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« On en a grosses »

Je voulais faire l’impasse sur le 8 mars et finalement, c’est le patriarcat qui a décidé de faire de cette journée aussi une journée comme toutes les autres, c’est-à-dire une journée de plus où l’on méprise les gonzesses et où l’on doit se préoccuper une fois encore des pauvres petits problèmes existentiels de ceux qui souffrent de tous leurs privilèges.

Qu’ils aillent bien se faire cuire leurs précieuses couilles avec leur minable manœuvre de diversion !

La place des grosses

Ma grosseur m’a exclue de la sororité implicite, celle qu’on partage autour des soucis de l’adolescence, des histoires de cœur, des fringues, du corps qui devient désirant et désiré. J’ai longtemps couru après l’idée que je me faisais de la femme grosse idéale. Je me suis faite “jolie”, j’ai pris soin de ma peau, de mes ongles, j’ai déployé une énergie folle à trouver des vêtements qui mettaient mes seins en valeur, car j’ai compris que seule ma poitrine me permettait de sortir du brouillard du genre orchestré par mon poids. J’ai ainsi négocié ma place chez les femmes, adopté leurs signes distinctifs, je me suis rendue reconnaissable comme telle aux autres. Je ne me suis vraiment reconnue femme que dans la violence de mes relations aux hommes cisgenres, que dans une hétérosexualité obligatoire. Comme le négatif d’une pellicule, me confronter à leurs corps, à leurs désirs, à leur violence, me permettait de créer un espace où j’étais sûr.e de ne pas être un homme, j’étais donc rassurée, à ma place. J’ai accepté de me déguiser, de me faire pénétrer, de me faire violence, de nier toute forme d’identité propre à mon histoire, à mon esprit, pour participer à la course à la validation.

8 mars 2021, par Daria Marx

Cela fait des années que je lis Daria. Je pourrais broder sur son talent, sur sa puissance, son intelligence, son acuité, son écriture incisive. Parce qu’elle a tout ça, bien sûr. Mais en vrai, j’ai besoin de lire Daria pour continuer à cheminer dans ma tête et plus particulièrement pour m’éduquer. Parce que, comme tout le monde, j’ai été dressée à repousser les grosses, à leur reprocher de prendre plus de place qu’on ne nous en accorde habituellement, c’est-à-dire : que dalle.

Et dans cette guerre aux femmes, dans cette négation à les laisser exister dans quelque espace que ce soit, les grosses sont encore plus mal traitées, parce que débordant systématiquement des (toutes) petites boites où l’on s’entend à les faire disparaitre.

Intersectionnalité des luttes

Mais dans la course à l’invisibilisation des femmes, de leurs luttes et de leurs achèvements, il y a compet’. Et même dans un magazine dit féminin qui consacre ses Unes aux femmes différentes, on se rend compte qu’il y a des différences plus présentables que d’autres.

7 des 8 Unes de Marie-Claire, avec même une vieille (mais quand même pas de grosse…)

Mon attention est attirée alors par Looping MacGyver qui a eu un mal de chien à trouver la huitième couverture1.

La couverture avec Elisa Rojas, qui a co-fondé le Collectif Luttes et handicaps pour l’égalité et l’émancipation (CLHEE)

Encore une femme qui prend trop de place, y compris au milieu de ses sœurs.

En tant que femme, si vous avez de la personnalité, direct, on va vous dire : « Tu es dure, autoritaire. » Si vous êtes une femme handicapée, encore plus, vous devriez doublement la fermer. Votre personnalité ne colle pas avec ce que vous êtes supposée être. Plus jeune, je me disais : « Les femmes doivent être douces, moi, je n’ai pas ce truc-là. » Je voyais ça comme un problème.
Maintenant, j’assume. J’ai du caractère. Ça a le grand mérite d’éloigner les gens inintéressants. Petite, j’adorais les personnages de méchantes, de reines machiavéliques.
Elles me donnaient envie de leur ressembler, j’aurais aimé être aussi impitoyable. Je m’identifiais plus à ces femmes diaboliques qu’aux princesses nulles. Elles incarnaient la mauvaise féminité, celles qui veulent le pouvoir. Ce sont des mecs qui créent ces personnages : ils leur prêtent l’ambition de contrôler le monde alors qu’en fait, elles veulent juste contrôler leur vie.
C’est ce qu’on reproche aux féministes, finalement. Vraiment, j’adore ces personnages. C’est pour ça que je me dessine des sourcils de méchante. Pour rigoler, jouer avec ce type de codes.
Élisa Rojas, l’avocate activiste « l’intime est un enjeu politique », Marie-Claire, 4 mars 2021

Ce sur quoi toutes deux s’accordent2 — chacune du fond de la singularité de son parcours —, c’est que la voie de l’émancipation de toutes les femmes passe par la fin de la validation de ce qu’elles sont, de ce qu’elles pensent ou de ce qu’elles font par les hommes.

Je me fous totalement de la façon dont les hommes me considèrent. Je pense d’ailleurs que les femmes hétéros perdent trop de temps à essayer de savoir si elles plaisent ou pas aux hommes. Il faut n’en avoir juste rien à secouer.
Idem

Mais en fait, ignorer leurs regards, leurs jugements3, leur agenda, leurs priorités, leurs critères ne suffira pas. Si nous ne voulons pas crever de leur sollicitude, il va falloir aussi les priver de notre propre assentiment, notre propre validation de dominées. Et c’est cette affirmation qu’Alice Coffin paye aussi cher.

Je sais qu’ils veulent qu’on crève.
Je ne sais pas comment cela va finir.
S’ils auront la peau de l’humanité avant qu’on ait la leur, si l’on va sortir les couteaux.
Ou, à défaut de prendre les armes, organiser un blocus féministe. Ne plus coucher avec eux, ne plus vivre avec eux en est une forme. Ne plus lire leurs livres, ne plus voir leurs films, une autre. À chacune ses méthodes.
Nous avons le pouvoir, sans les éliminer physiquement, de priver les hommes de leur oxygène : les yeux et les oreilles du reste du monde. « Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette », dit le slogan féministe. L’inverse n’est pas vrai. Nos regards béats, attendris et indulgents sont l’air dont se gonfle la masculinité. Cessons d’admirer les exploits et colères des petits garçons, les œuvres, les corps et les discours des hommes, et ils cesseront d’exister.

Le génie lesbien, Alice Coffin, Grasset, 2020

Et pour finir :

Je ne dis jamais que les hommes, aussi, ont tout à gagner au féminisme. C’est faux. Ils ont tout à perdre. Leurs privilèges, leurs monopoles, leur pouvoir. C’est un combat, nous ne le menons pas ensemble. Ce sera le cas lorsque les hommes quitteront un à un leurs postes pour les laisser aux femmes, accepteront d’entendre les souffrances qu’ils causent et paieront. Il faut qu’ils paient. Ce n’est pas un cri de vengeance, je n’aspire à faire souffrir personne, c’est une nécessité. Il n’y a pas d’autre moyen d’arrêter l’hécatombe. Les hommes vont perdre, beaucoup, si l’on veut qu’elle cesse.

Idem

Notes

  1. « J’ai fait 5 marchands de journaux et 60 numéros de Marie Claire pour en trouver deux. », soit 1/30e des couv’, pas 1/8e, comme on pourrait s’y attendre.
  2. Daria et Élisa, donc.
  3. J’ai toujours particulièrement exécré les gus tout crados qui se sont autoproclamés jurés Miss France et qui mecspliquent à longueur de temps à toutes les femelles qui ont le malheur de croiser leur male gaze comment elles doivent s’apprêter pour satisfaire le sens de l’esthétique d’une bande de bipèdes qui n’ont manifestement pas encore découvert le savon et l’eau tiède.

 

Monolecte

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One comment

  1. avatar

    Je résume l’impression que donnent ces propos: manque d’autonomie-liberté-indépendance. Je n’ai pas envie de juger ce besoin d’affirmer ou de conquérir (peu importe). Je comprends qu’il sous-tend un mal-être, lequel a des causes, la principale étant l’insatisfaction. Comment penser que l’on peut venir à bout de l’insatisfaction que l’on ressent en attendant des autres qu’ils changent, jusqu’à exiger d’eux un changement de nature parfois? On a plus de 8 milliards de raisons de ne pas le faire.

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