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Notes sur La?cit? et libert? de conscience, de Maclure et Taylor

? premi?re vue, les d?bats sur la la?cit? qui apparaissent avec de plus en plus d?acuit? dans les soci?t?s occidentales tournent autour de deux grands enjeux: les rapports entre l??tat et les religions et la place des pratiques et des signes religieux dans l?espace public, ce qui inclut la question des ?accommodements raisonnables?.

Les grands principes invoqu?s pour penser ces questions sont l??galit? morale des individus (chacun vaut autant qu?un autre), la protection de la libert? de conscience et de religion, la neutralit? de l??tat envers les diverses conceptions de la ?vie bonne? des citoyens et la s?paration de l??tat et des ?glises.

L?ouvrage de Jocelyn Maclure, professeur de philosophie ? l?Universit? Laval, et de Charles Taylor, philosophe et penseur qui n?a plus besoin de pr?sentation, constitue un tour d?horizon rapide mais assez exhaustif de ces questions et des diff?rentes mani?res de penser la la?cit?. Il en r?sulte une bonne clarification des dimensions sociales, juridiques et politiques du d?bat et il faut en savoir gr? aux auteurs. Ceci ?tant dit, l?ouvrage nous aide-t-il ? penser la place du religieux dans l?espace public et les accommodements qu?il est juste et raisonnable d?accorder aux gens se r?clamant de croyances religieuses ou de croyances s?culi?res apparent?es ? des croyances religieuses (par exemple, le v?g?tarisme)? Ma r?ponse est mitig?e.

D?autres enjeux

Le probl?me, c?est que les discussions sur la la?cit? d?bordent rapidement de la stricte sph?re religieuse pour toucher des dimensions fondamentales des soci?t?s, comme celle de l??galit? hommes-femmes et de la communication entre les citoyens, ou des probl?mes sociaux comme l?int?gration des immigrants provenant de soci?t?s ayant des r?f?rents culturels et religieux tr?s ?diff?rents? de ceux des soci?t?s d?accueil.

L?objectif ultime de cette discussion est de savoir comment atteindre ? la justice sociale et l?unit? politique […] dans des soci?t?s travers?es par des divergences et des d?saccords philosophiques profonds et, pour autant qu?on puisse en juger, irr?ductibles.? Et cela dans un contexte o? ?les rapports entre les personnes religieuses et non religieuses sont souvent caract?ris?es par l?incompr?hension, la m?fiance, parfois m?me l?intol?rance mutuelle.?

Si?le respect de l??galit? morale des individus et le protection de la libert? de conscience et de religion constituent les deux grandes finalit?s de la la?cit? aujourd?hui?, comme le disent les auteurs, il est manifeste que la discussion d?borde largement ces deux th?mes.

Les limites de la neutralit?

Un des ?l?ments les plus consensuels du d?bat est que l??tat doit ?tre neutre envers la religion, c?est-?-dire n?en favoriser aucune. Mais l? s?arr?te le consensus car les moyens et les fins de la la?cit? ne sont pas per?us de la m?me mani?re par tous. La pri?re au d?but des r?unions du conseil municipal de Saguenay et le crucifix dominant le Salon bleu de l?Assembl?e nationale en sont de bons exemples.

Mais Maclure et Taylor soulignent un ?l?ment crucial : il existe une limite ? la neutralit? de l??tat. ?Un ?tat lib?ral et d?mocratique ne saurait demeurer indiff?rent ? l??gard de certains principes fondamentaux comme la dignit? humaine, les droits de la personne ou la souverainet? populaire. Ce sont les valeurs constitutives des r?gimes d?mocratiques et lib?raux; elles leur procurent leurs fondements et leurs finalit?s.?

En clair, l??tat d?mocratique ne saurait ?tre ?neutre? par rapport ? des fondamentalistes religieux qui voudraient imposer une th?ocratie ni, non plus, par rapport ? une vision du monde, religieuse ou s?culi?re, qui aurait comme pr?misse l?in?galit? des hommes et des femmes ou la sup?riorit? des Blancs sur les Noirs, comme le croyaient les Afrikaners en formulant l?apartheid, r?f?rences bibliques ? l?appui.

Ainsi, m?me si la d?mocratie lib?rale et pluraliste cherche ? inclure tout le monde, il semble ?vident que certaines personnes, fondamentalistes religieux ou extr?mistes racistes, n?adh?rent pas aux principes constitutifs des soci?t?s d?mocratiques et lib?rales. La neutralit? de l??tat lib?ral ne peut ?tre absolue. Et en faisant la promotion de ses valeurs constitutives, il est clair que l??tat impose un fardeau particulier ? certains groupes. ? titre d?exemple, Maclure et Taylor mentionnent qu?en cherchant ? d?velopper le jugement critique et l?autonomie des ?l?ves et en les exposant ? une pluralit? de visions du monde,? l??cole peut aller ? l?encontre? de la volont? des parents cherchant ? soustraire leurs enfants ? l?influence de la soci?t? majoritaire pour leur transmettre des croyances particuli?res. Le respect de l??galit? morale des individus et de la libert? de conscience se d?finit donc ? l?int?rieur des limites des principes constitutifs des soci?t?s.

Une perspective surplombante

Maclure et Taylor soulignent ? plusieurs reprises ?l?absence de perspective surplombante non controvers?e qui nous permettrait de hi?rarchiser ou d?ordonner les diff?rents points de vue ?pous?s par les citoyens.? Pourtant leur essai est travers? de part en part par des r?f?rences aux trois principales visions du monde pr?sentes dans la soci?t? qu?b?coise (et dans les soci?t?s occidentales prises dans leur ensemble).

La premi?re est la vision conventionnelle, recouvrant le large ?ventail des visions du monde religieuses s?appuyant sur une interpr?tation litt?rale? des textes fondateurs et sur les rituels? prescrits par la religion. La seconde, qualifi?e de ?r?publicaine?, est la conception ?moderne?, domin?e par le rationalisme et la science. Cette conception pr?tend que ?les individus doivent aussi s?imposer un devoir de r?serve et de neutralit?? en s?abstenant de manifester leur foi, soit lorsqu?ils fr?quentent les institutions publiques, soit, pour les plus radicaux,? lorsqu?ils entrent dans la sph?re publique.? La troisi?me, lib?rale-pluraliste, typiquement postmoderne, adresse l?exigence de neutralit? religieuse aux institutions et non aux individus.

Or ces trois conceptions sont clairement hi?rarchis?es sur les plans spirituel, moral et normatif, sans parler de leur apparition s?quentielle au cours de l?histoire. Sur tous les plans, on passe successivement de conceptions mythiques, con?ues comme ext?rieures? aux humains, ? des conceptions o? la raison et le jugement personnel doivent ?tre honor?s (conception moderne), ? une vision postmoderne o? le pluralisme et le relativisme dominent. D?une vision du monde ? l?autre, le sujet (la personne) passe de r?f?rents ext?rieurs ? des r?f?rents subjectifs o? il devient seul juge de la validit? de ses valeurs. Si ce n?est pas l? une hi?rarchie, je me demande ce que c?est. Le probl?me, c?est qu?elle n?est pas vue.

En effet, ces trois visions du monde pr?tendent toutes ?tre? la seule valable (au moins sur le plan moral). Les deux premi?res s?excluent l?une l?autre? et rejettent sp?cifiquement le relativisme de la troisi?me,? tandis que la derni?re tol?re l?existence des deux premi?res (jusqu?? la limite des valeurs constitutives de la soci?t?) mais consid?re tous les points de vue, y compris le sien, comme ayant la m?me valeur relative.

On pourrait ?galement observer que les trois visions du monde choisissent chacune une perspective pour formuler? leur point de vue: la vision conventionnelle s?appuie sur le cadre interpr?tatif mythique d?un ?nous? particulier, la vision moderne s?appuie sur la vision ?objective? de la science et de la rationalit?, et la vision postmoderne sur la subjectivit? personnelle. Les gens familiers avec la grille int?grale de Ken Wilber reconna?tront sans peine les quadrants du ?je?, du ?tu/nous? et du ??a?.

Il suffit de peu pour reconna?tre la validit? des points de vue conventionnel, moderne et postmoderne ? leur niveau respectif et selon leur perspective partielle, et pour comprendre comment ils se placent sur une ?chelle de d?veloppement ?volutionniste.? Il suffit d?adopter une perspective hi?rarchis?e selon des stades de d?veloppement (moral, social, politique, cognitif, etc.)

Une vision int?grale de la diversit?

Comment une perspective int?grale peut-elle nous aider ? atteindre ?la justice sociale et l?unit? politique? en respectant l??galit? morale des individus et la libert? de conscience?

Sans entrer dans une discussion approfondie des tenants et aboutissants des limites ? la libert? de conscience et ? l??galit? morale des individus, il est clair que la sph?re publique s?accommode mal de moeurs et de discours allant ? l?encontre des principes constitutifs de la soci?t?. Parmi ces principes, il faut certainement inscrire ceux de l??galit? homme-femme, des normes de la communication et de la d?mocratie. Cela signifie-t-il? que l??tat postmoderne peut imposer ? ses agents et aux citoyens qui ont affaire ? lui de communiquer ? visage d?couvert et de ne pas tol?rer de discrimination bas?e sur le sexe? Ma r?ponse personnelle est ?oui?. Il s?agit l? des normes les plus fondamentales de la soci?t?.

Le domaine du droit fait ?galement partie des normes fondamentales, et les principes religieux ne peuvent ?tre invoqu?s pour outrepasser des accords juridiques entre parties. Par contre, le respect de la libert? de conscience peut forcer une communaut? ? permettre l?exercice d?un culte, sans imposer un fardeau suppl?mentaire ? cette communaut?.

Cela dit, la principale vertu d?une perspective ?volutionniste int?grale est d?augmenter le niveau de tol?rance? ? la diversit? en permettant de comprendre dans quel univers et ? quel niveau? se situent les protagonistes de la diff?rence. La plupart des gens faisant ?tat de visions conventionnelle, moderne? et postmoderne ont des perspectives absolues, d?pourvues de toute notion d??volution, d?histoire et de hi?rarchie. La perspective int?grale permet de les relativiser, de les hi?rarchiser et d?en voir l??volution. Soudainement, la diff?rence appara?t moins comme une menace absolue et n?engendre pas la m?me r?action ?motive intense de rejet.

Mais la condition de cette ?volution m?appara?t ?tre la conscience et la formulation claires des limites li?es aux principes constitutifs de la soci?t?.

Pour aller plus loin:

La?cit? et libert? de conscience, Jocelyn Maclure et Charles Taylor, ?d. du Bor?al, 2010. 161 p.

Je n?ose pas trop recommander un ouvrage permettant de s?initier ? la grille int?grale de Ken Wilber, tant celle-ci est pr?sent?e dans l?ensemble de son oeuvre. A Theory of Everything (Shambhala, 2000) offre un bon survol, mais assez rapide. An Integral Age at the Leading Edge, un long document disponible sur internet, utilise les concepts cl?s de la grille et permet de comprendre pourquoi le d?bat sur la la?cit? est sous-tendu par une crise de l?gitimit? des institutions. Mais si vous n?avez pas une certaine familiarit? avec la pens?e de Wilber, cette lecture est l??quivalent de se lancer ? l?eau sans savoir nager.

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