserie en fibre de verre, une vraie hérésie à l’époque aux States !

La porte d’entrée du Togo

En Afrique, la contrebande est fort active depuis quelque années. Elle utilise de chemins connus, comme celui qui traverse le Togo, le Burkina Faso, le Niger, pour arriver ensuite au Mali. « Selon une étude récente, le volume de la contrebande de tabac en Afrique de l’Ouest atteindrait les 250 000 tonnes par an.  Ce qui représente environ 10 % de la production annuelle des 4 grands cigarettiers qui alimentent ce trafic. Ils fabriqueraient même des cigarettes spécialement pour ce marché illégal. La conquête du marché africain – avec ses 2 milliards d’habitants en 2050 – est devenue une priorité des majors du tabac face au déclin des marchés occidentaux. » nous dit ici le site officiel du Togo, où arrivent les cigarettes par containers ou au fond des cales de petits cargos de vrac. Comme le reste des trafics, notamment celui des armes : « plusieurs organes de presse ont repris l’information communiquée par la Police grecque. Un cargo battant pavillon togolais et transportant des armes et des explosifs en direction du Liban, a été arraisonné par les garde-côtes grecs à proximité de la côte ouest turque.« Le bâtiment de 76 mètres de long et 11 mètres de large, immatriculé  » Kuki Boy «   et en provenance de Turquie, a été forcé de s’arrêter à 102 kilomètres au sud-est de la ville de Bodrum (il est ici de passage à La Rochelle en septembre 2014). Le navire a été escorté vers le port de Souda, en Grèce. Une inspection est en cours. Le cargo a éveillé les soupçons des garde-côtes grecs le 28 février, lorsqu’il n’a pas respecté leur signal d’arrêt. Selon les informations de Dogan,  » le navire a levé l’ancre dans un port international de la province d’Izmir, à destination du Liban » », renseigne le confrère de lorientlejour.com « Un des deux conteneurs contrôlés contenait 6 400 fusils et le second «une grande quantité d’explosifs et d’autres matériels similaires », précise la police turque dans un communiqué. Le navire immatriculé au Togo avait appareillé le 26 janvier du port turc d’Izmir et se dirigeait vers la Valette en Malte après deux escales prévues à Mersine en Turquie et à Limassol à Chypre, selon la Police. Cette information tombe alors que les autorités togolaises ont annoncé avoir assaini les registres du pays en les dépouillant des navires impliqués dans des activités criminelles en mer. « Sur les 541 navires battant pavillon togolais, 144 ont été définitivement radiés en raison de pratiques illégales, indique un communiqué publié mercredi à l’issue du conseil des ministres. Les autorités entendent mettre de l’ordre dans le domaine des immatriculations, ce qu’a annoncé récemment le chef de l’Etat lors de la 2e réunion du du Haut Conseil pour la Mer (HCM). Les violations répétées des règles de la navigation maritime par certains navires sous pavillon togolais poussent le gouvernement à envisager de nouvelles mesures afin d’assainir ce secteur parmi lesquelles de nouvelles mesures de délivrance des certificats », écrivait en octobre 2015 le portail de propagande du pouvoir togolais, republicoftogo. Ce dernier reconnaissait que « Plusieurs bateaux battant pavillon togolais ont été impliqués ces dernières années dans des trafics de drogue, d’armes, de cigarettes ou de migrants au large de l’Europe et de la Turquie ».

Des cargos enregistrés sous le pavillon du Togo, devenu pays de complaisance, et que l’on retrouve parfois bien loin de leur bases, tel ce Tong Hang No. 6, parti de Taiwan pour le Cambodge rempli de cigarettes Chinoises, intercepté récemment, le 12 mars dernier, près des îles Pratas (Dongsha). A bord, la bagatelle de 1 637 200 paquets de cigarettes (le cliché ici à droite est très impressionnant), de 10 marques différentes ! L’équipage étant comme le capitaine en majorité birman !! Le cargo a été intercepté dans un atoll formé de trois îles situé dans le nord-nord-est de la mer de Chine méridionale, dont une, vue d’avion, ressemble beaucoup à un superbe rond de fumée de cigarette (ici à gauche) !!

Des cigarettes plein les plages

Pour donner une idée de ce qui traverse souvent nos océans, il faut parfois compter sur des conditions climatiques exceptionnelles : le 25 février 2014, un terrible coup de tabac (?), la tempête Ulla, secoue fort dans le golfe de Gascogne le Maersk   Svendborg, un énorme porte-containers de 346,98 mètres de long sur 42,8 de large.  Le navire prend plusieurs fois de suite 38° de gîte sur tribord (et un second de 41° par bâbord un peu plus tard. Des containers se font la baille et partent à l’eau : il y en a plus de 50 de perdus. (52 parait-il et non 517).
L’un d’entre eux (ici à droite), d’une longueur de 40 pieds, échoue sur la plage d’Axmouth au sud-est du Devon, et sur celle voisine de Chesil se répandent des centaines de paquets de cigarettes. Dans le container, il y avait en effet 55 511 cartons de cigarettes. Soient 11 millions de cigarettes à lui tout seul !!! Ces cigarettes-là semblant en tout cas « officielles »… Robin des Bois fait remarquer que « l’absence de précautions et de réactivité dans la conduite du Svendborg Maersk est d’autant plus surprenante que 2 porte-conteneurs de la même taille, de la même compagnie et de la même ligne avaient déjà rencontré récemment des problèmes analogues dans le même secteur maritime. Il s‘agit du Maersk Salina dans la nuit du 27 au 28 octobre 2013 et du Maersk Stepnica le 6 janvier 2014. »

Le mauvais temps à joué, c’est sûr mais le bureau d’enquête fait remarquer qu’un autre facteur a dû influer aussi : le navire a subi une conversion en 2012, on lui a rajouté trois niveaux de conteneurs supplémentaires sur le pont, totalisant ainsi près de… 3000 EVP ! L’appât du gain, toujours…

Un camion exemplaire

Revenons en Afrique et au Mali. Labbezanga, est au départ un petit village frontalier avec le Niger, sur le fleuve du même nom. Ce poste frontalier, relie en fait tout le sud du Mali et le Niger, en un point devenu stratégique au fil du temps. « Tous les produits consommés à Gao proviennent du Niger » dit-on là-bas, et si pour un raison quelconque ou d’insécurité il ferme, cela affecte l’approvisionnement d’une des principales villes malienne. C’est là que va se passer une scène fort significative comme vous allez le voir : « Labbezanga, le 1er juin 2018 17 h. Ce soir-là, dans cette localité située à la frontière Mali-Niger, comme très souvent, des gendarmes maliens procèdent à des contrôles de routine des nombreux véhicules qui traversent la frontière. Mais un camion Mercedes attire particulièrement leur attention. Après des fouilles, les doutes des pandores s’avèrent fondés. Les gendarmes découvrent en effet 515 cartons de cigarettes (l’équivalent de 257 500 paquets) de marque « American Legend », chargés dans la remorque du camion (ici à droite), selon le P-V de saisie auquel nous avons eu accès. L’homme au volant est un Nigérien de 49 ans, père de huit enfants et a 22 ans d’expérience en tant que chauffeur. Mais il ne dispose d’aucun document l’autorisant à importer de la cigarette. Pire, selon les gendarmes, « la marque de cigarette retrouvée ne fait pas partie de la liste des marques autorisées dont la vente est autorisée au Mali ». Ce qui signifie en clair qu’il s’agit de contrebande !!! Pour indication, la valeur moyenne d’un paquet au Mali est d’un euro et demi, au prix fort. Mais c’est ce qui va suivre qui va se montrer étonnant.

« Le véhicule et son contenu sont immobilisés le 2 juin 2018 tôt le matin. Le procureur de Gao, dont relève la localité de Labbezanga, est informé par téléphone. Mais l’enquête à proprement parler va s’avérer laborieuse. Pendant l’interrogatoire, le conducteur reconnaît être le propriétaire du camion. Mais pour le reste, il est peu coopératif…ou en sait très peu. «Je ne connais pas le nom du propriétaire. C’est un Touareg nigérien et je ne dispose que de son numéro de téléphone », répète-t-il durant tout l’interrogatoire. « Qui en est le destinataire ? », relancent les enquêteurs ? La réponse du conducteur est encore aussi laconique : « J’ignore également le nom du destinataire, mais c’est un commerçant à Gao et je ne dispose que de son numéro de téléphone». Et d’ajouter qu’il devait juste acheminer « les marchandises » de Markoye (Burkina Faso), où le camion a été chargé, à Gao contre une somme de 1 000 000 FCFA »(1 513,51 euros). » Retenons ce nom du lieu de chargement : Markoye, au Mali : on risque de le revoir bientôt dans cette enquête !

Le trafic de cigarettes marche donc dans ce sens : c’est du Burkina Faso au sud que cela provient, alimenté par le Togo. Et très vite, sur place, la situation va montrer d’étranges soubresauts : « le chauffeur, lui, est libéré deux jours plus tard par suite « d’un coup de téléphone », selon une source proche du dossier, qui n’en dira pas plus » (voilà qui présage mal de complicités haut placées, et nous rappelle une attitude précédente en 2009 avec un chef d’Etat qui avait empêché une enquête sur un avion brûlé en plein désert…). « Mais la cargaison est restée entre les mains de la douane, sous surveillance de la Société Malienne de Tabacs et Allumettes (SONATAM). Selon Issouf Traoré, directeur général de la SONATAM (ici à gauche), il existe au Mali une convention de partenariat entre sa structure et la police, tout comme avec la gendarmerie et la douane. « Dans ces accords, les forces de sécurité s’engagent à donner des informations sur la présence de cigarettes de fraude et les réseaux des fraudeurs et receleurs. La gendarmerie par exemple s’engage à mettre à notre disposition une équipe d’enquêteurs », affirme-t-il. En contrepartie « la société promet de former les agents de la police, de la gendarmerie et de la douane sur la détection des cigarettes illicites », ajoute M. Taoré ».

 

En somme, la saisie s’en va… chez le principal fournisseur malien, de mèche il vient de le dire avec des policiers qui laissent facilement filer les gens qu’ils arrêtent, et qui régulièrement fait dans la publicité anti-contrebande en brûlant devant des caméras des cartons dans des opérations médiatisées qui paraissent un peu floues (comme ci-dessus). Autour de la ville, pendant ce temps-là, les djihadistes rodent, en fourbissant leurs motos (ici à droite) ou leurs Toyota… en quête de pillages à effectuer pour alimenter leur cause…  O,r on le sait aussi, la contrebande de cigarettes est également une méthode de financement prisée des terroristes… qui là venaient de perdre un beau pactole !!

Et là, deuxième surprise : « quelques semaines après ce qui s’est passé à Labbezanga, précisément le 12 juillet 2018, des groupes armés imposent une journée « ville morte » à Gao. Les commerces sont restés fermés toute la journée. Le lendemain 13 juillet, le magasin de la SONATAM (où était gardée la saisie de Labbezanga) est cambriolé et 400 cartons de cigarettes d’une valeur de plus de 83 millions de FCFA sont emportés. Simple coïncidence entre ces différents évènements ? La réponse est « non », selon la SONATAM. « Nous sommes sûrs que l’attaque de notre magasin est loin du hasard, certainement que les commanditaires de la cargaison de Labbezanga ont quelque chose à y voir », affirme un responsable de la Société ». Et en effet…  la facilité avec laquelle la cargaison saisie a disparu inquiète, en effet, mais surtout à propos du rôle exact et plutôt suspect de ce fiasco complet… côté Sonatam !!! Exactement ce que dit un rapport au vitriol de l’OCCRP, intitulé « Le sale boulot de British American Tobacco en Afrique de l’Ouest«  qui résume parfaitement la situation !!! Sur place, on est bien complice du trafic, tout simplement !!! A droite un chargement de cigarettes Royals intercepté à Tataouine, le célèbre relais sur la route des caravanes au sud de la Tunisie. A gauche au même endroit avec 63 200 paquets sur le véhicule. Un endroit où circule de la drogue, également (ici à Ben Gerdane en 2020). Ci-dessous une saisie à Sidi Hassine en 2014 :

Commerce gris  de camions pleins de « marques blanches » 

Et le constat est là flagrant : le système malien est aberrant, car il favorise en tout la contrebande : « selon un ancien trafiquant, aujourd’hui opérateur économique « plus de 100 conteneurs contenant des cigarettes passent le couloir Lomé – Burkina – vers Mandiakuy -Mondoro – Labbezanga ». « Un conteneur de cigarettes peut rapporter plus de 200 000 Euros (ndlr: environ 131 000 000 FCFA) aux trafiquants », relate Issouf Traoré, DG de la SONATAM. Celui-ci poursuit en ces termes : « Si le coût de production d’un paquet est égal à 0,5 € (environ 330 FCFA, ndlr) y compris la marge du fabricant, la marchandise est vendue dans le marché noir en France entre 4 à 5 Euros (environ 3300 FCFA, ndlr); ce qui fait un gain minimum de 4 Euros (NDLR: 2620 FCFA environ) par paquet pour le trafiquant ». Mais ce n’est pas ça le plus grave encore au Mali : c’est une administration qui marche sur la tête, qui fait que l’Etat lui-même bénéficie sur tous les plans de la contrebande, car elle est largement compensée par les prélèvements de taxes sur les produits produits sur place : « dans le tableau retraçant les paiements de taxe de la société que nous avons consultée, il ressort que « moins la contrebande baisse, plus la société malienne des tabacs paye de taxes à l’Etat malien ». A titre d’exemple, elle a versé en 2006 16 milliards FCFA à l’Etat alors que le taux de la fraude atteignait 41%, contre 52 milliards FCFA en 2017, quand le taux de la contrebande était à 5% ». A gauche, la destruction médiatisée chez  la SONATAM de cigarettes American Legend. Une marque bien spéciale selon Le Monde du Tabac : » On vient d’apprendre que « American Legend » est quasiment la seule cigarette que l’on trouver sur le marché parallèle du tabac en Algérie. Cela doit avoir un rapport avec le fait que Marseille soit le principal port d’entrée sur le marché français de cette « marque blanche ». Comme en témoigne une récente prise de 6 850 cartouches (voir Lemondedutabac du 14 août). « Marque blanche », c’est-à-dire un produit non-contrefait, mais non-homologué en France comme à l’étranger, et se présentant comme une marque propre au marché parallèle (voir Lemondedutabac du 11 juillet). La cartouche d’American Legend se négocie à une trentaine d’euros dans le sud de la France et à Paris. On commence à en trouver, dans la rue, en Espagne… »

Par où circulent les trafiquants protégés par le pouvoir ? Ils se dirigent vers Mopti, sur le fleuve Niger, en venant du Sud : « selon un expert, ancien agent de la SONATAM, la route de la fraude, notamment dans le nord du pays, part de Lomé (Togo) pour transiter par le Burkina Faso. Avant d’ajouter : « Les différentes zones de stockage sont situées dans l’arrondissement de Mondoro (dans la région de Mopti au Mali) » où la quasi-absence de l’Etat rend les frontières poreuses ». Selon lui, les stocks sont par la suite acheminés vers Wani, localité située sur la rive gauche du fleuve Niger dans la Commune de Taboye au sud de Bourem et Gossi dans le Gourma malien. Ou encore vers Tessit, dans la région de Gao, pour une traversée en pirogue vers les zones d’Ansongo et Labbezanga, la frontière Mali – Niger. Les moyens logistiques utilisés pour l’acheminement des stocks, souligne l’ancien employé de la société de tabac, « sont des véhicules pickup, des camions-remorques ». (à droite, un camion à Kidal en 2013 apportant à sa façon un container de l’ONU…).

Au croisement des trafics cigarettes et cocaïne

Bourem ?  Vous vous souvenez ? C’est la région ou se trouve Tarkint ! Oui, là où s’était posé le Boeing de 2009 bourré de cocaïne, attendu sur place par des véhicule type pick-up Toyota !!! Des engins qui ensuite ont remonté plein nord, direction… le Maroc, où a été retrouvé un des principaux trafiquants, Sidi Mohamed Ould Haidalla (c’est le fils de Mohamed Khouna Ould Haidalla, l’ancien président de la Mauritanie où s’était posé un plus petit avion bourré de cocaïne, le second fils aussi, Ely Cheikh Ould Haidalla, ayant aussi été envoyé en prison !!!). Cocaïne et tabac, même route, mêmes combats entre tribus pour s’emparer de la manne !! Bourem et son député, le député de Bourem (Nord-Mali), Ibrahim Ag Mohamed Saleh, qui avait été menacé pour avoir dénoncé l’emprise du pouvoir d’ATT sur cette arrivée… et les précédentes, non détectées alors… Pourtant, certains avaient vu le danger venir et avaient prévenu : « successivement ministre mauritanien des Affaires étrangères, ambassadeur de son pays aux Etats-Unis puis représentant de l’ONU en Afrique de l’Ouest en 2002 puis en Somalie en 2007, le Mauritanien Ahmedou Ould-Abdallah (ici à gauche) est catégorique :« Les trafics de stupéfiants vont faire sauter le Sahel. Les rapports de l’ONU ont donné l’alerte dès le début des années 2000. Les Américains considéraient que les Européens Papa Hollande au Mali devaient agir. Mais ces derniers détournaient les yeux. » (…) Lors d’une discussion à bâtons rompus, quelques diplomates français l’interrogent sur les périls qui guettent l’Afrique.« La drogue, assène Ahmedou Ould Abdallah, est bel et bien le problème numéro 1 de la région. – Que voulez-vous dire ? Que faites-vous du problème terroriste au Sahel ? », s’étonne Jean-Félix Paganon, un vieux routier du Quai d’Orsay chargé du Sahel depuis le mois de juin 2012 jusqu’à sa mise à l’écart par Laurent Fabius qui le nomme ambassadeur au Sénégal »…. 

Le Marlboro Man

L’homme en avait à dire sur la situation locale : « vous savez en 2009, il y a eu l’affaire du Boeing 727 surnommé « Air cocaïne » [voir photo ci-dessous, NDLR], qui a atterri dans la localité de Bourem. Or ce n’est que la partie visible de l’iceberg et nos autorités n’ont rien fait pour trouver une solution au trafic qui perdure jusqu’à aujourd’hui. On a arrêté un Français [Eric Vernay, soupçonné d’être pilote de l’appareil, NDLR], un Espagnol [Miguel Ángel Devesa Mera, NDLR] et un Malien [Mohamed Ould Laweinate, NDLR]. Mais ces hommes ne sont pas les seuls dans le trafic. Il y en a d’autres. Par ailleurs, depuis 2003, date à laquelle les premiers otages occidentaux ont été libérés des mains des islamistes grâce à la médiation de l’État, les éléments d’Aqmi [Al-Qaïda au Maghreb islamique, NDLR] n’ont jamais été réellement inquiétés par l’armée malienne. Ils ont même assassiné le colonel Lamana Ould Elbou et c’est sa famille qui a cherché à se venger, avec le colonel feu Hama Ould Mohamed Yahiya, qui a été tué à son tour par Aqmi. Et il n’y a eu aucune réaction de nos forces de sécurité pour venger leurs colonels. Je dirais qu’il n’y a pas complicité passive mais active de nos autorités avec les terroristes. Il faut que cela change. » Le chef d’AQMI visé par la déclaration d’Ag Mohamed Saleh étant… Mokhtar Belmokhtar, ex Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) devenu disciple d’Al-Qaida. Un algérien borgne que là-bas personne ne connaissait sous ce nom. Là-bas on l’appelait Mr Malboro (un surnom qui lui vient en fait des services secrets algériens) !!  Car c’est, ou plutôt c’était, le principal trafiquant de cigarettes du Sahel, pendant des décennies ! Un trafiquant notoire, qui a revêtu ensuite un nombre saisissant de titres terroristes : après le GSPC et AQMI, l’admin il était devenu en décembre 2012, les « Signataires du Sang« , son propre mouvement, et en août 2013, avait fusionné avec le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest ) pour former Al-Mourabitoune.  C’est le Mujao qui avait annoncé en avril 2014 le décès de l’otage français Gilberto Rodriguez Leal, enlevé en novembre 2012 dans l’ouest du Mali.

Un Moktar longtemps insaisissable, qui posera régulièrement devant des véhicules de trafiquants : pick-up, camion, comme ici aussi à gauche réfugié en Libye, dans une de ses mises en scène de propagande de 2013. Ceux-là qui lui servaient à faire sa contrebande ! L’émir du désert finançait ses achats d’armes par le trafic ; il s’était d’abord lancé dans la contrebande de cigarettes et dans celui des voitures volées, du racket des filières d’émigration clandestine puis s’était mis au trafic de drogue, notamment la cocaïne. Très malin, il se préoccupait aussi de nourrir des relations avec les régions qu’il traversait, en épousant notamment des femmes issues de plusieurs tribus touaregs du Niger ou du Nord Mali. Des tribus qui l’alertaient tout simplement des mouvements des forces de l’ordre dans le secteur !!! Ses services de renseignements à lui, Mr Malboro !!

Annoncé mort plusieurs fois, dont une fois par les tchadiens, et une autre en Libye par les américains, (et une fois également confondu avec Abou Zeid), il a finalement été pris par l’étau de l’Opération Barkhane et tué par des français lors d’un bombardement, au sud de Tripoli, le 15 novembre 2016. On s’en apercevra peu après lors d’une réunion tenue le , réunissant  les chefs djihadistes d’Ansar Dine, d’AQMI et des katibas d’Al-Mourabitoune et de Macina pour annoncer officiellement leur unification  sous le vocable de Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans, dont le patron formé militairement en Libye sous le nom de « compagnie Maghawir » (« Les braves » en arabe), est une autre grande figure historique du commerce d’alcool et de cigarettes : Iyad Ag Ghali. Il trafiquait lui du Berketu, l’infâme vodka confectionnée en Libye et vendue par les trafiquants en bidons de 5 litres. A la chute de Kadhafi en 2011, il pille ses dépôts et se constitue un stock d’armes impressionnant sans débourser un sou. Il a entre-temps créé Ansar Dine et s’est réfugié dans le Sud algérien, chez les touaregs (ou chambas), chez l’ethnie d’origine de Mokhtar Belmokhtar. Le groupe se revendiquant d’Ayman al-Zawahiri, l’émir d’al-Qaïda fidèle de Ben Laden, mais aussi d’Abdelmalek Droukdel, l’émir d’AQMI et d’Haibatullah Akhundzada, l’émir des talibans. Or ce jour-là,  il y a un grand absent en effet : Mokhtar Belmokhtar, qui devait être présent, mais c’est son remplaçant et adjoint répertorié Abou Hassan al-Ansar qui était venu à sa place…

Les soldats français, eux, lassés de voir entrer et sortir ces djihadistes aussi facilement de Labbezanga, on réagi depuis en bons militaires, lointains héritiers des romains, dotés d’ingénieurs bâtisseurs du Génie, en créant depuis de toutes pièces une vraie forteresse avec fossés creusés, cernée de barbelés, pour protéger la ville, sur un modèle bien connu : « pour défendre des offensives djihadistes le village de Labbezanga, situé à la frontière entre le Mali et le Niger, les Français viennent d’édifier un avant-poste considéré comme imprenable. Pour ce faire, ils se sont inspirés des fortifications construites par leurs ancêtres à partir de la période de la Renaissance, dont la Citadelle de Besançon, la Tour Vauban (initialement Tour de Camaret) ou le Fort carré d’Antibes, des édifices qui sont tous inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco et ont tous été construits par l’ingénieur militaire le plus célèbre de France, le marquis Sébastien Le Prestre de Vauban ». Les militaires, au Mali, se battent avant tout en réalité… contre des trafiquants, déguisés en djihadistes !!! Des trafiquants de haschich, de cocaïne, qui rapportent certes plus, mais qui n’assurent pas un flot aussi soutenu en trafic que celui de la cigarette, le premier a avoir occupé le créneau !!! Et toujours aussi florissant !

« Le sale boulot » titrait lui aussi le Guardian en 2017 : on ne peut titrer mieux, à mon sens, que ce résumé de l’activité de Philip Morris en Afrique de l’Ouest comme au Sahel désormais. Un travail qui continue, hélas, aujourd’hui encore, et qui au bout, fabrique la mort de nos soldats… ce que nous commencerons à étudier plus en détail demain…

 

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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