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Lettre sur le temps qu’il fait

marguerites

Par Pièces et main d’œuvre

Amis de La Décroissance, vous nous conviez à nous exprimer, parmi d’autres, à l’occasion du « sommet sur le climat » qui aura lieu en novembre 2015, à Paris. L’idée, bien sûr, est que de tous ces propos surgissent au moins des bouts de savoir sur ce qui nous arrive – à nous les humains, nés de l’humus, vivant jusque voici peu, de et sur l’humus. Au mieux, d’énoncer des motifs d’espérance, voire des moyens de résistance à la destruction de notre milieu par l’inhumanité hors-sol et machinique.

A priori, cet « événement » créé de toutes pièces par les services de communication nous indiffère. Faut-il se démener à contester, de façon mécanique et ritualisée, les leurres offerts à nos critiques ? Faire de la publicité à une opération publicitaire ? Mais bien sûr, l’idée revient à chaque « sommet », de retourner contre lui-même cet immense moment publicitaire pour lui faire servir d’autres causes. Il n’y faut qu’un contre-événement plus spectaculaire que l’événement ; cortèges, émeutes, attentats ; ou une formule qui ramasse l’air du temps en un projectile imprévu. C’est ça le facteur humain que la machinerie veut éradiquer. Il suffirait d’un tweet. D’une étincelle. D’un battement d’ailes. Etc. Si la révolte a besoin d’occasions, dira-t-on, celle-ci en vaut une autre. Quant aux motifs, elle en éclate. Deux siècles d’emballement industriel et technologique ont suffi pour détruire les espèces et les forêts qui avaient échappé aux chasses des primitifs et aux haches des paysans ; pour dévaster et plastifier les océans ; pour infester notre milieu naturel de tant de poisons et radiations que les coupables de ces ruines n’ont plus qu’une issue à nous offrir : la fuite et l’enfermement dans la technosphère.

Nous qui voyons de nos fenêtres la fonte des glaciers, nous n’avons pas besoin de l’expertise des scientifiques du Giec pour constater le chaos climatique. Il en est sans doute de même pour les populations submergées du Golfe du Bengale et pour celles du Sahel, toujours plus asséché. D’ici novembre, plus personne ne supportera d’entendre encore parler du « sommet sur le climat ». De son coût extravagant ; du sponsoring par les entreprises écocidaires ; du cynisme de ce Green World Show (vous souvenez-vous d’Al Gore, vice-président des États-Unis, promoteur d’Internet et des nouvelles technologies, prophète de la crise climatique et prix Nobel de la paix). Nul ne s’attend à ce qu’il tienne son objectif affiché, « contenir à 2°C le réchauffement de la planète » – pas plus que les « sommets » qui l’ont précédé. Pour cette raison même, il pourrait parvenir à des accords permettant aux medias d’afficher une « réussite » amplifiée par l’effet de surprise et de soulagement. « Échec » ou « réussite », ses effets se diffusent déjà, comme un nuage d’encre ou de sang dans un milieu marin.

La gouvernance mondiale déploie le spectacle de son existence, de sa puissance, de son emprise croissante au-delà des conflits inter-étatiques et entre systèmes d’alliances économiques et civilisationnelles. Cette emprise n’est d’abord que celle des technologies qui maillent et unifient la planète, et forcent les gouvernements locaux à se plier aux normes les plus efficientes. L’État mondial existe déjà, c’est le réseau de technostructures global dirigé par la technocratie planétaire, en symbiose avec sa machinerie cybernétique. La campagne du « sommet climatique » est aussi une opération de réhabilitation de la science et des scientifiques. Les médias ont mis en scène l’affrontement entre les mauvais savants, « les climato-sceptiques », au demeurant peu nombreux, incompétents ou simplement vendus aux entreprises écocidaires, et les bons savants du Giec, champions de l’environnement et de l’intérêt général. Il nous est ainsi rappelé qu’« une autre science » est non seulement nécessaire, mais possible : la science civique des bienfaiteurs de l’humanité.

Le Monde et certains de ses rubricards s’activent à la promotion de cette autocritique scientifique des applications de la science. Recension des études alarmistes, éloges des « lanceurs d’alerte », demandes de protections juridiques et professionnelles. Il s’agit de restaurer le prestige de l’expertise et de confiner à l’autorité scientifique le monopole de la vérité sur son activité. Monopole toujours plus ébrêché depuis des décennies par les mouvements de victimes et d’ennemis des technosciences. Que le cahier « Sciences » du « journal de référence » soit par ailleurs le principal porte-voix des transhumanistes en France vérifie seulement sa ligne en la matière : la science est polyvalente, tout dépend de ce qu’on en fait. Ainsi, après avoir été la base du développement des forces productives et destructives depuis la révolution industrielle, après avoir rendu possible la destruction du milieu naturel et sa transformation en marchandises, nuisances et déchets, la science se voit confier un riche programme de recherches, avec les moyens et la puissance associés.

Évaluations quantitatives et qualitatives des destructions. Études d’adaptation des humains à leurs nouvelles conditions sociales et environnementales. Études de réhabilitation de certains milieux. Études de production de néo-milieux artificiels et de nouvelles variétés d’humanité. On voit que « dans un monde qui bouge », on n’a pas fini de nous sommer de « nous adapter ». Mais détruire, construire, c’est toujours des emplois, de la croissance, des points de PIB. La destruction créatrice selon Schumpeter. Et la priorité c’est l’emploi, selon tous les autres. L’effet du « sommet sur le climat », de sa mise en scène apocalyptique par « tous les gouvernements de la planète » et les rapports des bons savants du Giec, ce peut être la réactivation de l’industrie nucléaire et l’avènement de la géo-ingénierie, censées pallier des surcroîts de « réchauffements climatiques ». Il est bien vrai qu’un autre monde est possible, celui que produit déjà l’emballement technologique, désormais travesti d’impératifs écologiques. Tous les ingénieurs de toutes les Silicon Valley, tous les talents de la creative class (Richard Florida), si open et cool en matière de lifestyle (c’est mon choix !), travaillent à la mise au point de la smart planet d’IBM.

La planète « intelligente » sous contrôle du filet de capteurs global et sous contrainte de sa régie informatique automatisée. La machine à gouverner des cybernéticiens. Là, il n’y a pas le choix, c’est « l’urgence climatique » qui commande, dit notre ministre de l’Environnement. (Le Monde, 2 juin 2015) Climatique ou non, chacun sait ce qu’un État d’urgence permet de faire à qui le proclame : tout ce qu’il veut et peut. Toujours moins d’eau, toujours moins d’air, toujours moins de Terre. La technocratie n’a plus besoin de cette populace des décombres et des terrains vagues, à la périphérie des métropoles. Ni comme main d’oeuvre, ni comme marché. Elle se lasse de partager ce rognon de Terre avec ces bouches inutiles, de les nourrir à coups d’aide sociale et humanitaire. Les plus riches sont partis. Ils ont leurs résidences, closes et gardées, leurs îles, leurs paradis d’où ils gèrent leurs affaires par smartphone et visioconférences. Leurs urbanistes conçoivent déjà leurs villes flottantes, sous bulle ou sur polder. Cette planète serait très vivable, savez-vous, pour une élite de technologistes augmentés, de cybernanthropes ayant abandonné à leur propre sort les « zones grises » où les seigneurs de la guerre, califes, mafias, narco-trafiquants règnent déjà sur les masses de « chimpanzés du futur ».

Nous n’avons pas besoin de plus « d’informations » pour dire ce qui nous arrive et y faire face. La contradiction principale de notre temps oppose désormais l’humanité (d’origine animale) à l’inhumanité (d’avenir machinal). Nous n’avons de chance de survie qu’à saisir ce qui fait notre humanité et à le cultiver. Cette conclusion mièvre et banale se révèlera, si elle est prise au sérieux, la plus exigeante et la plus radicale de toutes.

Pièces et main d’œuvre
Grenoble, juin 2015

piecesetmaindoeuvre.com

http://altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article28934

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