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Le retour des bons Fran?ais

Ou quand le fond de l’air effraie.

S?cheresseL’autre jour, nous f?tions dignement
la fin du monde en bonne
compagnie. Comme il se doit. Parce que la vie ?tant ce qu’elle est,
particuli?rement courte et al?atoire, il est important de ne fr?quenter que des
gens ?
c?t? desquels cela ne me d?rangerait pas trop de mourir
.

Juan ? appelons-le Juan ? fait partie de ces
personnes dont je peux me faire assez facilement des amis. Il se d?finit
lui-m?me comme une cr?ature tropicale, venue tout droit d’un de ces pays
?minemment exotiques o? les couleurs dont se parent la faune et la flore
d?fient l’?troitesse de nos roues chromatiques et o? le plan grand froid se
d?clenche g?n?ralement autour de 12? C. Au-dessus de notre z?ro. C’est un
intellectuel, dans le bon sens du terme, quelqu’un qui raffole des joutes
verbales jusqu’au milieu de la nuit, qui aime creuser ses questionnements
internes, curieux de tout, tr?s ouvert ? la discussion et ? la critique, qui
prend un temps fou ? choisir le bon mot pour exprimer le plus fid?lement
possible ce que son esprit vient d’arracher fr?n?tiquement au chaos de la
pens?e. C’est un exil? volontaire, quelqu’un qui vit en France par choix et non
par d?faut. Et c’est donc quelqu’un qui doute. Beaucoup.

L’autre jour, donc, alors qu’on torchait un Petit
Chablis de bonne tenue, Juan nous raconte avec son petit accent tra?nant qu’il
a crois? la voisine en descendant les poubelles. Certes, il faut avoir descendu
pas mal de bouteilles de jaja pour embrayer sur le tri s?lectif, mais la
question n’?tait pas l?. La voisine fait comme beaucoup de vieux du coin?:
elle n’y comprend rien ? ces conneries de tri des d?chets ? elle n’a
probablement pas tr?s envie de comprendre non plus ?, aussi balance-t-elle tout
et n’importe quoi n’importe comment. Juan entreprend donc de la convertir aux
joies du recyclage et au casse-t?te quotidien de savoir pourquoi on peut mettre
le pot de yaourt dans le bac jaune, mais pas le gobelet de la cafeti?re
automatique. La vieille a coup? court ? ses tentatives d’?vang?lisation par un
tr?s d?finitif?:

? Je suis une bonne Fran?aise, moi.

Depuis, ces quelques mots hantent mes journ?es et
mes pens?es. Il y a, dans cette petite phrase, tout ce que j?ex?cre et que je
redoute dans la nature humaine. C’est comme si une sorte de long malaise qui
m’englue et m’obs?de depuis des mois venait brusquement de prendre corps. J’ai
eu honte, sur le coup. Honte de faire partie, de par ma seule naissance, de ce
club tr?s ferm? des bons Fran?ais.

Les bons Fran?ais, les bons
citoyens, les braves gens. Quelque
chose de sombre et de rampant sous la surface des jours
. Comme une b?ance
qui nous tire vers le bas et englue nos pens?es. Quelque chose qui n’a pas de
nom, pas de visage, pas d’?poque et qui est toujours l?, attendant son
heure.

Ce n’est pas juste une vieille crisp?e du
ciboulot qui crache sa haine au visage de son jeune voisin qu’elle ne trouve
pas assez BBR.
C’est toute une ambiance qui me p?se depuis des mois et qui ?clate froidement
au d?tour d’un local ? poubelles. ?a n’a l’air de rien et c’est tout en m?me
temps.

Cela me raconte comment j’ai cess? d’argumenter.
Comment j’ai cess? de discuter. Comment j’ai cess? de vouloir ?changer. Comment
j’ai cess? d’?crire. Comment les d?bats sont morts, noy?s sous l’invective et
l’anath?me. Celui qui n’est pas d’accord avec nous, celui qui n’est pas comme
nous, celui qui ne pense pas exactement comme nous, celui qui ne vit pas comme
comme nous, celui qui n’aime pas les m?mes choses que nous, celui-l? est contre
nous. La dialectique du western du fond de la cour de r?cr?. La r?cession de la
pens?e, la d?flation des id?es, la m?diocrit? des temps incertains.

Il y a quelques jours,?CSP
a d?cid? d’exclure tous ceux qui n’ont pas les bonnes lectures, les bonnes
fr?quentations, les bonnes id?es
. J’aime beaucoup CSP. Comme personne. Et
comme penseur. Bien plus radical que moi depuis le d?but. Aux prises avec ses
propres contradictions, ses propres d?mons. Comme nous tous. N?cessaire. Qui a
aussi nourri mes r?flexions, qui m’a pouss?e dans certains retranchements
id?ologiques, qui m’a permis d’ouvrir le champ de mes explorations politiques,
sociales et humaines. Mais l? est la limite. Je n’ai pas autoris? ma famille ?
choisir mes amis quand j’avais 13 ans, je n’autorise personne ? me dire ce que
je dois aimer, penser, appr?cier, discuter, d?tester 30 ans plus tard.

Et puis?voil?
un papier sur Reflets au sujet des gourous politiques
. Qui ?pingle quelques
penseurs un peu douteux qui habillent un fond de commerce plut?t ancr? du c?t?
de La Marine des oripeaux de la mouvance antimondialiste. Et qui oublie
d’autres
absolutistes de la pens?e
. Peut-?tre plus l?gitimes parce que plus
omnipotents dans les m?dias. Et voil? l’auteur qui se vautre dans des amalgames
douteux et?jette l’anath?me sur un
autre de mes potes
, sous pr?texte qu’il n’a pas les bonnes
fr?quentations.

Je connais suffisamment ?tienne Chouard pour savoir qu’on
ne peut le soup?onner de connivence de pr?s ou de loin avec des remugles
id?ologiques moisis ancr?s dans la x?nophobie ou le fascisme. ?tienne est
profond?ment d?mocrate, profond?ment humain et il fait partie, comme moi et
comme d’autres, de ce courant de pens?e qui consid?re que la lumi?re na?t du
choc des esprits, qui ne n?glige aucune piste, aucun apport, aucun ?change, qui
ne se compla?t pas dans l’entre-soi et l’autocongratulation.

Il y a eu une ?poque o? des ultralib?raux
lisaient et commentaient mon blog. J’en avais m?me quelques-uns de plut?t
fid?les qui ne pouvaient s’emp?cher de mettre leur grain de sel ? chacune de
mes publications. Je trouvais ?a tr?s stimulant. Il s’agissait l? de personnes
avec lesquelles j’avais assez peu de choses en commun, ? part, peut-?tre, un
go?t assez prononc? pour le d?bat contradictoire. Leurs commentaires argument?s
?taient pour moi une petite gourmandise en ce qu’ils me poussaient dans mes
retranchements intellectuels, me for?aient ? justifier mes prises de position,
? creuser mes d?monstrations, ? remettre en cause mes certitudes et donc, me
permettaient d’?voluer, d’?largir mes horizons, d’agrandir ma pens?e. Et puis,
petit ? petit, les positions ont commenc? ? se cristalliser, ? s’enliser, le
dialogue est devenu difficile, pesant, et les insultes et les jugements de
valeur ont pris le pas sur le d?bat. De part et d’autre, on ne critiquait plus
la pens?e, mais les personnes. Tout s’est radicalis?. Et mes contradicteurs
sont partis.

Je pense ? pr?sent que ce malaise est une
s?cr?tion de notre ?poque, que les crispations ?conomiques ont contamin? tout
le corps social d’une col?re et d’une frustration croissante qui ne trouvent
pas ? s’exprimer. C’est Le Y?ti, encore de mes potes, qui a su enfin mettre un
nom ? mon long malaise?:?le
temps de la chasse aux sorci?res est revenu
?et il n’annonce rien de
bon pour la suite.

Chacun est somm? de choisir son camp et de
d?signer les boucs
?missaires
sur lesquels la frustration des peuples tromp?s va pouvoir
bient?t se d?cha?ner.

Choisir son camp. C’est toujours ce que l’on fait
quand la guerre est d?j? dans tous les esprits, dans tous les c?urs, comme une
?vidence ind?passable. Non pas?la guerre des classes
(dont j’aimerais bien r?cup?rer le livre
homonyme que j’ai pr?t?)
qui nous met tous ? genoux, mais la guerre de
tous contre tous, la guerre des gueux, organis?e par et pour les puissants,
afin qu’ils continuent tranquillement leurs petites affaires entre eux pendant
que l’on se d?chirera pour les miettes.
Le temps des brebis galeuses est revenu.
Et j’en suis.

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