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Les enseignants saignés

Les enseignants seraient les grands perdants dans la réforme voulue par le gouvernement, basée sur le système de la retraite par points… c’est en tout cas l’avis de Daniel Cohen, et il n’est pas le seul à le penser.

Daniel Cohen, directeur du département de l’économie à l’ENS (Ecole Normale Supérieure, interviewé par Léa Salamé et Nicolas Demorand, le 11 décembre, sur l’antenne de France Inter, a été d’une parfaite clarté, et a expliqué pourquoi le projet de réforme voulu par le gouvernement ne tenait pas la route.

Extraits : « le gouvernement dit que cette réforme est juste, parce qu’elle est universelle (…) mais quand vous expliquez à un enseignant que sa retraite va perdre 25 à 30%, on ne voit pas le principe de justice qui peut être évoqué pour le justifier (…) toute l’erreur du gouvernement est de penser que cette réforme de la retraite est juste (…) inscrire dans la loi que les enseignants vont recevoir des primes pour compenser la perte, on a envie de se dire, mais à ce moment-là, pourquoi faire toute cette histoire ? ».

Affirmant que les enseignants sont les grands perdants de cette réforme, il assène : « faire une indexation sur toute la vie, (au lieu de s’en tenir aux derniers salaires) c’est leur faire perdre une partie de leur retraite  ».

Pour lui, il s’agit seulement de chercher à faire des économies budgétaires, et de rien d’autre…et que ça se ferait, entre autres, sur le dos des enseignants.

A la question que pose Léa Salamé : « est-ce que la réforme à point, c’est bien ?  », il répond : « faire comme le gouvernement le fait, c’est une mauvaise chose, et beaucoup de choses qu’a fait le gouvernement ont ajouté à l’anxiété qui existait déjà au lieu de la résoudre.

Une des erreurs les plus importantes, à mon avis, c’est cette idée qui a circulé au départ, et sur laquelle on est en train de revenir, heureusement, c’est l’idée qu’une des vertus de ce système de la retraite à points, permettrait une autorégulation, (…) et c’est une idée profondément fausse (…) ce système ne nous protège pas des aléas de l’existence (…) ce qu’on oublie dans ce système par points, c’est que l’arme des cotisations qui pourraient être augmentées en cas de coup dur, ne doit certainement pas être abandonné ».

Il résume : « équitable, ça ne l’est pas, autorégulé, pas d’avantage, et voilà les erreurs qui ont fait que cette réforme, laquelle devait réduire l’anxiété des français, est en train de produire l’effet exactement inverse, à quoi s’ajoute l’erreur fondamentale du gouvernement d’avoir voulu faire une retraite plus grosse qu’il n’est capable de la gérer en harmonisant, non pas seulement les régimes privés entre eux, mais aussi le privé et le public. Là on voit que le gouvernement a eu une ambition démesurée par rapport à sa capacité politique d’agir (…) et l’idée d’une autorégulation est tout simplement absurde ».

Quant à l’entrée graduelle décidée par le gouvernement, il répond avec humour, « non ce n’est pas une bonne réponse, soit le projet est bon et on le fait, soit il ne l’est pas et on y renonce…le fait qu’il soit appliqué graduellement ne change rien  ».

En conclusion il cite l’exemple suédois dont le gouvernement avait tenté une réforme identique, et qui a été obligé de faire rapidement machine arrière afin de corriger le système devant la crise qu’il avait provoqué. lien

Voilà… pour ce grand économiste, la messe est dite, et il assure que ce gouvernement se plante…

D’ailleurs, bien avant lui, un certain François Fillon, s’exprimant devant une assemblée de patrons, le 10 mars 2016, lors de son « grand oral  », sur l’antenne de Public Sénat avait déclaré : «  le système par points, en réalité, ça permet une chose qu’aucun homme politique n’avoue, ça permet de baisser chaque année le montant des points, la valeur des points, et donc de diminuer le niveau des pensions ». lien

Voilà qui a le mérite de la clarté.

Une autre économiste, Thomas Piketty en l’occurrence, s’était déjà ému que les plus hauts salaires (10 000 € bruts par mois) ne cotisent qu’à 2,8% contre 28% pour les autres, alors qu’un autre économiste, Michael Zemmour signale un autre problème : à partir du basculement dans la réforme, les riches actifs n’auront plus à cotiser autant que dans l’ancien système.

Il précise : « cela veut dire que pendant plusieurs décennies, le système de retraite devra en même temps verser des pensions calculées sur des très haut salaires, tout en ayant renoncé à percevoir des cotisations sur les très hauts salaires »…une perte qu’il estime à 3 milliards d’euros par an. lien

Les enseignants, dont les salaires sont déjà largement sous-évalués, seraient donc les grands perdants de cette réforme.

Et pourtant, ils ne sont déjà pas les mieux aimés de la république.

Alors qu’au Luxembourg, les profs de lycée culminent à 66 273 € annuels, le français ne touche que 24 580 €… pour nos voisins teutons, il s’agit de 50 075 €… outre Quiévrain, c’est 36 241 €… nos voisins outre Pyrénées reçoivent pour leur part 35 622 €lien

Mais si finalement, Macron persiste et signe, ce ne seront pas les seuls grands perdants de cette réforme par points.

D’après de nombreux experts, on peut compter dans les perdants, les avocats, dont les cotisations passeront de 14% à 28,12%, les professionnels de santé, qui vont voir une augmentation de leur cotisation, et même si les exploitants agricoles pourraient être rassurés de bénéficier de la retraite minimum (85% du smic), ils verraient leur taux de cotisation passer de 24,75… à 28,12%. lien

Pourtant on ne peut pas dire qu’ils soient les mieux lotis du pays.

Finalement, ils sont nombreux à se dire que, dans cette réforme, une grande majorité de français sera perdant…d’autres vont plus loin en déclarant : « ils sont tous perdants ».

A y regarder de plus près, alors que la réforme entend «  revaloriser les pensions des femmes  », le système serait finalement défavorable aussi aux femmes… car le calcul des droits sur l’ensemble de la carrière va fragiliser les plus précaires, dont les femmes.

Alors, bien sûr, Edouard Philippe, dans son intervention du 11 décembre, a fait quelques annonces pour tenter de calmer la contestation, affirmant qu’il ne cherche pas de « petites économies ici ou là ». Lien

Ce qui ne l’a pas empêché de demander « des efforts aux français », mais charité ordonnée ne commence-t-elle que par soi-même ? lien

Des internautes impertinents lui font aimablement remarquer qu’il utilise 14 chauffeurs, 60 cuisiniers et hôteliers… et que finalement il n’y a pas moins de 604 personnes qui travaillent pour le 1er ministre. lien

Finalement seuls quelques nantis seraient les grands bénéficiaires de cette réforme incongrue, et le gouvernement pourrait se demander s’il ne va pas y laisser quelques plumes.

Nous le saurons bientôt.

En attendant, les syndicats ont bien compris le message, et appelle déjà à élargir le mouvement et à l’installer dans la durée. lien

Pour aller encore un peu plus loin, certains politologues n’hésitent pas à penser que, derrière tout ça, il y aurait la stratégie gouvernementale consistant à pousser le citoyen à assurer lui-même sa retraite, investissant là où il peut, dans l’immobilier en particulier, convaincu d’avance qu’ils seront les dindons de la farce…

Le choix machiavélique de macron serait donc de durcir la situation, espérant faire cesser la contestation, avant Noël, et sa célèbre « trève des confiseurs »… une trève en remplaçant une grève, puis passé les fêtes, tous les citoyens reprendraient le chemin « de la sagesse »…

Reste à savoir ce qu’en diront les intéressés ?

Et puis, la jeunesse, première concernée par cette réforme comprendra-t-elle à quel point elle est menacée…

Cette réforme ne serait donc qu’un leurre destiné une fois de plus à accélérer l’abandon des services publics ?

La question mérite d’être posée.

Comme dit mon vieil ami africain : « tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ».

Le dessin illustrant l’article est de Dawid

Merci aux internautes pour leur aide précieuse.

Olivier Cabanel

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