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Tag Archives: Brouhaha

Stardust memories

C’est comme si j’étais née à l’âge de six ans

Les lumières de la villeLa gosse vient de monter à mes côtés dans la voiture et elle lâche cela dans l’élan sans même prendre le temps d’attacher sa ceinture. C’est dire si ça la perturbe.

  • Qu’est-ce que tu veux dire ?
  • Je suis en train d’oublier mon enfance!

Cela pourrait prêter à rire, venant d’une fillette de 10 ans, mais je comprends instantanément ce qu’elle veut dire.

  • Ça fait longtemps ?
  • Je viens de m’en rendre compte. Je n’arrive pas à me souvenir de quelque chose d’avant mes six ans, tout en sachant qu’il y a peu de temps, je m’en souvenais parfaitement.
  • Oui, je sais. Ça nous a toujours amusés, avec Papa, ta capacité de te souvenir de trucs de bébé. Mais faut pas t’inquiéter, je pense que c’est quelque chose de normal. Tu sais que ma mémoire aussi est bizarre : je peux me souvenir 20 ans d’un digicode ou d’un mot de passe ou de la place d’un fichier dans un ordinateur qui n’existe même plus et en même temps, je peux oublier le visage d’une personne, juste le temps de tourner les talons.
  • Je ne suis pas inquiète, c’est juste que ça fait bizarre.
  • Je me pose souvent des questions sur la mémoire et depuis toujours. Pourquoi on se souvient de certaines choses et pas d’autres, comment on s’en souvient, pourquoi on oublie, est-ce qu’on oublie vraiment ? Il m’arrive de vivre un moment tellement beau que je me dis « là, il faut vraiment que je m’en souvienne ». C’est comme si je voulais graver l’instant au burin dans la pierre, je veux absolument être capable de revivre cet instant à la demande, d’avoir tout qui remonte exactement comme je l’ai vécu, au moment même où je le vis : ce que je vois, ce que je sens, ce que j’entends, ce que je ressens et même, ce que je pense. Et tu sais quoi ?
  • Non.
  • Ça marche.

Je sais que je suis plus que la somme de mes souvenirs. Je suis aussi et surtout tout ce que j’ai oublié, mais dont je sais, confusément, que c’est toujours là, juste sous la surface de ma conscience, juste mal rangé, mal archivé, mais qu’un effort de concentration et de recherche suffisant pourrait probablement faire remonter à ma pleine connaissance. Parfois, je me rends compte que je ne me souviens plus que des souvenirs de mes souvenirs originaux. Une copie de copie de copie. Comme une réinterprétation de la réalité, un souvenir augmenté. D’une sensation fugace, je reconstitue patiemment le puzzle de l’instant, à travers d’autres souvenirs, plus ou moins reconstruits, des témoignages d’autres personnes (tu te souviens, le jour où nous avons fait cela ? Il faisait un temps superbe et l’air sentait le monoï), peut-être falsifiés, des photos, des tas de photos, pour garder les visages.

  • Tu sais, j’ai commencé à photographier autour de moi pour ne pas oublier.
  • Oui, tu me l’as dit.
  • Avant, je n’arrivais même pas à savoir ce que j’avais fait la semaine d’avant. Maintenant, quand un vieux me dit : « ho là là, mais quel temps, c'est pas compliqué, on n’avait jamais vu ça en cette saison! » et bien, je vais voir mon catalogue de photos et je vois que l’année dernière et les cinq années précédentes, il avait aussi fait un temps de chien au mois de mai, mais tous les ans, y a toujours un vieux qui n’a jamais vu ça de sa vie.
  • Et toi, tu te souviens de ton enfance ?
  • Plus grand-chose de la petite enfance, quelques moments de quand j’avais ton âge. Un jour, comme toi, je me suis rendu compte que c’était comme si je n’avais jamais été un bébé. Ça m’a profondément perturbée. Je pensais à mes parents, qui avaient toujours été vieux et je me suis rendue compte que s’ils ne me comprenaient pas, c’était juste parce qu’ils avaient oublié ce que l’on ressent quand on est un enfant. Ce jour-là, je me suis jurée de me souvenir de ce que l’on éprouve quand on est un gosse.
  • Et tu t’en souviens ?
  • À ton avis ?
  • Ouais, pas trop mal.
  • Tu sais, je crois que nous avons besoin d’oublier des choses. Mais je pense aussi, qu’en même temps, nous n’oublions rien, que la somme de tout ce que l’on a vécu est toujours stockée en nous, c’est juste qu’on n’a plus accès à tout, seulement à ce qui nous est nécessaire pour vivre et pour continuer. T’imagines ? Si on devait se souvenir d’absolument tout ce que nous faisons, vivons, pensons, ressentons, lisons, discutons ? Ce serait le bordel. Alors que là, on se souvient surtout de ce qui est important, même si ça ne nous paraît pas si important que cela. En fait, j’ai plusieurs théories, qui valent ce qu’elles valent. Nous trions nos souvenirs en fonction de ce qui nous intéresse, de ce qui nous émeut, de ce que l’on aime ou que l’on déteste. C’est très affectif, la mémoire. C’est donc très sélectif et c’est nécessaire pour nous permettre d’évoluer.
    Je pense aussi que la mémoire est liée à nos sens, à notre rapport au monde. Je pense que nous ne pouvons accéder facilement à notre petite enfance à cause du langage. Quand on est un bébé, on ressent le monde, mais on ne peut l’exprimer, parce que nous n’avons pas de mots pour ça. On voit des formes, des couleurs, des visages. Certains visages, certaines voix, certaines odeurs signifient la chaleur, la nourriture et la douceur. On s’y attache. Profondément. Puis les mots arrivent et on nomme les sensations et du coup, les souvenirs d’avant les mots ne sont plus accessibles, parce qu'ils ne sont pas archivés d’une manière compréhensible pour notre nouvelle façon de penser. Mais je pense qu’ils sont là, très forts et qu’ils façonnent en partie notre rapport au monde, des années plus tard. Des fois, tu rencontres des gens et tu ne sais pas pourquoi, mais du premier coup, tu sais si ça va le faire avec eux ou pas.
  • Oui, c’est vrai.
  • Je pense que ça ne vient pas du fait qu’on « lit » les gens, mais de ce qu’ils nous évoquent dans leur façon d’être, quelque chose qui a à voir avec un vieux souvenir oublié, mais encore actif. Parce que finalement, même si on change, il y a des choses en nous qui ne bougent pas, comme le noyau à l’intérieur du fruit, le cœur de l’oignon. Les expériences ajoutent des couches les unes par-dessus les autres et nous sommes la somme du tout : nous sommes le bébé du départ, le gamin, l’ado et tout le reste en même temps. Mais nous ne pouvons pas avoir conscience en permanence de tout cela, sinon, on ne vivrait plus.

La gosse a plus ou moins décroché. Elle finit toujours par décrocher. Parce que je ne m’arrête jamais à une réponse facile à l’emporte-pièce. Et je sais que ce n’est pas grave. Même ce qu’elle écoute d’une oreille, elle va quand même l’enregistrer quelque part en elle. Comme elle a déjà enregistré tout le reste avant, même quand elle était bébé et qu’on se demandait avec son père si c’était vraiment la peine de lui montrer des tas d’endroits et de gens qu’elle oublierait fatalement. Elle ne doit plus se souvenir de nos jeux et de nos rires de quand elle était bébé, mais je pense que c’est sur ce socle, ces sensations lointaines et informulées qu’elle a construit l’attachante petite personne qu’elle est aujourd’hui. C’est le terreau dont elle s’est nourrie et qui l’a fait grandir.

  • En fait, je crois que tu n’as pas fini d’oublier des choses.
  • Ah bon ?
  • Des fois, je me dis que l’adolescence, ça sert surtout à oublier tous les liens de l’enfance, les bons côtés des parents, pour ne plus en retenir que ce qui en fait des vieux cons.
  • Mais non, je ne serai jamais une ado comme ça.
  • On ne sait pas ce que tu vas devenir, mais je pense que ce n’est pas grave, je crois même que c’est un processus nécessaire : les ados doivent trouver les motivations nécessaires pour avoir envie de découvrir le monde et non pas de rester coller à leurs parents. De toute manière, la mémoire est quelque chose de mystérieux et de capricieux. Les vieux n’appartiennent plus au monde dans lequel ils dépérissent, ils s’ennuient et ils ne comprennent plus rien. Ils n’en gardent pas de traces alors que tous leurs plus anciens souvenirs, ceux qu’ils avaient précisément oubliés pendant leur vie d’adulte, reviennent à la surface.
  • Il paraît que les gens qui vont mourir voient le film de leur vie.
  • Je ne sais pas, mais mon ami Étienne m’avait raconté qu’il s’est tapé un sacré diaporama au moment où il a eu son accident de moto.
  • Mais, il est mort ?
  • Ben non, parce que sinon, il aurait eu du mal à me raconter, mais parce qu’il a pensé qu’il allait mourir, paf, c’est comme une digue qui a lâché et des tas de souvenirs de sa vie sont remontés brutalement à sa conscience. Finalement, on n’oublie rien, on n’oublie personne, on oublie seulement la manière de se souvenir des choses.


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L’incompr?hension

Le diable se cache dans les détails

Pré ado

Il est difficile de décrire l'atmosphère d'une époque, d'exprimer clairement ce qui n'est que de l'ordre du ressenti et de la sidération, aussi. De ma totale incompréhension.
Je suis le dinosaure. Je vais m'éteindre. Et refermer la porte en sortant.

J'ai donc profité d'un aller-retour express au bled en chef pour recharger mon sobre destrier. En fait, après moult calculs, je me suis rendu compte que le carburant étant toujours plus cher dans les bleds paumés comme le mien, mais que d'aller jusqu'au bled plus abordable revenait encore plus cher, même avec une caisse ne consommant que 6 litres aux 100 kilomètres. L'idéal, c'est de remplir le réservoir chaque fois que je me déplace dans une ville assez importante pour que le 95 y soit vendu 10 cents de moins au litre que chez moi. Même si ma jauge annonce encore un réservoir aux trois quarts plein. Ce qui ventile d'ailleurs efficacement mon budget transport.

Bref, me voilà en vue de la station-service réputée la moins chère du bled en chef, selon le dernier calcul d'itinéraire de Carbeo, station qui s'étend devant moi comme une barre de péage le lendemain de la rentrée des classes. Je n'ai que l'embarras du choix entre la douzaine de pistes dont une seule autre est déjà occupée.

Tout à l'heure, à l'hypermarché qui est à l'autre bout de la ville, c'était un peu la même chose lors du passage en caisse ou même sur le parking : il n'y avait tellement personne, que j'aurais pu me garer directement devant le rayon qui m'intéressait. S'il faut, Golfech a pété, là-haut, un peu plus au nord, et les gens ont été évacués. Les caissières sont tellement désœuvrées que j'ai dû demander à celle que je visais si elle était encore en service. Le temps de poser mon truc, trois personnes étaient derrière moi, à jouer des coudes pour poser leurs achats sur le tapis roulant soudain trop petit. Derrière la barre de séparation, mon voisin avec une tête de Papy Brossard a juste posé un bouquet de roses rouges. Du coup, on s'est souri.

J'ai choisi une pompe du bon côté de la voiture, celui du réservoir, tant il m'est pénible habituellement de m'arc-bouter sur le tuyau en gros caoutchouc noir pour réussir à lui faire contourner mon pot de yaourt et à bien vouloir incliner du bec dans le réservoir à colibri, sans que l'enrouleur me bloque à cinq centimètres du but ou, pire encore, ne ravale goulûment l'appendice noirâtre dans ses entrailles, me traînant lamentablement à sa suite. Je n'aime pas tellement me battre contre les choses. Ni contre les gens, d'ailleurs.
Je prends le temps de noter le kilométrage sur mon téléphone, mais je n'ai même pas celui de sortir de ma voiture qu'un break dont je me contrefous d'identifier le modèle ou la marque vient se coller à mon parechoc.

Là, je ne comprends juste pas.
Plus de la moitié des bornes de distribution sont encore totalement libres, désertes, accueillantes, il suffit d'y aller pour commencer à se servir, mais non, cette femme doit avoir un chiffre fétiche, une manie inavouable ou un gros problème de vue, toujours est-il qu'elle s'est collée derrière moi et qu'elle commence immédiatement à attendre.

Vous avez remarqué comme les caissières des supermarchés sont devenues terriblement rapides, ces derniers temps ? Bip, bip, bip, elles passent les articles au scanner à toute berzingue, ça couine encore pire que le cœur d'un écureuil sous ecsta, le temps de le dire, une semaine de votre vie de famille s'entasse de l'autre côté de la caisse et vous n'avez même pas fini de décharger le caddie. Vite, vite, vite ! Les trucs volent et arrivent plus rapidement que vous ne parvenez à les saisir. Alors, ranger la camelote, vous n'y pensez pas ! Malgré toutes vos stratégies dans l'agencement des marchandises sur le tapis roulant en amont, il arrive toujours un moment de l'autre côté où vous vous retrouvez à balancer la boite d'œufs au fond du gros sac de conserves, à cogner les bouteilles entre elles en espérant que l'apéro ne va pas finir par goutter lamentablement sur le parking. Et alors que vous présentez tous les signes les plus évidents de la débâcle logistique, les autres clients, déjà, poussent leurs propres monticules dérisoires à l'assaut du vôtre tout en vous faisant bien sentir que vous ne dégagez pas assez vite le plancher, quand bien même ils vont passer un quart d'heure ensuite à donner des nouvelles du petit-neveu tout en triant un annuaire de bons de réduction.

Ça n'arrive pas qu'à moi, n'est-ce pas ?
Et vous aussi, vous détestez ça ? Comme tout ce qui va avec : les étiquettes qu'il faut décrypter avec une encyclopédie des poisons et un tableur Excel, la musique geignarde ou faussement hystérique qui donne envie de se coller du Destop dans les esgourdes, les caddies en travers qui bloquent tout un rayon dans l'indifférence goguenarde de leur locataire du moment, les fausses promos où le pack familial est vendu nettement plus cher que la dose bourgeoise à l'unité. Ce genre de choses pas très intéressantes et assez stressantes que sécrète forcément la société de consommation...

Je n'ai donc pas envie de me presser. Je n'ai pas envie de traîner non plus, l'endroit manque singulièrement d'attraits. Je veux juste faire les choses calmement, à leur rythme, sans pression. Sans cette sensation trop récurrente d'être le foutu lapin d'Alice au Pays des merveilles. Je me dis même que si j'agis posément, la femme au break va finir par comprendre qu'elle a d'autres possibilités. Ou alors, décider qu'elle aussi, elle n'est pas spécialement pressée à l'heure la plus creuse de la journée.

Eh bien non !

Elle doit trouver que je n'ai pas le rythme qui lui convient, parce qu'elle envoie deux ou trois petits coups d'accélérateur bien éloquents quant à ce qu'elle doit penser être sa très légitime impatience.

C'est là que je suis très fière de moi.

J'ai carrément refoulé l'envie d'exploser de colère, de fondre sur sa portière, de l'extraire par la vitre et de lui défoncer la gueule sur le bitume huileux et malodorant en l'agonissant d'injures : mais putain, sale connasse, qu'est-ce que tu viens me faire chier la rate alors que la station est déserte ?!?! J'ai également résisté à la pulsion d'accélérer que quelque manière que ce soit le mouvement ou même de ralentir, ou même de réagir à cette provocation délibérée. Je suis restée concentrée sur le moment, l'enchaînement des opérations, ne pas oublier d'aller chercher le ticket pour vérifier les chiffres, les reporter dans l'application prévue à cet effet, remettre le compteur journalier à zéro et m'en aller sans hâte vers la suite de mon étrange et néanmoins banale destinée.

Cela dit, je ne comprends toujours pas le comportement de cette femme.

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Le diable se cache dans les détails

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Il est difficile de décrire l'atmosphère d'une époque, d'exprimer clairement ce qui n'est que de l'ordre du ressenti et de la sidération, aussi. De ma totale incompréhension.
Je suis le dinosaure. Je vais m'éteindre. Et refermer la porte en sortant.

J'ai donc profité d'un aller-retour express au bled en chef pour recharger mon sobre destrier. En fait, après moult calculs, je me suis rendu compte que le carburant étant toujours plus cher dans les bleds paumés comme le mien, mais que d'aller jusqu'au bled plus abordable revenait encore plus cher, même avec une caisse ne consommant que 6 litres aux 100 kilomètres. L'idéal, c'est de remplir le réservoir chaque fois que je me déplace dans une ville assez importante pour que le 95 y soit vendu 10 cents de moins au litre que chez moi. Même si ma jauge annonce encore un réservoir aux trois quarts plein. Ce qui ventile d'ailleurs efficacement mon budget transport.

Bref, me voilà en vue de la station-service réputée la moins chère du bled en chef, selon le dernier calcul d'itinéraire de Carbeo, station qui s'étend devant moi comme une barre de péage le lendemain de la rentrée des classes. Je n'ai que l'embarras du choix entre la douzaine de pistes dont une seule autre est déjà occupée.

Tout à l'heure, à l'hypermarché qui est à l'autre bout de la ville, c'était un peu la même chose lors du passage en caisse ou même sur le parking : il n'y avait tellement personne, que j'aurais pu me garer directement devant le rayon qui m'intéressait. S'il faut, Golfech a pété, là-haut, un peu plus au nord, et les gens ont été évacués. Les caissières sont tellement désœuvrées que j'ai dû demander à celle que je visais si elle était encore en service. Le temps de poser mon truc, trois personnes étaient derrière moi, à jouer des coudes pour poser leurs achats sur le tapis roulant soudain trop petit. Derrière la barre de séparation, mon voisin avec une tête de Papy Brossard a juste posé un bouquet de roses rouges. Du coup, on s'est souri.

J'ai choisi une pompe du bon côté de la voiture, celui du réservoir, tant il m'est pénible habituellement de m'arc-bouter sur le tuyau en gros caoutchouc noir pour réussir à lui faire contourner mon pot de yaourt et à bien vouloir incliner du bec dans le réservoir à colibri, sans que l'enrouleur me bloque à cinq centimètres du but ou, pire encore, ne ravale goulûment l'appendice noirâtre dans ses entrailles, me traînant lamentablement à sa suite. Je n'aime pas tellement me battre contre les choses. Ni contre les gens, d'ailleurs.
Je prends le temps de noter le kilométrage sur mon téléphone, mais je n'ai même pas celui de sortir de ma voiture qu'un break dont je me contrefous d'identifier le modèle ou la marque vient se coller à mon parechoc.

Là, je ne comprends juste pas.
Plus de la moitié des bornes de distribution sont encore totalement libres, désertes, accueillantes, il suffit d'y aller pour commencer à se servir, mais non, cette femme doit avoir un chiffre fétiche, une manie inavouable ou un gros problème de vue, toujours est-il qu'elle s'est collée derrière moi et qu'elle commence immédiatement à attendre.

Vous avez remarqué comme les caissières des supermarchés sont devenues terriblement rapides, ces derniers temps ? Bip, bip, bip, elles passent les articles au scanner à toute berzingue, ça couine encore pire que le cœur d'un écureuil sous ecsta, le temps de le dire, une semaine de votre vie de famille s'entasse de l'autre côté de la caisse et vous n'avez même pas fini de décharger le caddie. Vite, vite, vite ! Les trucs volent et arrivent plus rapidement que vous ne parvenez à les saisir. Alors, ranger la camelote, vous n'y pensez pas ! Malgré toutes vos stratégies dans l'agencement des marchandises sur le tapis roulant en amont, il arrive toujours un moment de l'autre côté où vous vous retrouvez à balancer la boite d'œufs au fond du gros sac de conserves, à cogner les bouteilles entre elles en espérant que l'apéro ne va pas finir par goutter lamentablement sur le parking. Et alors que vous présentez tous les signes les plus évidents de la débâcle logistique, les autres clients, déjà, poussent leurs propres monticules dérisoires à l'assaut du vôtre tout en vous faisant bien sentir que vous ne dégagez pas assez vite le plancher, quand bien même ils vont passer un quart d'heure ensuite à donner des nouvelles du petit-neveu tout en triant un annuaire de bons de réduction.

Ça n'arrive pas qu'à moi, n'est-ce pas ?
Et vous aussi, vous détestez ça ? Comme tout ce qui va avec : les étiquettes qu'il faut décrypter avec une encyclopédie des poisons et un tableur Excel, la musique geignarde ou faussement hystérique qui donne envie de se coller du Destop dans les esgourdes, les caddies en travers qui bloquent tout un rayon dans l'indifférence goguenarde de leur locataire du moment, les fausses promos où le pack familial est vendu nettement plus cher que la dose bourgeoise à l'unité. Ce genre de choses pas très intéressantes et assez stressantes que sécrète forcément la société de consommation...

Je n'ai donc pas envie de me presser. Je n'ai pas envie de traîner non plus, l'endroit manque singulièrement d'attraits. Je veux juste faire les choses calmement, à leur rythme, sans pression. Sans cette sensation trop récurrente d'être le foutu lapin d'Alice au Pays des merveilles. Je me dis même que si j'agis posément, la femme au break va finir par comprendre qu'elle a d'autres possibilités. Ou alors, décider qu'elle aussi, elle n'est pas spécialement pressée à l'heure la plus creuse de la journée.

Eh bien non !

Elle doit trouver que je n'ai pas le rythme qui lui convient, parce qu'elle envoie deux ou trois petits coups d'accélérateur bien éloquents quant à ce qu'elle doit penser être sa très légitime impatience.

C'est là que je suis très fière de moi.

J'ai carrément refoulé l'envie d'exploser de colère, de fondre sur sa portière, de l'extraire par la vitre et de lui défoncer la gueule sur le bitume huileux et malodorant en l'agonissant d'injures : mais putain, sale connasse, qu'est-ce que tu viens me faire chier la rate alors que la station est déserte ?!?! J'ai également résisté à la pulsion d'accélérer que quelque manière que ce soit le mouvement ou même de ralentir, ou même de réagir à cette provocation délibérée. Je suis restée concentrée sur le moment, l'enchaînement des opérations, ne pas oublier d'aller chercher le ticket pour vérifier les chiffres, les reporter dans l'application prévue à cet effet, remettre le compteur journalier à zéro et m'en aller sans hâte vers la suite de mon étrange et néanmoins banale destinée.

Cela dit, je ne comprends toujours pas le comportement de cette femme.

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Le cimeti?re des ?l?phants

Mais où sont donc passés les socialistes ?

Été indienVendredi, c'était ma journée troisième âge. C'est un peu abrupt, dit comme cela et ce n'est pas un exact reflet de la réalité. Disons qu'en d'autres temps, j'avais promis à un ami de veiller sur ses parents qui habitent nettement plus près de chez moi que de chez lui. C'était un deal honorable. Puis notre amitié s'est dissoute dans un océan de non-dits et sont restés les parents et ma promesse. Je me suis posé la question un moment avant de décider qu'une promesse est quelque chose de bien trop sérieux pour en faire un aléa circonstanciel. Et puis aussi, je n'avais aucune raison objective de punir de petits vieux qui ont toujours été parfaitement adorables avec moi.

J'avais un peu relâché le service ces derniers temps. Ça, comme le reste : je fais rarement dans le détail. Pas envie de montrer ma face obscure. Et puis, plus de voiture, ça aide beaucoup à distendre les relations intervillages dans mon coin de planète de grande ruralité. Ce qui aboutit toujours à des arbitrages à la con : se chauffer ou se déplacer. Que la question se soit imposée à moi en plein mois d'août ne change rien à la logique du choix final. Quand j'aurais brûlé la dernière goutte de fuel de la cuve, non seulement j'aurais eu froid, mais en plus j'aurais toujours été à pied, ce qui aurait grandement compromis ma capacité à gagner l'argent de la cuve suivante. Tandis que là, je vais peut-être me peler le cul dès la fin de l'été indien, mais au moins je pourrai continuer à quadriller la cambrousse. En attendant de résoudre mes problèmes de baignoire à mazout, je fais donc le plein de chaleur humaine.

La première visite était pour une de ses amies hospitalisée, grand-mère d'un autre ami, toujours en service actif. C'est rassurant de voir qu'au fil du temps, mon quota de pertes reste acceptable.
Elle se remet doucement d'une chute et d'un AVC, je ne sais plus dans quel ordre, le duo gagnant. Ce dont elle se remet moins bien, c'est de la vieillesse et de son hideux corollaire de dépendances. En gros, plus que ses jambes et son bras qui l'ont lâchée, c'est d'avoir perdu sa liberté de mouvement qui la mine au point où elle préférerait être morte du premier coup. Je comprends. Mais je ne peux pas approuver. Je trouve juste étrange que notre monde hypermédicalisé ne prenne pas du tout en compte les dépressions du troisième âge. On les perfuse, on les masse, on les rafistole, on les maintient vaguement en fonctionnement, et on s'étonne ensuite de les voir pleurer leur déchéance physique et leur peur de la mort. C'est pourtant terriblement humain. Mais on préfère les gaver d'antidépresseurs, histoire de ne pas épouvanter les familles démoralisées par toutes ces larmes de désespoir qui ne parviennent même plus à s'écouler dans les canyons que le temps a creusés dans leurs visages.
Du coup, je repense à une émission vue sur Arte où des médecins un peu expérimentateurs testent des trips de LSD sur les cancéreux en phase terminale. Juste pour apprivoiser la mort et la peur qui rôdent et gâchent souvent leurs derniers instants. Ça lui ferait du bien, un bon trip de LSD, bien plus que mes petites phrases vides pour lui rappeler qu'il y a toujours quelques bons moments à grappiller, jusqu'au bout, mais bon, même sans hallucinogènes, j'arrive à lui arracher quelques maigres sourires et c'est toujours ça de gagné !

La deuxième grand-mère, je ne la connais pas. Elle vit encore chez elle, mais sur elle aussi, l'étreinte du temps se fait sentir. Le temps et la vie. La chienne de vie et ses coups de pute que tu ne souhaiterais même pas à ton pire ennemi. Elle, elle a morflé, question coups de pute, ça, je le savais avant de la voir. J'aime bien le bleu délavé de ses yeux un peu gonflés, de larmes ou de lassitude, je ne sais pas, probablement un peu des deux. Ses traits ont fondu sous les assauts du temps, mais j'entrevois, ici et là, les vestiges de la femme qu'elle a été : une arrête nasale encore vive, un menton pas encore complètement effacé et une vivacité d'esprit que rien n'a encore totalement fait sombrer. J'aimerais tellement la photographier, mais j'ai déjà eu quelques discussions malheureuses avec des femmes comme elles, qui ne se reconnaissent plus depuis longtemps dans le miroir et qui refusent de fixer sur une photo ce que la vie leur a fait subir. Je me contente de photographier son lierre automnal et la laisse papoter avec sa copine un peu perdue de vue. Comme trop souvent, à ces âges.

Je crois qu'elle a suivi le cours de mes pensées, parce qu'elle me dit, alors que je la raccompagne chez elle après notre tournée des vieilles popotes : Vous savez, Agnès, à l'intérieur de moi, je n'aurai jamais mon âge.
Ça aussi, je comprends.

C'est sur le chemin du retour que je suis assaillie par l'odeur reconnaissable entre toutes du métal trop chaud. Quiconque a roulé en guimbarde sait très exactement de quoi je parle, de ce fumet qui anticipe parfois de fort peu le chant du cygne de la voiture. Je vérifie mon frein à main : parfaitement desserré. L'odeur s'accentue. Il y a, à présent, une note d'huile brûlée qui prend le dessus. Je n'ai la Saxo que depuis trois semaines et elle tourne comme une horloge. Je pensais qu'elle me laisserait tranquille plus longtemps. Mon garagiste m'avait félicitée pour la pertinence de mon choix. Trois semaines du pur bonheur d'une voiture qui démarre au quart de tour, qui ronronne doucement, qui me conduit sans à-coup du point A au point B et tout ça avec la consommation d'un dromadaire de compétition. Toujours aucun voyant suspect, aucune sensation étrange de conduite et ça sent la friture de moteur à plein pif.
Et puis, je le vois. Le petit panache de fumée qui s'élève du train arrière... de la Clio devant moi. Papet se traîne sur la départementale, parce que Papet a oublié de desserrer son frein à main.

Première rafale de feux de croisement. Les gars en face le prennent pour eux.
Seconde rafale, pause rapide, je remets ça. Je n'aime pas klaxonner. Je ne sais jamais où est le couineur. Finalement la Clio rouge s'immobilise sur le bas-côté. Je sors à la rencontre du Papet.

  • Ça alors, Agnès ! Mais je ne t'aurais jamais reconnue. Mais quelle silhouette tu as, à présent !
Ça doit bien faire deux ans que je n'ai pas vu Le Basque. Bon marcheur. Grand dragueur. Ségoliniste impénitent. Je suis sur sa mailing-list politique, mais depuis la fin de la primaire socialiste, il a pris un petit coup de mou. Ça me fait juste un immense plaisir de le revoir.
  • Et ouais, tu as vu ça ? Ça ne rigole plus !
Et je lui fais la danse des Cachous Lajaunie pour rigoler.
  • Cela dit, je ne t'ai pas fait arrêter sur le bas-côté pour vanter mes nouvelles mensurations, mais bien pour te prévenir que tu es en train de cramer ton système de freinage.
  • De quoi ?
  • Tu as oublié de desserrer ton frein à main, tu fumes depuis Manciet.
  • Oh putain, tu as raison ! Ça ne m'est jamais arrivé ! Oh là là.
Ça fume de partout. Je ne suis pas certaine de l'avoir prévenu à temps. Mais ce n'est pas trop grave.
  • Tu sais quoi ? Ce serait sympa qu'on se refasse une course en montagne, très bientôt.
  • Ben là, mon dos me fait un peu des misères, mais sinon, c'est une bonne idée.

Finalement, la petite voiture roule toujours aussi bien. C'est peu et c'est déjà beaucoup. Il fera encore chaud demain. Et après, on verra bien.

Quant aux socialistes, ils ont voté pour une promesse et ils savent déjà qu'ils ont été trahis. Je le savais avant, mais comme le disait un pote : au moins, ils seront plus cool avec les étrangers.
Ben, même pas ça !
Les prolos et les bonnes âmes sont toujours les grands cocus du bal politique : il y a cinq ans, on leur promettait de gagner plus ; il y a cinq mois, on leur vendait du changement. Et au final, tout se passe exactement comme s'ils n'étaient que des figurants de leur propre vie. Je pense qu'au prochain cirque électoral, on pourra aussi bien voter pour une couille de hamster, vu l'état de notre démocratie, ça ne fera pas plus de différence qu'autre chose.

Alors quoi, où je voulais en venir avec mes histoires sans queue ni tête ?
Nulle part.
Exactement comme pour tout le reste : Nulle part !

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Le cimeti?re des ?l?phants

Mais où sont donc passés les socialistes ?

Été indienVendredi, c'était ma journée troisième âge. C'est un peu abrupt, dit comme cela et ce n'est pas un exact reflet de la réalité. Disons qu'en d'autres temps, j'avais promis à un ami de veiller sur ses parents qui habitent nettement plus près de chez moi que de chez lui. C'était un deal honorable. Puis notre amitié s'est dissoute dans un océan de non-dits et sont restés les parents et ma promesse. Je me suis posé la question un moment avant de décider qu'une promesse est quelque chose de bien trop sérieux pour en faire un aléa circonstanciel. Et puis aussi, je n'avais aucune raison objective de punir de petits vieux qui ont toujours été parfaitement adorables avec moi.

J'avais un peu relâché le service ces derniers temps. Ça, comme le reste : je fais rarement dans le détail. Pas envie de montrer ma face obscure. Et puis, plus de voiture, ça aide beaucoup à distendre les relations intervillages dans mon coin de planète de grande ruralité. Ce qui aboutit toujours à des arbitrages à la con : se chauffer ou se déplacer. Que la question se soit imposée à moi en plein mois d'août ne change rien à la logique du choix final. Quand j'aurais brûlé la dernière goutte de fuel de la cuve, non seulement j'aurais eu froid, mais en plus j'aurais toujours été à pied, ce qui aurait grandement compromis ma capacité à gagner l'argent de la cuve suivante. Tandis que là, je vais peut-être me peler le cul dès la fin de l'été indien, mais au moins je pourrai continuer à quadriller la cambrousse. En attendant de résoudre mes problèmes de baignoire à mazout, je fais donc le plein de chaleur humaine.

La première visite était pour une de ses amies hospitalisée, grand-mère d'un autre ami, toujours en service actif. C'est rassurant de voir qu'au fil du temps, mon quota de pertes reste acceptable.
Elle se remet doucement d'une chute et d'un AVC, je ne sais plus dans quel ordre, le duo gagnant. Ce dont elle se remet moins bien, c'est de la vieillesse et de son hideux corollaire de dépendances. En gros, plus que ses jambes et son bras qui l'ont lâchée, c'est d'avoir perdu sa liberté de mouvement qui la mine au point où elle préférerait être morte du premier coup. Je comprends. Mais je ne peux pas approuver. Je trouve juste étrange que notre monde hypermédicalisé ne prenne pas du tout en compte les dépressions du troisième âge. On les perfuse, on les masse, on les rafistole, on les maintient vaguement en fonctionnement, et on s'étonne ensuite de les voir pleurer leur déchéance physique et leur peur de la mort. C'est pourtant terriblement humain. Mais on préfère les gaver d'antidépresseurs, histoire de ne pas épouvanter les familles démoralisées par toutes ces larmes de désespoir qui ne parviennent même plus à s'écouler dans les canyons que le temps a creusés dans leurs visages.
Du coup, je repense à une émission vue sur Arte où des médecins un peu expérimentateurs testent des trips de LSD sur les cancéreux en phase terminale. Juste pour apprivoiser la mort et la peur qui rôdent et gâchent souvent leurs derniers instants. Ça lui ferait du bien, un bon trip de LSD, bien plus que mes petites phrases vides pour lui rappeler qu'il y a toujours quelques bons moments à grappiller, jusqu'au bout, mais bon, même sans hallucinogènes, j'arrive à lui arracher quelques maigres sourires et c'est toujours ça de gagné !

La deuxième grand-mère, je ne la connais pas. Elle vit encore chez elle, mais sur elle aussi, l'étreinte du temps se fait sentir. Le temps et la vie. La chienne de vie et ses coups de pute que tu ne souhaiterais même pas à ton pire ennemi. Elle, elle a morflé, question coups de pute, ça, je le savais avant de la voir. J'aime bien le bleu délavé de ses yeux un peu gonflés, de larmes ou de lassitude, je ne sais pas, probablement un peu des deux. Ses traits ont fondu sous les assauts du temps, mais j'entrevois, ici et là, les vestiges de la femme qu'elle a été : une arrête nasale encore vive, un menton pas encore complètement effacé et une vivacité d'esprit que rien n'a encore totalement fait sombrer. J'aimerais tellement la photographier, mais j'ai déjà eu quelques discussions malheureuses avec des femmes comme elles, qui ne se reconnaissent plus depuis longtemps dans le miroir et qui refusent de fixer sur une photo ce que la vie leur a fait subir. Je me contente de photographier son lierre automnal et la laisse papoter avec sa copine un peu perdue de vue. Comme trop souvent, à ces âges.

Je crois qu'elle a suivi le cours de mes pensées, parce qu'elle me dit, alors que je la raccompagne chez elle après notre tournée des vieilles popotes : Vous savez, Agnès, à l'intérieur de moi, je n'aurai jamais mon âge.
Ça aussi, je comprends.

C'est sur le chemin du retour que je suis assaillie par l'odeur reconnaissable entre toutes du métal trop chaud. Quiconque a roulé en guimbarde sait très exactement de quoi je parle, de ce fumet qui anticipe parfois de fort peu le chant du cygne de la voiture. Je vérifie mon frein à main : parfaitement desserré. L'odeur s'accentue. Il y a, à présent, une note d'huile brûlée qui prend le dessus. Je n'ai la Saxo que depuis trois semaines et elle tourne comme une horloge. Je pensais qu'elle me laisserait tranquille plus longtemps. Mon garagiste m'avait félicitée pour la pertinence de mon choix. Trois semaines du pur bonheur d'une voiture qui démarre au quart de tour, qui ronronne doucement, qui me conduit sans à-coup du point A au point B et tout ça avec la consommation d'un dromadaire de compétition. Toujours aucun voyant suspect, aucune sensation étrange de conduite et ça sent la friture de moteur à plein pif.
Et puis, je le vois. Le petit panache de fumée qui s'élève du train arrière... de la Clio devant moi. Papet se traîne sur la départementale, parce que Papet a oublié de desserrer son frein à main.

Première rafale de feux de croisement. Les gars en face le prennent pour eux.
Seconde rafale, pause rapide, je remets ça. Je n'aime pas klaxonner. Je ne sais jamais où est le couineur. Finalement la Clio rouge s'immobilise sur le bas-côté. Je sors à la rencontre du Papet.

  • Ça alors, Agnès ! Mais je ne t'aurais jamais reconnue. Mais quelle silhouette tu as, à présent !
Ça doit bien faire deux ans que je n'ai pas vu Le Basque. Bon marcheur. Grand dragueur. Ségoliniste impénitent. Je suis sur sa mailing-list politique, mais depuis la fin de la primaire socialiste, il a pris un petit coup de mou. Ça me fait juste un immense plaisir de le revoir.
  • Et ouais, tu as vu ça ? Ça ne rigole plus !
Et je lui fais la danse des Cachous Lajaunie pour rigoler.
  • Cela dit, je ne t'ai pas fait arrêter sur le bas-côté pour vanter mes nouvelles mensurations, mais bien pour te prévenir que tu es en train de cramer ton système de freinage.
  • De quoi ?
  • Tu as oublié de desserrer ton frein à main, tu fumes depuis Manciet.
  • Oh putain, tu as raison ! Ça ne m'est jamais arrivé ! Oh là là.
Ça fume de partout. Je ne suis pas certaine de l'avoir prévenu à temps. Mais ce n'est pas trop grave.
  • Tu sais quoi ? Ce serait sympa qu'on se refasse une course en montagne, très bientôt.
  • Ben là, mon dos me fait un peu des misères, mais sinon, c'est une bonne idée.

Finalement, la petite voiture roule toujours aussi bien. C'est peu et c'est déjà beaucoup. Il fera encore chaud demain. Et après, on verra bien.

Quant aux socialistes, ils ont voté pour une promesse et ils savent déjà qu'ils ont été trahis. Je le savais avant, mais comme le disait un pote : au moins, ils seront plus cool avec les étrangers.
Ben, même pas ça !
Les prolos et les bonnes âmes sont toujours les grands cocus du bal politique : il y a cinq ans, on leur promettait de gagner plus ; il y a cinq mois, on leur vendait du changement. Et au final, tout se passe exactement comme s'ils n'étaient que des figurants de leur propre vie. Je pense qu'au prochain cirque électoral, on pourra aussi bien voter pour une couille de hamster, vu l'état de notre démocratie, ça ne fera pas plus de différence qu'autre chose.

Alors quoi, où je voulais en venir avec mes histoires sans queue ni tête ?
Nulle part.
Exactement comme pour tout le reste : Nulle part !

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Le cimeti?re des ?l?phants

Mais où sont donc passés les socialistes ?

Été indienVendredi, c'était ma journée troisième âge. C'est un peu abrupt, dit comme cela et ce n'est pas un exact reflet de la réalité. Disons qu'en d'autres temps, j'avais promis à un ami de veiller sur ses parents qui habitent nettement plus près de chez moi que de chez lui. C'était un deal honorable. Puis notre amitié s'est dissoute dans un océan de non-dits et sont restés les parents et ma promesse. Je me suis posé la question un moment avant de décider qu'une promesse est quelque chose de bien trop sérieux pour en faire un aléa circonstanciel. Et puis aussi, je n'avais aucune raison objective de punir de petits vieux qui ont toujours été parfaitement adorables avec moi.

J'avais un peu relâché le service ces derniers temps. Ça, comme le reste : je fais rarement dans le détail. Pas envie de montrer ma face obscure. Et puis, plus de voiture, ça aide beaucoup à distendre les relations intervillages dans mon coin de planète de grande ruralité. Ce qui aboutit toujours à des arbitrages à la con : se chauffer ou se déplacer. Que la question se soit imposée à moi en plein mois d'août ne change rien à la logique du choix final. Quand j'aurais brûlé la dernière goutte de fuel de la cuve, non seulement j'aurais eu froid, mais en plus j'aurais toujours été à pied, ce qui aurait grandement compromis ma capacité à gagner l'argent de la cuve suivante. Tandis que là, je vais peut-être me peler le cul dès la fin de l'été indien, mais au moins je pourrai continuer à quadriller la cambrousse. En attendant de résoudre mes problèmes de baignoire à mazout, je fais donc le plein de chaleur humaine.

La première visite était pour une de ses amies hospitalisée, grand-mère d'un autre ami, toujours en service actif. C'est rassurant de voir qu'au fil du temps, mon quota de pertes reste acceptable.
Elle se remet doucement d'une chute et d'un AVC, je ne sais plus dans quel ordre, le duo gagnant. Ce dont elle se remet moins bien, c'est de la vieillesse et de son hideux corollaire de dépendances. En gros, plus que ses jambes et son bras qui l'ont lâchée, c'est d'avoir perdu sa liberté de mouvement qui la mine au point où elle préférerait être morte du premier coup. Je comprends. Mais je ne peux pas approuver. Je trouve juste étrange que notre monde hypermédicalisé ne prenne pas du tout en compte les dépressions du troisième âge. On les perfuse, on les masse, on les rafistole, on les maintient vaguement en fonctionnement, et on s'étonne ensuite de les voir pleurer leur déchéance physique et leur peur de la mort. C'est pourtant terriblement humain. Mais on préfère les gaver d'antidépresseurs, histoire de ne pas épouvanter les familles démoralisées par toutes ces larmes de désespoir qui ne parviennent même plus à s'écouler dans les canyons que le temps a creusés dans leurs visages.
Du coup, je repense à une émission vue sur Arte où des médecins un peu expérimentateurs testent des trips de LSD sur les cancéreux en phase terminale. Juste pour apprivoiser la mort et la peur qui rôdent et gâchent souvent leurs derniers instants. Ça lui ferait du bien, un bon trip de LSD, bien plus que mes petites phrases vides pour lui rappeler qu'il y a toujours quelques bons moments à grappiller, jusqu'au bout, mais bon, même sans hallucinogènes, j'arrive à lui arracher quelques maigres sourires et c'est toujours ça de gagné !

La deuxième grand-mère, je ne la connais pas. Elle vit encore chez elle, mais sur elle aussi, l'étreinte du temps se fait sentir. Le temps et la vie. La chienne de vie et ses coups de pute que tu ne souhaiterais même pas à ton pire ennemi. Elle, elle a morflé, question coups de pute, ça, je le savais avant de la voir. J'aime bien le bleu délavé de ses yeux un peu gonflés, de larmes ou de lassitude, je ne sais pas, probablement un peu des deux. Ses traits ont fondu sous les assauts du temps, mais j'entrevois, ici et là, les vestiges de la femme qu'elle a été : une arrête nasale encore vive, un menton pas encore complètement effacé et une vivacité d'esprit que rien n'a encore totalement fait sombrer. J'aimerais tellement la photographier, mais j'ai déjà eu quelques discussions malheureuses avec des femmes comme elles, qui ne se reconnaissent plus depuis longtemps dans le miroir et qui refusent de fixer sur une photo ce que la vie leur a fait subir. Je me contente de photographier son lierre automnal et la laisse papoter avec sa copine un peu perdue de vue. Comme trop souvent, à ces âges.

Je crois qu'elle a suivi le cours de mes pensées, parce qu'elle me dit, alors que je la raccompagne chez elle après notre tournée des vieilles popotes : Vous savez, Agnès, à l'intérieur de moi, je n'aurai jamais mon âge.
Ça aussi, je comprends.

C'est sur le chemin du retour que je suis assaillie par l'odeur reconnaissable entre toutes du métal trop chaud. Quiconque a roulé en guimbarde sait très exactement de quoi je parle, de ce fumet qui anticipe parfois de fort peu le chant du cygne de la voiture. Je vérifie mon frein à main : parfaitement desserré. L'odeur s'accentue. Il y a, à présent, une note d'huile brûlée qui prend le dessus. Je n'ai la Saxo que depuis trois semaines et elle tourne comme une horloge. Je pensais qu'elle me laisserait tranquille plus longtemps. Mon garagiste m'avait félicitée pour la pertinence de mon choix. Trois semaines du pur bonheur d'une voiture qui démarre au quart de tour, qui ronronne doucement, qui me conduit sans à-coup du point A au point B et tout ça avec la consommation d'un dromadaire de compétition. Toujours aucun voyant suspect, aucune sensation étrange de conduite et ça sent la friture de moteur à plein pif.
Et puis, je le vois. Le petit panache de fumée qui s'élève du train arrière... de la Clio devant moi. Papet se traîne sur la départementale, parce que Papet a oublié de desserrer son frein à main.

Première rafale de feux de croisement. Les gars en face le prennent pour eux.
Seconde rafale, pause rapide, je remets ça. Je n'aime pas klaxonner. Je ne sais jamais où est le couineur. Finalement la Clio rouge s'immobilise sur le bas-côté. Je sors à la rencontre du Papet.

  • Ça alors, Agnès ! Mais je ne t'aurais jamais reconnue. Mais quelle silhouette tu as, à présent !
Ça doit bien faire deux ans que je n'ai pas vu Le Basque. Bon marcheur. Grand dragueur. Ségoliniste impénitent. Je suis sur sa mailing-list politique, mais depuis la fin de la primaire socialiste, il a pris un petit coup de mou. Ça me fait juste un immense plaisir de le revoir.
  • Et ouais, tu as vu ça ? Ça ne rigole plus !
Et je lui fais la danse des Cachous Lajaunie pour rigoler.
  • Cela dit, je ne t'ai pas fait arrêter sur le bas-côté pour vanter mes nouvelles mensurations, mais bien pour te prévenir que tu es en train de cramer ton système de freinage.
  • De quoi ?
  • Tu as oublié de desserrer ton frein à main, tu fumes depuis Manciet.
  • Oh putain, tu as raison ! Ça ne m'est jamais arrivé ! Oh là là.
Ça fume de partout. Je ne suis pas certaine de l'avoir prévenu à temps. Mais ce n'est pas trop grave.
  • Tu sais quoi ? Ce serait sympa qu'on se refasse une course en montagne, très bientôt.
  • Ben là, mon dos me fait un peu des misères, mais sinon, c'est une bonne idée.

Finalement, la petite voiture roule toujours aussi bien. C'est peu et c'est déjà beaucoup. Il fera encore chaud demain. Et après, on verra bien.

Quant aux socialistes, ils ont voté pour une promesse et ils savent déjà qu'ils ont été trahis. Je le savais avant, mais comme le disait un pote : au moins, ils seront plus cool avec les étrangers.
Ben, même pas ça !
Les prolos et les bonnes âmes sont toujours les grands cocus du bal politique : il y a cinq ans, on leur promettait de gagner plus ; il y a cinq mois, on leur vendait du changement. Et au final, tout se passe exactement comme s'ils n'étaient que des figurants de leur propre vie. Je pense qu'au prochain cirque électoral, on pourra aussi bien voter pour une couille de hamster, vu l'état de notre démocratie, ça ne fera pas plus de différence qu'autre chose.

Alors quoi, où je voulais en venir avec mes histoires sans queue ni tête ?
Nulle part.
Exactement comme pour tout le reste : Nulle part !

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L’infinie solitude du ma?tre nageur un jour de pluie

La vraie valeur des choses, c'est le prix que les gens sont prêts à payer pour les avoir.

L'infinie solitude du maître nageur un jour de pluieNon, vraiment, c'est un objet magnifique, en parfait état de conservation, il est nickel. De la belle ouvrage, toujours parfaitement fonctionnel, poursuit-il. Mais voilà, ça ne suffit pas. En ce moment, il n'y a plus de marché pour cela. Ça vaut le prix du métal, pas plus, mais ce serait vraiment dommage.
L’horloger repose la montre centenaire dans son écrin avec un air désolé. Il y a quelques années encore, les collectionneurs étaient à l'affût de ce genre d'objet, pas extrêmement rare certes, mais une manifestation concrète du génie industrieux humain, le témoignage du temps patiemment investi par un homme méticuleux, soigneux et maître de son art. Cet objet avait la valeur du travail humain, de sa beauté intrinsèque, du soin dont il avait été entouré pendant toutes ces années, de sa capacité à survivre à l'histoire et à l'entropie naturelle des choses. C'était ce genre de choses qui importait.
Plus maintenant.

Maintenant, ça ne vaut que pour sa matière première, son prix comme valeur refuge, investissement sonnant et trébuchant en des temps de vaches maigres. À peine le prix d'un smartphone débité à la chaîne dans une usine à sueur, quelque part, à l'autre bout du monde, dans un de ces pays où la vie humaine est encore moins chère.

Bien sûr, cette valeur hautement subjective est la cible de toutes les manipulations, selon que l'on se trouve du côté de ceux qui vendent ou de celui de ceux qui veulent ou ont besoin. C'est qu'il en a fallu des émissions de M6 and co, rabâchées pendant des années, pour convaincre la population qu'un placard à balai suintant d'humidité dans un gros bourg de province pouvait valoir une vie de SMIC. Au début des années 90, un pavillon habitable dans une ville moyenne valait dans les 300 000 francs. De nos jours, le même à rafraîchir, le même chiffre, mais en euros. Six fois plus cher, la vétusté en prime.
C'est ça le marketing : créer un consensus sur la valeur des choses. Et perdre de vue leur coût véritable. Remplacer la rationalité économique de la valeur d'échange par la portée symbolique des valeurs attachées à cet échange.

De la foutue pensée magique.

Dans le même temps, on n'a cessé de nous asséner que le travail coûtait trop cher. Toujours trop cher, le travail, surtout celui des autres.
Mais voyons, ma bonne dame, le SMIC, c'est la ruine des entreprises, les salaires, ce sont les ennemis de la compétitivité ! Celle qui permet de fabriquer aujourd'hui des voitures même pas fiables (mais avec un GPS intégré !) pour le prix de la villa de mon adolescence, mais avec 10 fois moins d'ouvriers. On nous l'a tellement joué ce petit air-là que plus personne ne s'indigne de la progression des travailleurs pauvres dans notre société. Que plus personne ne sourcille quand on nous annonce que d'un côté, on va augmenter le SMIC de 2 % (et ça va ruiner les PME) et que de l'autre le gaz va prendre 10 % de plus. Donc les Smicards, c'est cher, mais pas le gaz. 10 % de charges énergétiques de plus dans une entreprise, ça fait moins mal que 2 % de SMIC.
Comprenne qui pourra.

Si ce n'est que nous jouons à la rationalité économique alors que nous nous vautrons dans la subjectivité des valeurs, dictées en fonction des intérêts d'un tout petit groupe, probablement les mêmes gens qui hurlent au gaspillage quand on finance les écoles ou les hôpitaux juste d'avant d'exiger le poing sur la table que l'on renfloue à perte et sans poser de question le tonneau des Danaïdes bancaires.

La vie d'un homme ne vaut plus rien. Seul son compte en banque fait loi. Il faut sauver une poignée de privilégiés corrompus, quitte à sacrifier des millions de personnes dans la balance.
Absurdes valeurs de notre temps où nous consacrons le meilleur de nous-mêmes à amasser des colifichets qui n'ont que le prix de notre asservissement. Dilution de notre humanité dans le consommateur éclairé qui purgera ses accumulations vaines dans un vide-grenier à 50 cts la pièce.

Et nous, qu'est-ce que l'on vaut vraiment dans ce merdier sans nom ? Une ligne comptable dans un bilan d'entreprise, un item noyé dans une moyenne statistique ?
Qu'est-ce qui compte vraiment quand on vit dans un monde de petits boutiquiers ? Qu'est-ce qui est vraiment important à mes yeux pour que j'y consacre du temps ?

Du temps.
Voilà la denrée rare.

Même le plus riche d'entre nous ne pourra jamais acheter des minutes pour les ajouter à ses heures.

Il y a le temps consacré à de vaines transactions, cette vie que l'on perd à la gagner, ces temps morts, des temps pour rien, des instants précieux qui nous filent entre les doigts comme s'égrènent des regrets. Il y a ces temps volés, où l'on nous distrait de l'essentiel, où l'on nous perd dans des considérations vaines, où l'on focalise notre attention sur des choses éphémères, sans consistance, sans aucune espèce d'importance, des choses que nous aurons oubliées demain à la faveur d'un nouveau mouvement de muleta.

Et puis il y a tout ce temps que l'on remplit de rires, de sourires, du brouhaha apaisant des discussions entre amis, du temps de vie, du temps pour vivre, du temps pour aimer. Le temps qui compte, le temps que l'on vit avec cette intensité toute spéciale, ce temps précieux où chaque seconde s'étire en une petite goutte d'éternité. C'est un temps grave, mais aussi un temps léger, celui que l'on prend, que l'on arrache à la futilité des temps frénétiques, un temps que l'on savoure, que l'on goûte pleinement, comme une gorgée précieuse d'un très bon vin, celui qui reste en bouche. Longtemps.

À moment donné, j'ai atteint cette sublime lévitation intérieure, cette faim d'absolu qui se nourrit de petits riens. C'est comme cela. Une ouverture, une aptitude, un élan et le monde entier sourit. Je savais déjà pendant ces instants précieux qu'il s'agissait là de quelque chose d'autant plus unique et important qu'ils étaient fragiles, éphémères, qu'il faut juste se contenter de prendre la vague et de se laisser porter, jusqu'à l'endroit où elle finit immanquablement par nous déposer. Cet état de grâce, je l'ai vécu avec d'autant plus de force, de puissance, que je voulais le graver dans ma mémoire pour les temps futurs et incertains où je serais de nouveau obligée de me coltiner avec la lassitude du quotidien au lieu de planer à la surface des choses. Je voulais encapsuler au plus profond de moi ces petites bulles de félicité afin de pouvoir ensuite m'en souvenir et me servir de leur puissance évocatrice pour allumer quelques lueurs dans les heures plus sombres.

La vague est repartie, comme elle est venue.
Mais j'ai gardé le goût de collectionner les petits instants précieux et je m'efforce, chaque jour, de me souvenir de ce qui compte vraiment pour moi et de ne plus trop m'en détourner.

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L’infinie solitude du ma?tre nageur un jour de pluie

La vraie valeur des choses, c'est le prix que les gens sont prêts à payer pour les avoir.

L'infinie solitude du maître nageur un jour de pluieNon, vraiment, c'est un objet magnifique, en parfait état de conservation, il est nickel. De la belle ouvrage, toujours parfaitement fonctionnel, poursuit-il. Mais voilà, ça ne suffit pas. En ce moment, il n'y a plus de marché pour cela. Ça vaut le prix du métal, pas plus, mais ce serait vraiment dommage.
L’horloger repose la montre centenaire dans son écrin avec un air désolé. Il y a quelques années encore, les collectionneurs étaient à l'affût de ce genre d'objet, pas extrêmement rare certes, mais une manifestation concrète du génie industrieux humain, le témoignage du temps patiemment investi par un homme méticuleux, soigneux et maître de son art. Cet objet avait la valeur du travail humain, de sa beauté intrinsèque, du soin dont il avait été entouré pendant toutes ces années, de sa capacité à survivre à l'histoire et à l'entropie naturelle des choses. C'était ce genre de choses qui importait.
Plus maintenant.

Maintenant, ça ne vaut que pour sa matière première, son prix comme valeur refuge, investissement sonnant et trébuchant en des temps de vaches maigres. À peine le prix d'un smartphone débité à la chaîne dans une usine à sueur, quelque part, à l'autre bout du monde, dans un de ces pays où la vie humaine est encore moins chère.

Bien sûr, cette valeur hautement subjective est la cible de toutes les manipulations, selon que l'on se trouve du côté de ceux qui vendent ou de celui de ceux qui veulent ou ont besoin. C'est qu'il en a fallu des émissions de M6 and co, rabâchées pendant des années, pour convaincre la population qu'un placard à balai suintant d'humidité dans un gros bourg de province pouvait valoir une vie de SMIC. Au début des années 90, un pavillon habitable dans une ville moyenne valait dans les 300 000 francs. De nos jours, le même à rafraîchir, le même chiffre, mais en euros. Six fois plus cher, la vétusté en prime.
C'est ça le marketing : créer un consensus sur la valeur des choses. Et perdre de vue leur coût véritable. Remplacer la rationalité économique de la valeur d'échange par la portée symbolique des valeurs attachées à cet échange.

De la foutue pensée magique.

Dans le même temps, on n'a cessé de nous asséner que le travail coûtait trop cher. Toujours trop cher, le travail, surtout celui des autres.
Mais voyons, ma bonne dame, le SMIC, c'est la ruine des entreprises, les salaires, ce sont les ennemis de la compétitivité ! Celle qui permet de fabriquer aujourd'hui des voitures même pas fiables (mais avec un GPS intégré !) pour le prix de la villa de mon adolescence, mais avec 10 fois moins d'ouvriers. On nous l'a tellement joué ce petit air-là que plus personne ne s'indigne de la progression des travailleurs pauvres dans notre société. Que plus personne ne sourcille quand on nous annonce que d'un côté, on va augmenter le SMIC de 2 % (et ça va ruiner les PME) et que de l'autre le gaz va prendre 10 % de plus. Donc les Smicards, c'est cher, mais pas le gaz. 10 % de charges énergétiques de plus dans une entreprise, ça fait moins mal que 2 % de SMIC.
Comprenne qui pourra.

Si ce n'est que nous jouons à la rationalité économique alors que nous nous vautrons dans la subjectivité des valeurs, dictées en fonction des intérêts d'un tout petit groupe, probablement les mêmes gens qui hurlent au gaspillage quand on finance les écoles ou les hôpitaux juste d'avant d'exiger le poing sur la table que l'on renfloue à perte et sans poser de question le tonneau des Danaïdes bancaires.

La vie d'un homme ne vaut plus rien. Seul son compte en banque fait loi. Il faut sauver une poignée de privilégiés corrompus, quitte à sacrifier des millions de personnes dans la balance.
Absurdes valeurs de notre temps où nous consacrons le meilleur de nous-mêmes à amasser des colifichets qui n'ont que le prix de notre asservissement. Dilution de notre humanité dans le consommateur éclairé qui purgera ses accumulations vaines dans un vide-grenier à 50 cts la pièce.

Et nous, qu'est-ce que l'on vaut vraiment dans ce merdier sans nom ? Une ligne comptable dans un bilan d'entreprise, un item noyé dans une moyenne statistique ?
Qu'est-ce qui compte vraiment quand on vit dans un monde de petits boutiquiers ? Qu'est-ce qui est vraiment important à mes yeux pour que j'y consacre du temps ?

Du temps.
Voilà la denrée rare.

Même le plus riche d'entre nous ne pourra jamais acheter des minutes pour les ajouter à ses heures.

Il y a le temps consacré à de vaines transactions, cette vie que l'on perd à la gagner, ces temps morts, des temps pour rien, des instants précieux qui nous filent entre les doigts comme s'égrènent des regrets. Il y a ces temps volés, où l'on nous distrait de l'essentiel, où l'on nous perd dans des considérations vaines, où l'on focalise notre attention sur des choses éphémères, sans consistance, sans aucune espèce d'importance, des choses que nous aurons oubliées demain à la faveur d'un nouveau mouvement de muleta.

Et puis il y a tout ce temps que l'on remplit de rires, de sourires, du brouhaha apaisant des discussions entre amis, du temps de vie, du temps pour vivre, du temps pour aimer. Le temps qui compte, le temps que l'on vit avec cette intensité toute spéciale, ce temps précieux où chaque seconde s'étire en une petite goutte d'éternité. C'est un temps grave, mais aussi un temps léger, celui que l'on prend, que l'on arrache à la futilité des temps frénétiques, un temps que l'on savoure, que l'on goûte pleinement, comme une gorgée précieuse d'un très bon vin, celui qui reste en bouche. Longtemps.

À moment donné, j'ai atteint cette sublime lévitation intérieure, cette faim d'absolu qui se nourrit de petits riens. C'est comme cela. Une ouverture, une aptitude, un élan et le monde entier sourit. Je savais déjà pendant ces instants précieux qu'il s'agissait là de quelque chose d'autant plus unique et important qu'ils étaient fragiles, éphémères, qu'il faut juste se contenter de prendre la vague et de se laisser porter, jusqu'à l'endroit où elle finit immanquablement par nous déposer. Cet état de grâce, je l'ai vécu avec d'autant plus de force, de puissance, que je voulais le graver dans ma mémoire pour les temps futurs et incertains où je serais de nouveau obligée de me coltiner avec la lassitude du quotidien au lieu de planer à la surface des choses. Je voulais encapsuler au plus profond de moi ces petites bulles de félicité afin de pouvoir ensuite m'en souvenir et me servir de leur puissance évocatrice pour allumer quelques lueurs dans les heures plus sombres.

La vague est repartie, comme elle est venue.
Mais j'ai gardé le goût de collectionner les petits instants précieux et je m'efforce, chaque jour, de me souvenir de ce qui compte vraiment pour moi et de ne plus trop m'en détourner.

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La fin du tunnel

Je roule tranquillement dans les lacets verdoyants du Lot-et-Garonne du bas lorsque j'apprends par la voix de ma fid?le radio que je vais me payer une bonne tranche de campagne officielle. Fl?te, alors, c'est qu'il y aurait encore des ?lection...

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