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Les nombrils du monde

La courte journ?e d’hiver ?tait termin?e, la froide nuit de janvier avanc?e, les ?tudiants rangeaient livres et papiers avant de s’emmitoufler dans leur chaud manteau. Chacun ? leur rythme, selon leurs priorit?s, ? la queue leu leu, tous quitt?rent la classe ; certains prirent tranquillement la route de la maison, d’autres se dirig?rent impatients vers le prochain rendez-vous ; moi, devant le travail accompli, je retrouvais paisiblement ma routine habituelle et mes pens?es, en direction de mon appartement. Solitaire, affrontant le vent glac? de la rue Sainte-Catherine, je marchais, songeur, accompagn? d’une musique chaude et r?confortante, guid? intuitivement par le quotidien. J’ai toujours aim? ces moments o?, seul, en ?piant subtilement la jungle urbaine qui nous entoure, je me laisse aller ? travers mes pens?es et mes projets, en r?fl?chissant ? hier et demain, tout en analysant aujourd’hui. Ce bref instant o? l’on observe la vie.

? l’entr?e principale de la gare souterraine, j’ouvris et tins la porte ? une dame qui me talonnait, je lui fis un sourire et descendis d’un pas l?ger les escaliers qui menaient ? un long couloir bond? o? papiers, d?chets et poussi?res tourbillonnaient au rythme des passants. ? quelques pas de leur poubelle respective, gisant sur le sol, tous ces emballages et ces suremballages attendaient in?luctablement le concierge. ?tonnamment, plus l’environnement qui nous entoure est sale, plus nous le salissons. Il suffit que, sans y penser, une personne utilise le sol comme d?potoir, pour que, sans le savoir, il ouvre la porte ? d’autres pour l’imiter.

Arriv? ? la billetterie, j’achetai poliment mon droit de voyager, en prenant bien le temps de remercier le gardien du tourniquet au grand dam de la file de gens press?s qui maugr?aient derri?re moi. Je continuai instinctivement ma route, puis j’attendis le wagon patiemment alors que, voyant le temps passer, la foule s’impatientait d?j?. Le bruit du train, sourd et lointain, rassura la horde d’impatients. Le quai se mit soudainement ? fourmiller, la multitude, sans doute excit?e par le coup de vent qui apportait un peu d’air frais, s’entassa, pr?te ? bondir sur le premier si?ge venu. Le train s’immobilisa et les portes s’ouvrirent ; pris ? l’int?rieur, les passagers qui avaient atteint leur destination rag?rent devant le mur humain en cherchant une l?g?re fissure pour se faufiler ; ? l’ext?rieur, pendant que certains, comme moi, tentaient d?sesp?r?ment de cr?er une br?che pour ces pauvres prisonniers du train, d’autres se bousculaient sans g?ne, aux plus forts la place. Il serait pourtant si simple de d?gager les porti?res, si logique d’attendre que le train se vide avant de le remplir et si humain de se respecter mutuellement entre personnes dites civilis?es.

Une fois cette mascarade termin?e, je pris ma place au sein du casse-t?te, mais, malheureusement, le morceau que j’?tais n’?tait possiblement pas au bon endroit. ? l’?troit entre un homme qui, par distraction probablement, avait gard? sur ses ?paules son sac ? dos et un professionnel qui, par son statut ?vident, lisait son ?norme journal confortablement ? bras ouverts, j’essayais de garder ma maigre place, en m’effa?ant de plus en plus. Sorti de mes pens?es, inconfortable et susceptible, j’observai tous ces airs mornes et ces visages sans sourires, toutes ces bousculades inutiles et toutes ces personnes sans mani?res. De tout son tube fluorescent, l’abominable lumi?re ?clairait les passagers en d?voilant sous mes yeux tous ces gens qui s’installent comme s’ils ?taient seuls au monde, telle sa Majest?, le ma?tre du wagon. Est-ce un manque de civisme que de rester l? comme un roi ? Nous vivons tous, ? ce que je sais, sur la m?me plan?te. D?poser son sac ? dos, regarder autour de soi, penser un peu ? son voisinage ne sont pas des gestes si compliqu?s et si h?ro?ques. C’est sans doute moi qui exag?re…

Depuis toujours, soit d’aussi loin que le plus vieux de mes souvenirs, j’essaie de m’adapter ? mon environnement, de le respecter et d’agir en pensant ? l’autre. Ce sont peut-?tre les valeurs de mes parents que j’ai assimil?es. Depuis mes premiers pas, mon p?re m’a toujours r?p?t? de traiter mon prochain comme je voulais ?tre trait?. Selon moi, cette simple phrase devrait ?tre ? la base de notre vie en communaut?, de notre harmonie en soci?t?. Nous avons tous une responsabilit? envers le monde qui nous entoure. Nous lui devons respect et attention. Le civisme, c’est le d?vouement de l’individu pour la collectivit?, du citoyen pour l’?tat. Ce d?vouement, cette action de se consacrer ? l’autre, ne devrait-il pas ?tre inn? chez l’Homme ? Souvent, la plupart y pensent, mais peu passent ? l’action.

Voil? ma station d’arriv?e ; je d?barquai en esquivant au passage quelques Majest?s qui, trop concentr?es ? attendre leur tour, ne bougeaient point. Je marchai en m’arr?tant ici pour laisser passer une dame, l? pour r?pondre ? une question, l?-bas pour ouvrir la lourde porte ? un homme qui, sauf son air m?prisant et arrogant, n’avait rien de particulier. Nos muscles manquent-ils d’entra?nement ou toutes ces moues sont-elles volontaires et dirig?es ? D?courag?, je sortis et tins la porte ? la prochaine personne qui eut la gentillesse de m’offrir un timide sourire que je partageai avec le suivant, emball?. L’humeur d’une foule nous p?n?tre et, sans le savoir, notre inconscient l’absorbe telle une ?ponge et tel un miroir nous la r?fl?chissons. Parfois, moi aussi, je suis fatigu?, ?puis? et distrait dans mes pens?es, mais je reste rarement indiff?rent ? une petite attention, ? un sourire sinc?re, ? un rire spontan? ou ? un soupir d?sesp?r?. Curieusement, c’est le soupir d?sesp?r? qui m’affecte le plus, comme s’il fallait deux sourires pour ?liminer une larme, deux rires pour oublier un pleur. Sommes-nous toujours conscients que notre moue affecte celles des autres ? Par moments, en prenant le transport en commun, j’ai l’impression d’avoir manqu? la consigne qui dit : « Laissez votre sourire ? l’ext?rieur ».

L’autobus arriva et le chauffeur distrait nous accueillit. Comme ? l’habitude, je restai debout ? l’arri?re afin de laisser ma place assise ? quiconque en aurait potentiellement besoin et, ?trangement, ce sont ceux qui en ont souvent le moins besoin qui s’asseyent lourdement. Pourtant, ? l’occasion, il y a certaines gens qui, ? ma grande joie, se l?vent et c?dent g?n?reusement leur si?ge ? un a?n?, ? un voisin. Mais ce jour-l?, ce ne fut point le cas. Cette femme enceinte est debout et emprisonn?e dans la faune urbaine, tandis que ce sac ? main est confortablement assis sur son si?ge ? c?t? de son fier propri?taire. Toutes ces personnes absorb?es, d?bord?es et pr?occup?es qui resteront assises sur leur pr?cieux banc, pendant que, accot? sur ses b?quilles, cet homme maladroit oscille, incertain, suivant le mouvement du bus. Je leur offrirais bien le si?ge que je leur avais r?serv?, mais que je n’ai plus ? partager. Pourtant, il suffit souvent qu’une personne fasse une amorce de geste pour qu’un autre poursuive la motion et que, finalement, tout le monde s’offre gentiment. Sauf que, depuis quelque temps, les autobus d?bordent, nous sommes coinc?s ? toute heure du jour ou de la nuit. Et, plus l’autobus est plein, plus le voyage est d?sagr?able. Blas?, le chauffeur acc?l?re brusquement, tourne et freine violemment ; les passagers entass?s les uns sur les autres s’accrochent, s’agrippent et virevoltent suivant les humeurs de la route.

Parfois, le transport en commun est une esp?ce d’?norme bo?te ? sardine o? l’on paie probablement pour avoir l’unique privil?ge d’en sortir lorsqu’on le d?sire. Ces dirigeants qui, du haut de leur tr?ne lointain, planifient nos all?es et venues pensent-ils un instant ? nous, les clients ? Quelquefois, en attendant l’autobus matinal, je regarde, presque jaloux, ces grosses voitures qui d?filent sous mes yeux frigorifi?s, j’envie leur confort et leur libert? et j’imagine que, ironiquement, la plupart se dirigent plus ou moins vers la m?me destination, chacun ? son volant. On salue son voisin aux feux rouges, on culpabilise un peu et on passe ? autre chose. Horaires complexes et charg?s, d?sir d’autonomie et responsabilit?s croissantes, les raisons sont nombreuses et connues. Et si tout le monde donnait un instant, une fraction de minute, ? l’inconnu qu’il c?toie par destin chaque matin, imaginez toutes ces ?mes heureuses et ces heures gagn?es. Mais, le voisin risquerait d’en gagner plus que nous, car nous avons cette f?cheuse habitude de toujours nous comparer avec le plus nanti. La gestion des instants de gentillesse serait ?ventuellement comptabilis?e et confi?e ? des entreprises priv?es qui superviseraient l’?quit? envol?e.

L’autobus s’arr?ta, je d?barquai et entrai ? l’?picerie o? mon souper m’attendait. Dans les rayons, une m?re et ses enfants couraient les rabais en poussant un immense panier presque vide, mais pourtant plein de calories. Est-ce que j’aide suffisamment ces gens dans le besoin ? ? l’abri des regards et des jugements, je n’ai point partag? avec ce pauvre mendiant qui r?clamait mon aide. Peut-on donner trop ou seulement pas assez ? Il y a beaucoup de gestes comme ?a qui demandent r?flexion et qui se quantifient difficilement. On peut toujours en faire plus. Je recycle, mais est-ce assez ? Je fais des dons, mais est-ce suffisant ? Mon b?n?volat reste au stade de d?sir et de projet. Le temps nous manque. Tout va trop vite…

La caissi?re me redonna ma carte de guichet et elle emballa mes quelques achats dans ces fameux sacs en plastique qui envahissent nos vies. D’ailleurs, lorsque je r?clame tout bonnement des sacs en papier, des yeux surpris et d?boussol?s m’observent et m’?pient comme si ma petite personne venait d’un monde lointain, d’un univers parall?le. Il faut donc croire qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui font cette curieuse demande. Mais les commer?ants ne les proposent plus, l’ancienne question papier ou plastique a disparu un jour quelconque. Est-ce que l’on s’habitue tout simplement ? ce que les entreprises nous offrent ? Elles nous donnent des sacs en papier et nous prenons le papier, elles nous tendent des sacs en plastique et, sans poser de questions, nous ramenons le plastique ? la maison.

Je pris mes sacs en plastique et, une fois ? l’ext?rieur, je me souvins de cette affiche ? l’int?rieur qui nous sugg?rait sobrement d’acheter un sac r?utilisable. Je l’ai lu sans plus. Et l?, maintenant, je suis d?j? trop loin. Une autre fois, le « demain », le « plus tard », mais surtout pas le « aujourd’hui » ; je suis trop fatigu?, j’ai eu une trop dure journ?e, une semaine trop charg?e. Et telle une r?compense de mes efforts pass?s, je prends cong?. Pourtant, j’aurais d? ? ce moment-l? encourager cette merveilleuse id?e qui illustre un changement de mentalit? et une prise de conscience chez nous, consommateurs. Nos actions et nos gestes d’aujourd’hui doivent am?liorer le demain de nos enfants, l’apr?s-demain de nos petits-enfants. Le civisme, ce sont ces petites choses ou ces attentions que l’on fait pour autrui, pour soi, pour la soci?t? et pour demain. Agir ensemble pour l’autre. L’autre, il est l? avec moi ? l’?picerie, dans la rue, dans l’autobus, partout.

? l’intersection, je croisai tout bonnement un homme qui me salua au passage en me souhaitant gentiment une bonne fin de soir?e. Eh bien, ce soir-l?, c’est ce sourire que je ramenai ? la maison.

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