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Le principe industriel est-il criminel ?

Par?Fabrice Nicolino

J?ai choisi cette fois un titre un poil abscons, en tout cas peu clair au premier abord. Et c?est volontaire, car je tiens ? vous garder ici jusqu?? la fin. ? l?heure du net et du survol, ceux qui lisent un article jusqu?au bout son rares, je le sais. Et je sais de m?me que je perdrai des lecteurs en nombre avant le bas de cette page. Je tente donc une pauvre ruse, et voyons ce qu?elle donne.

Ce que je vais ?crire n?est pas ordinaire, et si j??tais vous, je prendrais cet avertissement au s?rieux. Je sais de longue date, pour avoir observ? de bien pr?s certaines industries mortif?res que le crime a jou? et joue son r?le dans leur d?ploiement vertigineux. Je l?ai vu au sujet de l?amiante, au sujet des d?chets – je me suis occup? professionnellement, pendant des ann?es, de la sinistre d?charge de Montchanin (Sa?ne-et-Loire)?-, au sujet des pesticides, des biocarburants, de la viande. Je sais donc de source s?re et certaine que les grandes cha?nes hi?rarchiques, d?mesur?ment ?tendues, produisent sous le r?gne du profit maximum des comportements ignobles, immondes et, oui, criminels.

Avant de savoir qui est responsable, ?ventuellement justiciable, je dois vous parler d?un article qui constitue un choc. Cela ne m?arrive pas toutes les cinq minutes, car je n?ai jamais cess? de lire les journaux depuis l??ge de dix ou onze ans, ce qui commence ? dater. Cet article sign? St?phane Foucart, a paru dans?Le Monde?sous le titre?:?Les conspirateurs du tabac. Vous pouvez le lire online,?en cliquant ici.?Foucart ?voque la sortie d?un livre aux ?tats-Unis, ?crit par le professeur de Stanford Robert Proctor. Cet intellectuel de haut vol a pass? des ann?es ? d?piauter des millions de documents internes ? l?industrie du tabac. Quoi qu?on puisse penser du reste, ce n?est pas chez nous que l?on verrait cela. Car en 1998, apr?s un proc?s historique men? par 46 ?tats am?ricains contre les industriels de la clope, il a ?t? d?cid?, outre le versement d?une menue amende de 188 milliards d?euros, la publication forc?e de m?mos, courriels, documents internes en tous genres. Et dans cet immense fatras, comme on se doute, d?innombrables r?v?lations qui donnent sa chair au bouquin de Proctor,?Golden Holocaust.

Bien s?r, je savais que les fabricants de tabac savaient. Et qu?en toute conscience, ces crapules avaient continu? d?inonder les march?s de leur poison mortel. J?avais compris – il aurait fallu ?tre bien aveugle – que cette industrie ?tait comme l?arch?type de tant d?autres. D?s les ann?es 20 du si?cle pass?, raisonnablement, le doute n??tait plus permis?: le tabac ?tait bien un puissant canc?rig?ne. Confront?s au p?ril d?une chute sans fin de leurs profits, les pontes de la clope eussent pu tenter une reconversion, mais ils d?cid?rent en conscience la tuerie de masse. Savez-vous qu?au moment du?Plan Marshall?pour l?Europe d?vast?e par la guerre -1947?-, les cigarettiers ont obtenu du gouvernement am?ricain que l?aide directe se d?compose en deux dollars de nourriture pour un dollar de tabac?? En 1953, les m?mes lancent une strat?gie extraordinaire qui vise ? tromper l?opinion et ces ben?ts de journalistes en organisant m?thodiquement un soi-disant ??doute scientifique?? sur la dangerosit? de la clope. On ach?te des scientifiques – je croyais la chose rare, Proctor montre que non?-, on finance des ?tudes biais?es, mont?es en ?pingle ensuite dans les journaux ad?quats, et de la sorte on cr?e du bruit, des ?crans de fum?e, de la confusion. Il faut donc, pour y voir plus clair, de nouvelles ?tudes, lesquelles se montrent comme par hasard aussi contradictoires que les pr?c?dentes. ? ne me dites pas que vous ne reconnaissez pas cette musique?! Elle est jou?e en ce moment au sujet des antennes de t?l?phonie mobile.

Osons parler de chef d??uvre. Il a permis de gagner des dizaines d?ann?es, et il continue d?ailleurs de travailler les esprits dans ces pays d?avenir pour la mort que sont la Chine, l?Inde, et tant de contr?es plus exotiques encore. Le savoir-faire accumul? a bien entendu servi aux autres, avec en France par exemple ce qu?on a appel? le?Comit? Permanent Amiante?(CPA), cr?? pour tromper sur les risques de contamination par ce qu?on appelait jadis,?The Magic Mineral. Mais revenons au tabac. Comment d?crire?? La clope tue 5,5 millions d?humains chaque ann?e, soit davantage que le sida, le paludisme, la guerre et le terrorisme r?unis. Au cours du XX?me si?cle, la cigarette aura flingu? pr?matur?ment 100 millions d?hommes et de femmes. Chiffre ? rapprocher – et pourquoi n?oserait-on le faire?? – des 50 ? 60 millions de morts de l?infernale Seconde Guerre mondiale. Des statisticiens ont m?me calcul? ce que tuerait la cigarette au cours de ce si?cle si les tendances devaient rester les m?mes, ce qui est pour s?r impossible. Il n?emp?che que l?estimation est, disons, int?ressante?: 1 milliard. Oui, d?authentiques ordures cousues d?or pourraient ?tre responsables de la mort d?un milliard d?entre nous. Par commodit?, je vous prie, laissons de c?t? le d?bat p?riph?rique – et l?gitime – sur la responsabilit? propre au fumeur, cela nous perdrait. Et d?ailleurs, Proctor raconte dans son livre les incroyables ruses de l?industrie pour rendre toujours plus accros et d?pendants les malheureux consommateurs imb?ciles. Car imb?ciles ils sont, j?en disconviens d?autant moins que j?ai clop? pendant quinze ann?es.

Quoi d?autre?? Eh bien, les fabricants ont infiltr? en professionnels qu?ils sont l?Organisation Mondiale de la Sant??(OMS). De nouveau, je le savais, mais dans les grandes lignes seulement. Comme je sais que toutes les structures onusiennes comme la FAO, le?Codex Alimentarius?- cr?? par l?OMS et la FAO pour ?dicter des normes alimentaires?-, le?Pnue, le?Pnud?et bien d?autres le sont. Je vous renvoie ? un document de l?OMS, en anglais h?las, qui est proprement stup?fiant. Je ne pr?tends pas avoir lu les 260 pages, mais j?y ai pass? suffisamment de temps pour recommander le texte ? quiconque, et?c?est ici.?Quoi d?autre?? La clope est radioactive, et un paquet et demi par jour ?quivaut, grossi?rement, ? 300 radios du thorax en une ann?e. Quoi d?autre?? J?arr?te l?, et je vous dis que nous sommes vraiment des ?tres soumis. Du gibier bon ? ?tre abattu par les petits et grands viandards de l?industrie. Non?? Si. Pour sortir de la folle c?cit? qui est la n?tre, il faudrait commencer par nommer le crime. Ce qui entra?nerait?ipso facto?une crise essentielle dans ces structures soi-disant ?cologistes qui collaborent avec l?industrie, et parfois la pire, comme c?est le cas, entre autres, duWWF?ou de?France Nature Environnement?(FNE). Bien entendu, cela ne suffirait pas, mais conduirait ? rechercher des formes d?action enfin adapt?es. Car en face de l?assassinat de centaines de millions de personnes, que fait-on?? On p?titionne?? On joue du fl?tiau?? Ou bien l?on dresse la liste des criminels avant que de leur faire rendre gorge?? Ce n?est pas ce que j?appellerais la m?me strat?gie.

Que ce soit pour les pesticides – une industrie criminelle?-, les biocarburants – une industrie criminelle – la viande – une industrie criminelle – et vous compl?terez l?interminable liste vous-m?me, nous savons bel et bien l?essentiel. La seule chose qui nous manque, c?est la vaillance, le courage, la volont? d?enfin affronter le mal incarn?. J?ai nomm? l?industrie. Et je r?ponds du m?me coup ? la question pos?e dans le titre. Oui, je crois que l?industrie est criminelle dans son principe. Elle rend abstrait ce qui est on ne peut plus concret?: le besoin de boire et de manger, de se v?tir, de se chauffer, d?avoir un toit. Elle transforme les ?tres en marchandises. Elle est dirig?e chaque jour davantage par des entit?s, dont nous ignorons tout. Sans la moindre solution de continuit?, selon moi, elle m?ne des fabriques puantes – qui ruinaient les tondeurs et tricoteurs au seul profit des m?tiers ? tisser et de leurs propri?taires, il y a deux si?cles?-, ??Michelin?volant les terres d?un village d?Intouchables du Tamil Nadu aujourd?hui. L?industrie a toujours, et toujours plus remplac? le service d? aux hommes par son propre mouvement interne. Lequel, dans nos soci?t?s capitalistes vieillissantes, signifie la recherche abjecte de fric, quels que soient les co?ts sociaux ou ?cologiques. L?industrie est amorale et son gigantisme l?entra?ne fatalement ? provoquer des d?g?ts plan?taires irr?parables. Il n?y a rien que l?on puisse faire, sinon abattre le monstre. Le reste n?est que vile soumission ? l?ordre.

Je ne terminerai pas en laissant croire que je r?clamerai le retour au bon vieux temps de l?artisanat. Les hommes n??taient pas meilleurs, mais au moins, la taille de leurs activit?s leur interdisait les exterminations de masse. Je r?cuse avec force l?id?e que nous serions condamn?s ? pactiser avec les transnationales et tous nos petits champions nationaux, mus exactement par les m?mes logiques. Ce qui me saute aux yeux, c?est qu?il faudra, sur les ruines de notre monde, b?tir une ?conomie de la simplicit?, o? les objets retrouveront le sens qu?ils n?auraient jamais d? perdre, o? l?on pourra faire r?parer toute une vie durant ce dont nous aurions r?ellement besoin. Une utopie?? Certes oui, et revendiqu?e. Mais leur avenir ? eux n?est pas utopique, il baigne dans le sang des sacrifi?s ? venir. Arr?tons donc de d?conner et de faire semblant, comme tous ces foutus?Bisounours?de la sph?re ?cologiste, qu?il s?agit de s?entendre entre gens de bonne compagnie. Je ne suis pas de bonne compagnie. Et la place de ces salauds est en enfer.

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