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Les « belles histoires » de l’oncle Jules

Tout le monde, ou presque, a entendu parler, un jour où l’autre de Jules Michelet, considéré par certains comme un « grand historien », et par d’autres comme un « raconteur » de belles histoires, très éloignées de la réalité.

La polémique ne cesse de gonfler pour savoir si il faut célébrer Napoléon, ou « La Commune »… voire les deux, et en même temps, « l’histoire de France » de Jules Michelet est rééditée… une bonne idée ?

Pas sûr, s’il faut en croire un autre historien, Henri Guillemin, le vilain petit canard, interdit de médias en France pendant des lustres, parce que, comme dans la chanson de Béart, « il a dit la vérité, il doit être exécuté ».

Fort heureusement, l’œuvre de Guillemin a survécu, grâce entre autres à l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), lequel a pérennisé dans la pellicule les conférences de l’historien.

Mais qu’a dit en substance l’historien pour s’assurer ainsi l’ire de « l’intelligentzia historienne » ?

Il a dit qu’on ne pouvait pas travestir la réalité, dans le but de fonder « un discours national », qu’on ne pouvait pas enjoliver la vérité pour la rendre acceptable, la sublimer pour donner à un peuple le sentiment d’être plus glorieux qu’il ne l’est en réalité… et pour ce, Guillemin se base sur des faits, cherche des preuves, fouille, investigue, sans prendre pour argent comptant ce que les « historiens habilités » écrivent.

Ainsi lorsque Michelet flatte l’égo national en mettant Napoléon sur un piédestal, assurant que l’empereur était un fin lettré, Guillemin sort des archives les lettres authentiques, et nous fait découvrir que l’empereur ne savait pas écrire, qu’il prenait souvent un mot pour un autre, et que ses écrits, bourrés de fautes, étaient en plus, souvent illisibles, prouvant ainsi que les lettres produites par Michelet n’étaient pas de la main de Napoléon.

Guillemin ira beaucoup plus loin, apportant la preuve que Bonaparte détestaient les français, comme il l’écrivait lui-même : « féroces et lâches, les français joignent au vice des germains, ceux des gaulois (…) c’est le peuple le plus hideux qui ait jamais existé ». lien (curseur à 16’50’’) 

Michelet assure que Napoléon était un grand stratège… damned encore perdu : à l’école militaire de Brienne, il était régulièrement battu dans les exercices de stratégie.

Finalement, l’empereur des français sera le responsable de la mort de 4 à 7 millions de personnes, et certaines défaites auront été présentées comme des victoires.

Le fait que Napoléon dictait lui-même à ses historiens, le déroulement de la bataille n’y était pas pour rien…

La fable du « pont d’Arcole » a fait long feu, et peu d’historiens ont rappelé que lors de ce fait « glorieux », Bonaparte s’était embourbé dans la vase du fleuve, mettant à mal l’image idéalisée d’un audacieux général. lien

 

Il suffit de lire ce qu’en écrivait Christian-Marc Bosséno dans « je me vis dans l’histoire » (Bonaparte, de Lodi à Arcole/annales historiques de la Révolution Française, N° 313, 1998). lien

Cerise sur le gâteau, c’est le 28 mai 1802 qu’il aura rétabli l’esclavage en Guadeloupe, pour faire probablement plaisir à sa Joséphine, fille d’une riche famille de colons.

C’est d’ailleurs Napoléon lui-même qui avait écrit avec un certain cynisme : « l’histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d’accord ». lien

Citant RobespièreGuillemin déclare : « c’est la vérité qui est coupable »… et il résume ce qu’il faut penser de cette homme qui avait dit : « Un homme comme moi se fout de la vie d’un millions d’hommes » ajoutant : «  toute la carrière de ce soldat politicien repose sur le fait qu’il a été l’instrument choisi par un groupe de financiers politiciens » puis il rappelle la parole de l’empereur  : « avec des absurdités, on est toujours sûr d’occuper les hommes et c’est comme ça qu’on les mène…la religion ? Une fable propice à la domination des malins sur les imbéciles… », l’historien rappelant la parole de Jules Vallès : « Béranger enfonçait du coton tricolore dans les oreilles »...concluant  : « Napoléon a assassiné la République (…) il a assis définitivement la bourgeoisie au pouvoir (…) et il rappelle que « c’est bien Napoléon qui a surmonté le drapeau tricolore par un rapace (…) il est temps que ce ne soit plus l’imposture qui se charge d’écrire l’histoire ». lien

Quittons cet empereur pour un roi, Louis XIV en l’occurrence, dont Michelet disait le plus grand bien, alors que celui-ci avait organisé jusqu’à 100 voyages annuels dans le commerce négrier, versant des primes à la compagnie du Sénégal pour chaque esclave introduit en Martinique : en 1682 on en comptera pas moins de 16 000.

En un siècle et demi, la France provoquera la mort de 6 millions d’esclaves, rien que lors des opérations de capture et de voyage.

Mais Michelet ne veut retenir de ce Roi, le seul fait qu’il était un soleil… un soleil qui lança en 1664 les travaux pharaoniques du Château de Versailles (100 millions de livres… soit plus de 2 milliards d’euros. ndlr) afin d’y installer sa cour, destinée à lui rendre un culte comme s’il était un dieu vivant. Lien

Pourtant Michelet assure que, dès l’âge de 16 ansLouis XIV « menait la guerre à l’argent ». page 375

Et que penser de ce qu’a écrit Michelet au sujet de 1789, affirmant que les aristocrates « s’étaient immolé sur l’autel de la Patrie », en renonçant à leurs droits féodaux… oubliant au passage la condition posée par ces mêmes aristos : les paysans devaient s’acquitter de 30 années de droits féodaux, ce qui leur était quasi impossible. lien

Oublions Louis XIV, et allons faire un tour du côté de La Commune, épisode que Michelet a bien connu, puisqu’il l’a vécu en direct.

Là aussi, l’histoire a été souvent mal racontée, et il faut rendre justice à quelques historiens qui ont rétabli une vérité, souvent déformée, quand elle n’était pas tout simplement occultée.

Georges Beisson, a compulsé de nombreux manuels scolaires qui proposaient de nombreuses versions de l’histoire de la Commune, démontrant combien elles étaient éloignées de la réalité.

Beaucoup de ces ouvrages représentaient la commune de façon partisane et caricaturale qui mettaient Thiers en vedette, se limitant à évoquer Louise Michel, oubliant tous les autres communards.

Quid de certains manuels catholiques qui affirmaient que Mac Mahon avait bien mérité de la patrie « en délivrant Paris de la Commune, l’armée de Versailles avait vraiment sauvé la France (…) la France respira enfin (…) l’armée française a rendu un immense service à la cause de la civilisation et à l’Europe toute entière ». lien (point 30/J Chantrel, op, dit, p.719.

D’autres ouvrages n’y vont pas avec le dos de la cuillère évoquant « une révolution irréligieuse (…) la détestable propagande des révolutionnaires » et leur « rage satanique ».

Pire, des écrivains, et pas des moindres : Goncourt, Flaubert, Sand, Leconte de Lisle, Dumas, Renan, Daudet, et même Zola n’ont été pas très bien inspirés : « des déclassés avide de revanche et de pouvoir, des fous réellement du ressort de la psychiatrie, la populace, cette canaille alcoolique et avinée, une race génétiquement proche de la bête ».

Citons Georges Sand : « ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme, sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle  ». Réponse à un ami, le Temps, 3 octobre 1871, page 58lien

Finalement, il y a eu peu d’ouvrages pour s’approcher d’une autre réalité, évoquant Thiers et ses Versaillais, sous les yeux des prussiens, engageant une véritable bataille de rues, un certain 21 mai 1871.

Il faut se pencher avec surprise et effarement sur le manuel de Gauthiers et Deschamps pour découvrir de quelle sorte ils décrivaient la Commune : « à la suite de nos malheurs, une guerre civile éclata à Paris. Durant 7 jours, on se battit entre Français ! Cette insurrection dite « la Commune » pris fin le 27 mai 1871. Les Allemands qui restaient en France, en attendant le paiement complet des 5 milliards que nous devions leur payer étaient bien contents de nos discordes ! Pour hâter leur départ, Thiers réussit à leur verser les 5 milliards avant la date fixée. Le titre de « libérateur du territoire » fut alors donné à Thiers  ». lien (page 88)

Comme l’écrit Georges Beisson : « quant à la répression, presqu’aucun manuel ne signale que Lecompte avait donné l’ordre de tirer sur la foule, que les incendies n’étaient pas le fait des seuls communards, aucun manuel ne cite Thiers et on peut même lire « on ne parle plus du socialisme, et l’on fait bien, nous sommes débarrassés du socialisme », aucun manuel n’analyse les évènements de 1871 tels qu’ils l’ont été réellement : l’écrasement voulu, méticuleux et systématique du mouvement ouvrier, alors en plein essor, par la bourgeoisie  ». lien

Dans quelques jours, le gouvernement décidera ce qu’il sera bon de commémorer, Napoléon, ou la Commune ?

Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter est en tout cas, comme Pierre Nora, très mal inspiré. lien

Comme dit mon vieil ami africain : « laisse le lion écrire ses histoires, et elles ne seront plus à la gloire des chasseurs  ».

L’image illustrant l’article vient de caricadoc

Merci aux internautes pour leur aide précieuse.

Olivier Cabanel

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