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Malédiction économique: les taux négatifs

Les entreprises ne payant pas les intérêts de leur dette sont un peu comme ces étudiants ne passant jamais d’examen : elles vivotent tant bien que mal sans accomplissement ni réussite notables. Le niveau actuel des taux devrait promouvoir l’investissement car les marges des entreprises sont d’autant plus appréciables que le coût en capital, lui, est négligeable. Les projets même les moins rentables devraient en effet être explorés dans un tel contexte car l’infime service de la dette est censé encourager prises de risque et entrepreneuriat. Pourtant, la période de taux d’intérêt excessivement bas qui dure depuis de longues années semble affecter négativement le monde de l’entreprise et de la consommation qui réagit à rebours de la théorie – et du bon sens – économiques.

Dans un tel contexte, la théorie économique comportementale est précieuse pour étudier l’attitude de toute la chaîne des intervenants, comme ces patrons d’entreprise qui se reposent sur leurs lauriers, voire qui se ramollissent, tandis qu’un environnement de taux d’intérêt plus élevés les aurait contraint de restructurer et de rationaliser. Les investisseurs, pour leur part, ont tendance à ne pas être sélectifs quand le loyer de l’argent est modique et ont donc une tendance accrue à placer leurs deniers dans certaines entreprises peu viables, monopolisant ainsi de précieuses ressources qu’il aurait été nettement plus judicieux d’allouer à d’autres. Les institutions financières – dont les marges se retrouvent extraordinairement comprimées du fait des taux nuls exacerbant leur fragilité intrinsèque – tombent également dans le panneau en ayant tendance à accorder des prêts, et même à inonder de crédits, jusqu’aux débiteurs les moins solvables. Il s’agit donc bel et bien d’une sorte de « zombification » des intervenants économiques qui se retrouve ainsi favorisée, voire ardemment promue, en premier lieu et au premier chef par le système bancaire qui maintient sous respiration artificielle nombre d’entreprises peu productives qui, à leur tour, ont tendance à soutenir d’autres maillons de la chaîne peu viables.

Voilà pourquoi nombre d’économistes – et beaucoup de banquiers – sont vent debout contre les taux négatifs : car, en réduisant dangereusement les marges des banques, ils les poussent littéralement à des comportements à risque qui les affaiblissent, tout en soustrayant de précieuses ressources aux entreprises les plus efficientes. A certains égards, les taux négatifs auraient tendance à favoriser les monopoles et la concurrence déloyale qui sont, comme on le sait, nocifs pour la croissance et pour la confiance. Ardent défenseur moi-même des taux négatifs et de la politique monétaire actuelle de nos banques centrales, je ne peux toutefois faire abstraction de ce phénomène de sociétés zombies infectant désormais à grande envergure notre système, et menaçant sérieusement et d’autant plus notre économie de combustion spontanée que nombre de ces entreprises mortes-vivantes s’avèrent compliquées à déceler…

C’est, en outre, à un effet boule de neige de liquéfaction de ces zombies que nous pourrions être potentiellement confrontés, susceptible d’être induit par un événement anodin. Souvenons-nous de la crise des subprimes qui implosa, à l’été 2007, à la faveur d’une petite hausse des taux d’intérêt US. Notre système s’avère aujourd’hui si fragilisée par ces zombies – eux-mêmes effet collatéral des taux négatifs – qu’une simple étincelle suffirait à l’embraser. En résumé, nos banques centrales – et nous avec – sommes face à un dilemme cornélien : le maintien des taux à leurs niveaux actuels génère un pourrissement du système, sachant que leur remontée amènerait une paralysie de nos économies extrêmement vulnérables par une crise financière dont ne nous sommes toujours pas remis après plus de dix ans.

 

Michel Santi

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