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Paul Desmarais : un bilan s?impose

 

Robin Philpot

Photo: Robin Philpot – Auteur, entre autres, de Derri?re l??tat Desmarais : Power (Les Intouchables, 2009)?

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Les ?loges ? l?endroit de Paul Desmarais convergent sur ce que l?homme d?affaires aurait donn? au Qu?bec. Mais peu s?attardent sur ce que le Qu?bec et son ?tat ont donn? ? M. Desmarais. Il y a une r?ponse courte ? cette question : tout !

 

Sans le Qu?bec, un Qu?bec qui aspirait, selon les mots d?un contemporain c?l?bre, ? devenir ? non pas une province pas comme les autres, mais un pays comme les autres ?, l?avenir canadien de Paul Desmarais aurait ?t? bouch?. ? Les Canadiens fran?ais qui se sentent menac?s se sont toujours tourn?s vers le Qu?bec, disait-il. Cela fait partie de leur conscience et cela fait partie de la mienne. ? Des journalistes d?affaires de l?establishment canadien, dont Peter C. Newman et Diane Francis, ont d?ailleurs attribu? son ascension rapide dans les ann?es 1960 au fait qu?il ?tait ? French Canadian and politically correct ?, bref, un archi-f?d?raliste canadien-fran?ais capable de prot?ger leurs int?r?ts et de faire obstacle ? l?ind?pendance du Qu?bec. Ce constat, qui n?enl?ve rien ? Paul Desmarais, est pourtant accablant pour le Canada, qui se targue d??tre le paradis de la diversit?.

 

Empire financier

 

Entrepreneur, Paul Desmarais ne l?a jamais ?t? : ? Je ne trouve rien que j?ai commenc? [?] commencer ? z?ro, c?est trop lent pour moi ?, a-t-il dit. B?tisseur ? Peut-?tre, mais d?un empire financier construit par la recherche constante de liquidit?s permettant d?accro?tre sa fortune personnelle. Les liquidit?s de l?ampleur de son ambition ne pouvaient se trouver que dans le giron de l??tat, principalement celui du Qu?bec. C?est l?histoire de la prise de contr?le par Paul Desmarais de Gelco (Gatineau Electric), devenu Gesca, et de Power, qui disposaient d?importantes liquidit?s vers?es par l??tat. Apr?s la prise de contr?le de Power et de La Presse est apparue la notion de l??tat Desmarais. C?est le jeune d?put? lib?ral Yves Michaud qui a sonn? l?alarme ? l?Assembl?e nationale en 1968. Trop peu l?ont entendue.

 

Tr?s t?t, Paul Desmarais a appris ? cultiver des liens ?troits avec les politiciens, de sorte que tous les premiers ministres du Qu?bec et du Canada depuis Maurice Duplessis, ? l?exception de Ren? L?vesque et de Jacques Parizeau, lui mangeaient dans la main.

 

On parle de la fausse fuite des capitaux en 1967 ? laquelle Paul Desmarais a particip? pour amener Daniel Johnson ? effectuer une volte-face sur l?ind?pendance apr?s pourtant avoir ?t? ?lu sur le slogan ? ?galit? ou ind?pendance ?. Mais on parle moins de la vraie fuite de capitaux du d?but des ann?es 1990 dont il a ?t? l?architecte, mais cette fois en douceur et sous le nez de son fid?le ami Robert Bourassa. D?but 1989, dans la plus importante transaction financi?re de l?histoire du Canada, Desmarais vend ? des Am?ricains pour plus de 2,6 milliards de dollars la Consolidated-Bathurst, joyau de l?industrie papeti?re qu?b?coise qui avait profit? depuis des dizaines d?ann?es des largesses du gouvernement du Qu?bec. Suit la vente de Montr?al Trust pour 550 millions. Voil? un pactole de 3 milliards arrach?s aux ressources naturelles et ? la sueur des travailleurs et travailleuses du Qu?bec.

 

?tat Desmarais

 

M?me en jouant les fant?mes, dont Paul Desmarais ?tait le ma?tre, il a ?t? harcel? par les journalistes, syndicats et politiciens qui voulaient savoir o? il allait investir. Ses r?ponses vagues se r?sumaient comme suit : l?incertitude politique du Qu?bec effraie les investisseurs comme nous et nous voulons un taux de rendement d?au moins 15 %. Alors que dans les ann?es 1970 un conseiller insistait pour que Ren? L?vesque rencontre Paul Desmarais car il faisait ? vivre la moiti? de la province de Qu?bec ?. Ce ne serait plus jamais le cas. Hormis ses journaux, il n?investira rien au Qu?bec apr?s 1990, se satisfaisant d?un m?c?nat pour amadouer la basse-cour. Il n?est pas ?tonnant donc que, ? la veille du r?f?rendum de 1995, Jacques Parizeau ait parl? d?un ?tat Desmarais qui, ayant fait fortune ici, gardait une main haute sur la politique qu?b?coise tout en investissant ses millions partout, sauf au Qu?bec.

 

Nationaliste canadien-fran?ais

 

D?aucuns qualifient Paul Desmarais de nationaliste. Le Canada est ainsi fait que, sans changer de nom et sans abandonner totalement son h?ritage, il n?avait pas d?autre choix. Mais il serait nationaliste canadien-fran?ais, pas qu?b?cois. Ce nationalisme, d?ailleurs, lui ouvrait les portes des premiers ministres. Il a choisi le r?le de minoritaire prosp?re, comme il l?a expliqu? ? Peter Newman : un mod?le oui, mais un mod?le s?v?re avec ses co-minoritaires. Or, lorsque l?establishment canadien lui ass?nait des camouflets successifs (Argus 1975, Canadien Pacifique 1982), il avait deux options : accepter son statut ou embrasser le credo collectif qu?b?cois incarn? par les souverainistes – le gouvernement L?vesque a fait des appels en ce sens, notamment sur la propri?t? du Canadien Pacifique via la Caisse de d?p?t en 1982. Son choix a ?t? de rester le minoritaire prosp?re, probablement par crainte pour sa fortune personnelle mais aussi parce que le projet collectif qu?b?cois ?tait fonci?rement social-d?mocrate tandis que lui se disait ? r?solument conservateur ? – Ronald Reagan ? ?tait le meilleur ?, selon lui. Donc, il l?a combattu de toutes ses forces.

 

Quelles le?ons tir?es de Paul Desmarais ?

 

Jean Bouthillette a bien r?sum? le personnage en 1972 : ? Cette ambigu?t?est ? la source de l?opportunisme politique de notre ? bourgeoisie traditionnelle ?, qui fut – et est encore – ? la fois nationaliste et ? collaboratrice ?, son instinct de survie lui commandant ? la fois, pour se tenir en selle, de flatter le peuple par des slogans autonomistes et de rassurer l?Anglais en l?assurant de notre docilit?. Le d?doublement de la personnalit? a conduit tout naturellement au double jeu politique, caract?ristique des peuples domin?s. ?

 

Saurons-nous reconna?tre dans la bergerie aujourd?hui d?autres loups drap?s en habits de laine qui confondront leurs int?r?ts priv?s avec les int?r?ts collectifs du Qu?bec, et nous confondront ?

Robin Philpot -?Auteur, entre autres, de Derri?re l??tat Desmarais : Power (Les Intouchables, 2009)

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