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Le travail contraint

Recens??: Alessandro Stanziani (dir.), Le Travail contraint en Asie et en Europe, XVIIe-XXe si?cles, Paris, ?ditions de la MSH, 2010. 337 p., 27??.

Si l’Europe et l’Asie ont connu une ??grande divergence?? sur le plan ?conomique apr?s 1800 – pour reprendre le titre du livre r?cemment traduit de Kenneth Pomeranz -, le pr?sent ouvrage soutient la th?se qu’il n’en a pas ?t? de m?me pour la mise au travail des populations eurasiatiques. Le Travail contraint en Asie et en Europe?se veut une r??valuation des travaux classiques – aussi bien marxistes que lib?raux – portant sur l’?volution des march?s du travail (entendus au sens large) et l’existence du travail contraint en Europe et en Asie depuis le XVIIe si?cle. L’historiographie s’est jusqu’? une date r?cente structur?e autour de grandes oppositions (travail libre/servage, Europe/reste du monde) et de ruptures temporelles fortes (r?volution industrielle, abolition(s) de l’esclavage et du servage, R?volution fran?aise), accordant ? l’Europe un destin singulier dans l’av?nement du travail libre. L’ouvrage dirig? par Alessandro Stanziani, historien des normes et du droit, et notamment ?diteur d’un Dictionnaire de l’?conomie-droit, XVIIIe-XXe si?cles en 2007, remet largement en cause ce cadre d’analyse en r?unissant des historiens du march? du travail de nombreux pays (Japon, France, Angleterre, Inde et Chine), aux objets d’?tude tr?s divers.

La contrainte par le contrat

Premier constat tir? par Stanziani, le contrat de travail libre sign? entre deux parties consentantes est une fiction en Europe jusqu’? la toute fin du XIXe si?cle. Les syst?mes l?gaux fran?ais (Alain Dewerpe et Pierre Vernus) et anglais (Simon Deakin) ont maintenu tr?s longtemps une inf?riorit? statutaire du travailleur. Simon Deakin scande dans son chapitre l’histoire longue du contrat de travail en Angleterre, du Statute of Labourers?de 1351, au National Insurance Act?de 1946. Si les corporations (le Statute of Artificers, 1562) sont abolies en 1813, le travail n’en devient pas libre pour autant?: les Master and Servant Acts successifs impliquent un statut in?gal entre employeur et employ?. Le salari? n’a pas, entre autres, la possibilit? de se d?fendre dans les cours de justice en cas de litige, et il est soumis ? des amendes ou ? de poursuites criminelles en cas de non respect du contrat, ou de sa dur?e. Ces peines sont plus ou moins lourdes en fonction des crises, de la conjoncture ?conomique, sans qu’on observe de tendance significative. L’inf?riorit? juridique des travailleurs perdure jusqu’au vote de l’Employees and Workmen Act?de 1875. Une distinction juridique persiste tout de m?me entre workmen?(travailleurs manuels, peu qualifi?s), susceptibles de recevoir des aides publiques et les autres travailleurs, cens?s s’assurer seuls contre les risques sociaux.

La France n’est pas en reste avec la mise en place du livret ouvrier, g?n?ralis? par Napol?on en 1806, document o? sont inscrites les entr?es et les sorties dans l’emploi. Alain Dewerpe analyse les trois logiques qui sous-tendent son existence?: normalisation des marges (vagabonds), s?curit?, gestion du march? du travail (mobilit? des travailleurs). Il constituait un frein puissant ? la mobilit? professionnelle et g?ographique. M?me si toute annotation ?tait prohib?e par la loi, les informations stipul?es dans le livret permettaient aux employeurs d’identifier certaines pratiques comme la gr?ve (puisqu’?taient marqu?es les dates de changement de travail ou de d?m?nagement). D’autre part, le livret ?tait souvent conserv? par l’employeur lui-m?me, m?me apr?s l’interdiction de cette pratique en 1854. Il ne sera aboli qu’en 1890.

Un exemple extra-europ?en vient confirmer la persistance et la transformation des formes de contraintes dans un contexte de modernisation?: l’Inde colonis?e. La Compagnie des Indes Orientales cr?e en effet progressivement de la contrainte par le contrat, comme le montre l’exemple des filatures. Elle institue un syst?me de contr?le du travail (1775), de monopole d’achat des produits (1782), puis d’amendes et de r?parations pour les travailleurs n’ayant pas respect? les contrats, les r?parations pouvant atteindre jusqu’? quatre fois la valeur des avances faites ? la signature du contrat. La sortie du contrat devient rapidement interdite. L’ensemble des contraintes s’?tend progressivement ? l’?conomie indienne, notamment par le Workmen’s Breach of Contract?de 1859, permettant aux employeurs de porter plainte contre leurs employ?s r?calcitrants, ceux-ci risquant la prison. Elles ne seront abolies qu’en 1926.

L’av?nement d’un march? du travail libre est donc tr?s tardif en Eurasie, m?me s’il est beaucoup th?oris? et fantasm? en Europe au XIXe si?cle, comme l’avait montr? Robert Castel dans Les M?tamorphoses de la question sociale (1995). En Angleterre, en France mais aussi en Inde et au Japon (chapitre de Chimoto Akiko), la mobilit? des travailleurs ?tait vue d’un tr?s mauvais oeil par les entrepreneurs. S’il ?tait co?teux pour une entreprise de former sa main-d’oeuvre, il y avait peu d’incitations pour les salari?s ? rester dans de petites structures n’offrant pas ou tr?s peu de s?curit? ni de perspective professionnelle. En Europe comme en Asie, la r?ponse ? ce probl?me fut d’abord r?pressive (envers les salari?s ou envers les entrepreneurs opportunistes), avant de devenir – beaucoup plus tard – incitative (possibilit? de promotion interne, d?veloppement des droits sociaux dans l’entreprise). Les nouvelles formes d’organisation du travail ont certainement rendu plus acceptable pour les travailleurs et leurs employeurs l’existence d’un march? du travail libre et fluctuant.

Stanziani rappelle aussi que la sp?cificit? de l’Europe dans l’intensification de la mise au travail des populations a ?t? certainement sur?valu?e?: contrairement ? la th?se d?velopp?e par E. P. Thompson dans l’article ??Time, work-discipline and industrial capitalism?? en 1967, et reprise depuis par des ??l?gions d’historiens?? (sic), la r?volution industrielle n’est pas responsable de l’intensification du travail. Au contraire, on observe aussi une augmentation des heures travaill?es en Russie, en Chine, en Inde ? partir du XVIIe si?cle, dans ce qu’il est convenu d’appeler la ??r?volution industrieuse?? mondiale (Jan de Vries The Industrial Revolution and the Industrious Revolution, 1994). Ce n’est visiblement qu’? la fin du XIXe si?cle que les innovations de la seconde r?volution industrielle, plus intensives en capital, entra?nent une baisse progressive du nombre d’heures travaill?es en Europe, et la font – l? encore – diverger du reste du monde.

Les logiques ?conomiques et techniques du travail contraint

Mais l’ouvrage ne se contente pas de critiquer l’interpr?tation traditionnelle du travail contraint. Au contraire, plusieurs contributions renouvellent son approche, et rendent compte de la contrainte en fonction de rapports de force locaux et de sp?cificit? des biens ? produire et des techniques disponibles. Le chapitre de Pierre Vernus aborde la question des formes de travail dans la soierie lyonnaise dans un contexte d’incertitude de la demande et de la qualit? des produits, rendu plus instable par la concurrence internationale dans la deuxi?me moiti? du XIXe si?cle. L’institution du livret d’acquit (1806) permettait un contr?le de la production par les n?gociants, sur le m?me principe que le livret ouvrier, mais n’encadrait pas l’organisation du temps de travail. Les d?bats sur le tarif (forme d’encadrement des prix et de la qualit?), demand? instamment et sans succ?s par les fabricants de soie, montrent bien que la contrainte au travail d?pend aussi de la force respective de l’offre et le demande de travail, ainsi que de la capacit? des acteurs ? influer sur le l?gislateur. Le chapitre de Enoki Kazue observe l’?volution du contr?le par les employeurs de l’organisation du temps. Rythm? par la longueur du jour et des saisons au d?but de l’industrialisation (syst?me dit villageois), la journ?e de travail est normalis?e en fonction d’imp?ratifs techniques. Par ailleurs, la saisonnalit? du travail s’estompe peu ? peu, les employeurs pr?f?rant garder leur main d’oeuvre toute l’ann?e, et la former pour ?viter des pertes en ??capital humain?? pr?judiciables au fonctionnement de l’entreprise.

L’?tude de Claude Markovits sur les r?seaux transnationaux de n?gociants d’Hyderabad, dans les Indes britanniques, permet de mieux comprendre les modalit?s du contr?le des salari?s ? distance. Les pratiques contractuelles s’adaptaient aux besoins et aux caract?ristiques des emplois ? pourvoir, d’o? la diversit? des formes de contrats, des incitations mon?taires, et des mani?res de contr?ler (amendes, paiement en fin de contrat, retenues sur salaire, clauses de moralit?) dans un contexte d’incertitude forte. Le contr?le des salari?s n’est toutefois pas sans limite, comme le montre le chapitre de Nizhizaka Yasushi sur la gestion des ??ressources humaines?? de l’entreprise Mitsui Echigoya. Le d?pouillement des archives de la direction indique que l’entreprise ?tait r?ticente ? exercer une politique de contr?le ferme (amendes pour retard, pour d?tournements de fond), du fait du pouvoir de n?gociation de ses salari?s, essentiellement le pouvoir de s’en aller.

Un continuum entre travail libre et travail forc?

La force de l’ouvrage tient dans sa volont? de penser le travail contraint comme une forme de recours ? la main d’oeuvre parmi d’autres au sein du march? du travail, au lieu d’en faire un ph?nom?ne ? part. La remise en cause d’une r?alit? binaire travail libre/travail forc? permet d’observer finement les ?volutions juridiques et les causes et cons?quences des changements. Le chapitre d’Alessandro Stanziani aborde la question du servage en Russie, et montre comment d?veloppement ?conomique et paiement en nature sont compatibles au XVIII?me si?cle, mais aussi comment les serfs avaient la possibilit? de fuir leur condition, en se mettant au service de l’?tat notamment. L’auteur insiste sur les distinctions subtiles ? l’int?rieur des diff?rentes cat?gories de serfs, et sur le caract?re mouvant de ces distinctions (caract?re h?r?ditaire, modes de r?mun?ration). L’abolition du servage en 1861 parach?ve la remise en cause progressive du statut du serf. Mais le travail contraint lui survivra sous d’autres formes.

De mani?re g?n?rale, l’ouvrage remet en cause les anciennes ruptures chronologiques centr?es sur les abolitions. Harriet Zurndorfer revient sur la transition Ming-Qing au milieu du XVIIe si?cle. Les r?voltes de serfs contre leurs ma?tres – favoris?es par l’?tat central – sont nombreuses ? cette ?poque, mais n’ont pas du tout affect? les structures sociales favorisant le recours ? la main d’oeuvre asservie, d’o? la survivance de certaines formes de servage jusqu’au XXe si?cle. William Gervase Clarence-Smith d?crit la persistance de l’esclavage ? grande ?chelle en Afrique ?quatoriale Fran?aise au moins jusque en 1906, malgr? l’abolition ??d?finitive?? de 1848, du fait du laxisme de l’administration coloniale. La question des diff?rentes formes d’esclavage ou du servage et de leur interdiction s?lective est tout aussi passionnante. Il existe de nombreux d?bats en Chine, o? l’esclavage semble avoir disparu plus t?t qu’en Europe, mais aussi dans l’Empire ottoman, o? l’esclavage pour dette ?tait peu r?pandu par exemple, contrairement ? l’esclavage ? vie.

Le travail contraint en Eurasie est donc une collection d’objets qui donnent ? penser, et qui illustrent le projet d’Alessandro Stanziani d’une histoire globale du travail contraint prenant en compte les aspects techniques, juridiques et les circulations d’id?es. Ce projet est ambitieux et plein de promesses, puisqu’il permet d’?viter l’?cueil d’historiographies peu attentives aux r?alit?s locales ni aux ?volutions r?elles des cat?gories de salariat ou de travail contraint. Toutefois, on peut noter plusieurs probl?mes dans la mise en relation des diff?rentes contributions. D’une part, l’?chelle des objets ?tudi?s est tr?s variable, ce qui pose des probl?mes de repr?sentativit?, et rend difficile leur comparaison. Certains chapitres se fondent sur l’observation d’une entreprise, de quelques contrats sign?s entre deux parties sur lesquelles on sait tr?s peu de choses, ou encore sur la biographie d’un ou deux individus. Ces analyses micro sont mises en regard d’analyses ? l’?chelle d’un secteur d’activit?, d’un pays, ou d’un syst?me juridique transnational. Des chapitres tr?s descriptifs et g?n?raux c?toient par ailleurs des contributions alliant cadrage quantitatif solide, description des pratiques et raisonnements th?oriques (P. Vernus, A. Stanziani), r?ussissant ? prouver v?ritablement les th?ses qu’ils d?fendent. On peut regretter que certains chapitres, trop ambitieux, avancent un nombre extr?mement ?lev? d’hypoth?ses sans les justifier vraiment, comme le chapitre de Simon Deakin. Ceci n’enl?ve bien s?r rien ? l’int?r?t de ce projet intellectuel qui se fixe rien de moins que de rendre compte de la r?alit? quotidienne des travailleurs d’Europe et d’Asie sur trois si?cles, et qui n?cessitera encore de nombreuses coop?rations entre chercheurs de disciplines et d’horizon diff?rents.

par http://www.laviedesidees.fr/_Dherbecourt-Clement_.html Cl?mentDherb?court [02-06-2011]

Pour citer cet article?:

Cl?ment Dherb?court, ??Sommes-nous libres de travailler????, La Vie des id?es, 2 juin 2011. ISSN?: 2105-3030. URL?: laviedesidees.fr

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