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Les agriculteurs et leurs familles, premi?res victimes des pesticides

Par Nolwenn Weiler (12 avril 2011)

D?ici quelques ann?es, les victimes de pesticides pourraient se compter par milliers… Il y a en effet de plus en plus de malades parmi les agriculteurs fran?ais, leurs salari?s et leurs familles. Et les maux constat?s sont clairement li?s aux produits phytosanitaires d?vers?s sur les cultures depuis plusieurs dizaines d?ann?es. Quelques victimes ont d?cid? de sortir du silence.

Photo?: ? www.mdrgf.org

Oser prendre la parole. C?est sans doute l?une des difficult?s majeures auxquelles sont confront?s les agriculteurs victimes des pesticides. La France est, avec 65.000 tonnes pulv?ris?es chaque ann?e, le premier consommateur europ?en. Gilbert Vend?e, 55 ans, atteint de la maladie de Parkinson, fait partie de ceux qui ont choisi de t?moigner. Salari? agricole, il ?tait, en tant que chef de culture, charg? de pr?parer et ?pandre les pesticides.

Il ne s?est jamais prot?g? pendant la phase de traitement. ??Avoir un masque, m?me dans une cabine climatis?e, c?est horrible, pr?cise-t-il. Surtout que l?on travaille souvent, dans ces p?riodes-l?, de 12 ? 22 heures?! ? Quand un jet du pulv?risateur est bouch?, ??on n?a pas le temps d?attraper le masque ?, ajoute-il. R?sultat?: un contact respiratoire et cutan? tr?s important avec des mol?cules dont on sait aujourd?hui qu?elles peuvent provoquer de tr?s graves maladies.

Un d?ni tr?s fort

Apr?s plusieurs ann?es de combat, Gilbert Vend?e a obtenu la reconnaissance du caract?re professionnel de sa maladie. Devenant l?une des toutes premi?res victimes officielles des pesticides. Soutenues par l?association G?n?rations futures, ces personnes ont d?cid? de cr?er une association d?aide et de soutien aux professionnels victimes des pesticides. Constitu?e le 19 mars dernier ? Ruffec, en Charente-Maritime, Phyto-victimes entend, pour commencer, ??informer les professionnels de l?impact des pesticides sur leur sant? ?.

Le lien entre travail et maladie ne va pas de soi pour le corps m?dical fran?ais. Et la question du parcours professionnel est trop peu souvent pos?e aux personnes atteintes de maladie graves, comme des cancers ou des maladies neuro-d?g?n?ratives. Dans le milieu agricole, le d?ni est particuli?rement fort. Xavier Beulin, pr?sident de la toute puissante F?d?ration nationale des syndicats des exploitants agricoles (FNSEA) n?a-t-il pas annonc? sur RTL le 24 janvier dernier que le cas de Yannick Chenet, un agriculteur d?c?d? quelques jours avant d?une leuc?mie due aux pesticides, ?tait isol??? Et que les dispositifs d??pid?mio-surveillance ?taient performants en France??

Quand on dit qu?on est malade, on abonde en plus dans le sens de tous les citoyens qui assimilent les agriculteurs ? de simples pollueurs. Et ce n?est pas facile ? porter. Remettre en cause une vie enti?re de travail (souvent rude), n?est pas chose ais?e non plus. La cons?quence?? Pour le moment, sur le million d?agriculteurs et salari?s agricoles fran?ais, dont la grande majorit? utilisent des pesticides, ils ne sont qu?une trentaine ? avoir obtenu la reconnaissance de maladie professionnelle.

L?omerta se brise

Mais le silence se fait moins pesant. Au sein de la Mutualit? sociale agricole (MSA), ce probl?me majeur de sant? publique est pris tr?s au s?rieux. Au moins par une partie du personnel. En t?moigne le travail men? depuis 10 ans par Phyt?attitude, le r?seau de surveillance toxicologique de la Mutuelle, qui note que de plus en plus d?agriculteurs et de salari?s se plaignent d?affections chroniques et persistantes, certainement li?es aux produits chimiques?: des sympt?mes cutan?s (d?mangeaisons et br?lures), digestifs (naus?es, vomissements, douleurs abdominales), neuromusculaires (maux de t?te, vertiges ou fourmillements) et ophtalmologiques.

Si les donn?es ?pid?miologiques manquent en France, on sait aujourd?hui, gr?ce ? des ?tudes r?alis?es ailleurs dans le monde (et notamment aux ?tats-Unis) que les pesticides peuvent causer des maux plus graves encore. Notamment ces cancers, des troubles de la reproduction (infertilit?s, malformations, morts-n?s, fausse-couches) ou des risques neurologiques (comme la maladie de Parkinson). C?est par les voies respiratoire ou cutan?e que les mol?cules mortelles p?n?trent le corps des agriculteurs, ? divers moments du traitement?: pendant la pr?paration du produit, la manipulation des semences trait?es, l?application (m?canis?e ou manuelle) et le nettoyage du mat?riel ou de l??quipement de Protection Individuel (EPI), qui comprend masques, gants et combinaison.

Des protections inefficaces

Les informations sur la dangerosit? des mol?cules et les pr?cautions d?utilisation ? que les fabricants se vantent de fournir ? sont tr?s difficiles d?acc?s. Parce que tr?s denses et parfois ?crites avec des caract?res illisibles. ??Le syst?me actuel de notification de l?information toxicologique n?est pas toujours accessible aux non initi?s car le langage utilis? est souvent par trop scientifique ?, note Laure Ledouce, Ing?nieur pr?vention risques phytosanitaires ? la MSA?[1].

Les vendeurs conseillent par ailleurs aux agriculteurs l?utilisation de ??mat?riel performant ?. Entendez?: des tracteurs avec cabines, par exemple. Ou des pulv?risateurs dernier cri que la plupart des paysans n?ont pas les moyens de se payer. Dans la r?gion du Beaujolais, 60% des ?quipements ne sont pas r?cents. ? peine 15% des tracteurs ont des cabines. Le port des gants ?videmment recommand? n?est quasiment jamais appliqu? parce qu?ils font perdre en dext?rit?.

Quant aux combinaisons, pr?conis?es, elles sont simplement inefficaces?! Dans un rapport rendu en janvier 2010, l?Agence nationale de s?curit? sanitaire de l?alimentation, de l?environnement et du travail (Anses) pr?cise que les r?sultats des deux campagnes d?essais portant sur l?efficacit? des combinaisons de protection chimique ??indiquent que seulement deux mod?les sur les dix test?s sont conformes en mati?re de perm?ation aux performances annonc?es par les fabricants ?.

Femmes et enfants victimes aussi

Les agriculteurs ne sont pas les seuls ? ?tre touch?s. On estime que 40 ? 60% des produits n?atteignent pas le sol. Et restent en suspension dans l?air. Les femmes sont particuli?rement concern?es par cette exposition ??post-traitement??. Mais les donn?es ?pid?miologiques manquent sur l??tat sanitaire de cette population qui, pendant longtemps, n?a pas eu de statut au sein des exploitations. Et cette contamination f?minine est d?autant plus probl?matique qu?elle implique, en cas de grossesse, une contamination f?tale. En plein d?veloppement cellulaire, le f?tus est plus fragile aux agressions de son environnement. C?est ce qu?ont montr? diff?rentes ?tudes.

Outre les risques de malformations (notamment g?nitales) ? la naissance, cette exposition pr?coce multiplie les risques de cancers?: les effets additionnels ou synergiques des cocktail de substances chimiques s?av?rent (quand ils sont ?valu?s) catastrophiques. Les enfants d?agriculteurs sont en contact avec les pesticides in utero et apr?s la naissance avec les particules en suspension dans l?air ? proximit? de l?habitation, ou sur les v?tements et la peau des parents. Cette proximit? directe en fait des victimes directes, et pas toujours identifi?es.

Les fondateurs de l?association Phyto-victimes entendent bien aider leurs pairs, et leurs familles, ? sortir de l?ombre. ??Suite aux articles parus dans un quotidien r?gional, informant de la fondation de l?association, nous avons eu une trentaine d?appels, de personnes malades, ? rapporte Nadine Lauverjeat, porte-parole de G?n?rations futures. ??C?est un signe ? la fois encourageant et inqui?tant. Nous soup?onnons qu?il risque d?y avoir des milliers de victimes… ?

Vers une autre agriculture??

Pour ce recensement, qui s?av?rera peut-?tre apocalyptique, Phyto-victimes entend mailler le territoire de comit?s r?gionaux. ??L?objectif, c?est aussi d?apporter des r?ponses concr?tes aux personnes concern?es en leur prodiguant des conseils juridiques, m?dicaux et scientifiques ?, poursuit Nadine Lauverjeat. Parmi les conseils ? retenir?: l?importance de se faire ?pauler par un avocat comp?tent sur ces questions pour entamer les d?marches de reconnaissance de maladie professionnelle. Un processus sp?cifique, notamment dans le milieu agricole. ??Avoir l?appui d?un m?decin, et des ?crits de toxicologue(s) est un plus int?ressant, pr?cise Nadine Lauverjeat. De m?me que la liste pr?cise des produits utilis?s au cours de la vie professionnelle. ?

Autre ligne d?attaque?: l??volution vers d?autres pratiques agricoles. Un apprentissage qui peut prendre du temps. La d?construction d?un mode de travail pratiqu? pendant de nombreuses ann?es peut ?tre longue et douloureuse. Mais elle est loin d??tre impossible. Cela implique de revenir aux fondamentaux de l?agriculture, et de ??faire plus d?agronomie et moins de chimie ?, comme le r?sume Paul Fran?ois, agriculteur, victime de pesticide, et pr?sident de Phyto-victimes. Une d?marche qui est ??un vrai casse-t?te mais tr?s int?ressante ?.

Le gouvernement actuel semble malheureusement peu int?ress? par ce possible renouveau agricole. En 2011, le cr?dit d?imp?t dont b?n?ficiait l?agriculture biologique, qui n?utilise jamais de pesticides, a ?t? divis? par deux. Et les agrocarburants, jamais bios, ont ?t? gratifi?s d?une aide de 196 millions d?euros?(via des exon?rations fiscales)?! L?Institut national de recherche agronomique (Inra) a pourtant expliqu? que leur d?veloppement ?tait incompatible avec une diminution des pesticides. Mais l?environnement, ???a commence ? bien faire ?, pour reprendre une c?l?bre saillie de notre Pr?sident de la r?publique, au salon de l?agriculture 2010. La sant? des agriculteurs aussi??

Nolwenn Weiler

Notes

[1] intervention lors du colloque ??Phytosanitaires?: quelle place pour la sant? des agriculteurs???? organis? en mars 2010 par la Mutuelle

 

Source: Bastamag

http://www.bastamag.net/article1499.html

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