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Le vielleux maudit

Gilbert Fourneau de Menetou-Salon

 

Nous sommes au début du XVII° siècle, Louis XIII est roi de France même si c’est sa mère Marie de Médicis qui tient la régence d’une main de fer. C’est le désaccord d’une mère et de son fils qui va bouleverser l’existence d’un brave berrichon, né à Menetou-Salon à la fin du siècle précédent. Gilbert Fourneau serait resté dans l’anonymat de l’histoire s’il n’avait pas un jour croisé la férocité des luttes de pouvoir.

Pour l’heure, notre Gilbert, homme de peu avait hérité du ciel le don de la musique. En Berry, il se retrouva bien vite derrière une vielle à roue pour entraîner ses amis dans de folles bourrées endiablées. Il venait ainsi de semer les graines de ce qui allait causer sa perte. Mais en attendant il n’y avait pas plus charmant compagnon que cet homme jovial, gai et d’humeur toujours égale.

Il allait par monts et par vaux pour se rendre aux fêtes paysannes, distraire l’assemblée avec son instrument en compagnie d’un ménétrier. Les deux musiciens étaient réputés dans le Bas comme dans le Haut Berry. Pour noircir un peu plus le dossier à charge qui le conduira à son calvaire, les deux amis avaient choisi un nom évocateur pour désigner leur duo : « Les metteux d’Feu ! » Ils étaient en somme ceux qui mettaient l’ambiance autour des brandons ou des cheminées pour égayer l’assemblée d’un bourg ou d’un hameau.

Il n’y avait pas plus grand bonheur pour Gilbert que de tourner sa manivelle tout en pianotant sur les touches de son instrument. Il était aux anges en dépit de ce que pensèrent plus tard ses tourmenteurs. La vie aurait pu se passer ainsi de noces en banquets, de fêtes votives en célébrations locales. Les routes et les chemins du Berry n’avaient plus de secrets pour nos joyeux lurons qui trouvaient gîte et couvert et même quelques bras bienveillants pour les remercier du bonheur qu’ils donnaient.

Tout bascula quand dans un chemin creux. son collègue s’attardait plaisamment dans une grange avec une gentille bergère de sa connaissance, Gilbert quant à lui n’avait pas trouvé charlusette consentante pour faire de-même. Il s’assit sur un banc en pierre et joua de sa vielle pour laisser à son ami, le temps nécessaire à sa charmante occupation. La grange n’était pas très loin et le vielleux aimait à penser que les deux amants profitaient de sa mélodie pour régler le rythme de leur délicieuse gigue.

C’est alors que surgit une troupe de mercenaires comme il en existait dans tout le pays quand les choses de la guerre les laissaient désœuvrés. Ils s’emparèrent du musicien pour le joindre de force à leur bande, ayant perdu leur tambour dans une bataille précédente. Le pauvre Gilbert n’eut pas d’autre recours que de suivre les malfrats tandis que son compère avait bien mieux à faire que de voler à son secours.

Il fut entravé durant quelques semaines, le temps de quitter le Berry et de se trouver dans l’impossibilité de revenir sur ses pas. Contre son gré, il avait intégré une armée hétéroclite qui se plaçait sous les couleurs de Marie de Médicis dans son combat contre son propre fils. C’est ainsi qu’il se trouva mêlé à une bataille à laquelle il ne comprenait rien, montant à l’assaut en tête tout en jouant de la vielle.

Il perdit connaissance dès les premières escarmouches d’un affrontement qui ne resta pas dans les annales de la guerre. Quand il se réveilla, il se sentit diminué et terriblement affaibli. Il retomba dans un état vaporeux, incapable de distinguer le réel de la réalité. Il éprouvait dans ses rares moment de conscience, une terrible douleur à son bras gauche.

Le temps passa ainsi sans qu’il retrouve ses esprits. C’est bien plus tard qu’il revint véritablement à lui dans une maison religieuse où une gentille nonne lui expliqua qu’on l’avait amputé du bras gauche au niveau du coude. Le ciel lui tomba sur la tête, sa vie était fichue, il était désormais un infirme incapable de jouer de la vielle à roue et donc de poursuivre son existence itinérante. Quel malheur ! Il réagit en proférant d’horribles blasphèmes qui resteront longtemps dans la mémoire de cette sainte femme qui l’avait veillé jour et nuit.

Quand il fut enfin remis sur pied, il s’en retourna chez lui, en Berry, sa vielle désormais inutile en bandoulière avec un maigre baluchon. Il quitta ainsi le blésois pour revenir chez lui. Il fut fort mal reçu par les siens qui voyaient là une bouche de plus à nourrir sans possibilité de tirer profit de son travail. Celui qui avait été jusque là le vielleux était devenu un bras cassé et un mendiant aux yeux de ceux qui autrefois avaient profité de sa musique.

Gilbert ne rongea pas son frein bien longtemps. Une idée lui trottait dans la tête. Il reprit la route pour retrouver le ménétrier. Celui-ci était non seulement un excellent joueur de violon mais un artisan de génie. Le manchot ne s’imaginait pas vivre le reste de son existence sans musique, il avait conçu dans son esprit une ingénieuse manière de contourner son handicap.

Son compère se mit à l’ouvrage en suivant ses indications. Il utilisa la manivelle de la vielle, renonça à exploiter les cordes pour s’inspirer de l’orgue de l’église et constituer un ensemble mécanique complexe. Lorsque l’on tourne la manivelle, de l’air est mis sous pression et un large cylindre en bois est mis en rotation. Sur le cylindre sont placés différents clous, ponts ou picots aux endroits voulus. Lorsque l’un des clous du cylindre rencontre un balancier, celui-ci pivote et ouvre une soupape dans une chambre contenant l’air sous pression. Cette soupape libère un orifice par lequel l’air peut s’échapper et ainsi faire chanter le tuyau correspondant.

Le problème se posa sur la manière de choisir la note. Gilbert qui ne savait pas lire évoqua curieusement la fabrication d’un carton comme il avait vu dans les manufactures des tisseurs. Ce fut ainsi que naquit le premier orgue portatif à manivelle, celle-ci assurant l’avancée du carton perforé. Interrogé sur cet instrument Gilbert s’exclama : « Je le dois à la barbarie de la guerre ! » Le nom était tout trouvé et le premier orgue de Barbarie naquit ce jour-là dans le secret d’un atelier berrichon.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Gilbert le vielleux manchot était capable de jouer de la musique d’une seul main. Il y avait diablerie là-dessous. Il ne fallut pas longtemps pour qu’un nouveau malheur s’abatte sur le gentil musicien. Il fut accusé de sorcellerie, n’oubliez pas que nous sommes en Berry, le pays des jeteux de sort des birettes. Il n’y a que les élus de la région Centre pour oublier ce pan de notre héritage culturel, eux qui n’ont rien fait pour sauver le formidable musée de la sorcellerie de Blancafort.

Gilbert Fourneau le mal nommé allait connaître les flammes de l’enfer. Des témoignages évoquèrent le nom de son ancien groupe, la musique endiablée qu’il jouait alors. On retrouva la nonne qui tout en se signant évoqua les blasphèmes monstrueux du malheureux lorsqu’il apprit avoir perdu sa main gauche.

Nous étions en 1619, à l’issue d’un procès sommaire devant la cour souveraine de Boisbelle, considéré comme un vulgaire mendiant, Gilbert Fourneau, est condamné à mort pour sorcellerie. Après bien des tourments et des tortures ignobles, il accepte de faire amende honorable sous le porche de l’église Saint-Pierre de Menetou pour un crime qu’il n’a pas commis. Il bénéfice ainsi de ce que le tribunal appelle sa clémence. Il est aimablement pendu avant que son corps soit brûlé sur place.

L’orgue de barbarie n’avait jamais aussi bien mérité son nom. Fort heureusement les mentalités évoluèrent et l’invention de Gilbert fut un bienfait pour les mendiants qui se saisirent de cet instrument pour obtenir quelques subsides. C’est ainsi que plus tard, l’armée du salut en distribua plus de 4 500 aux gens de la rue. Depuis l’instrument a trouvé ses lettres de noblesse mais Gilbert resta à jamais oublié des livres d’histoire. Voilà justice rendu par un récit digne des arracheurs de dents.

Depuis, à Menetou-Salon, Pascale et Olivier Cortet font tourner la manivelle et enchantent les veillées berrichonnes avec leur orgue de barbarie pour honorer la mémoire de leur illustre devancier.

Diablement vôtre.

C’est Nabum

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