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Le chemin

La trou?eJ
J?aimais bien passer du temps avec lui, parce qu?en dehors de ses
grandes envol?es tortur?es, il avait un rapport au monde totalement ?patant de
mon point de vue?: une communication int?grale. Le monde parlait ? Louis.
Pas seulement le monde sensible des gens qui racontent des histoires et qui
?changent des mots. Non, l?ensemble du monde, celui des objets, du temps qui
passe, de celui qu?il fait, tout ?tait totalement limpide et d?chiffrable pour
lui. R?guli?rement, il se figeait au milieu d?une phrase, d?un geste, rentrait
dans une intense phase contemplative, puis, brusquement, sa physionomie
tortur?e s??clairait et il explosait immanquablement dans un grand et
emphatique?: mais c?est un signe?!

Tout ?tait signifiant pour lui?: la moindre co?ncidence, une certaine
dissonance dans la voix, la mani?re dont sa fourchette retombait, quelques mots
bredouill?s h?tivement sur un pas-de-porte, une lettre, un coup de fil, la
danse du vent dans les arbres qui bordent le canal du Midi, une tourn?e
offerte, un coup de main refus?, une baguette trop cuite, le chuintement du bus
? soufflets lorsque les freins rel?chaient la pression, les bons moments comme
les pires, tout, absolument tout ?tait un signe pour Louis. C??tait cette
singularit? que je go?tais particuli?rement en lui, plus que sa s?v?re
extravagance vestimentaire ou ces faux airs de rescap?s de film d??pouvante des
ann?es 30. La certitude que le monde lui parlait, ? lui, et ? personne d?autre,
et lui montrait la voie ? suivre et les impasses ? ?viter.

Parce qu?? l?autre bout du spectre humain, il y avait moi. Moi, et ma manie de
l??preuve de doute. Moi et mon absence de certitude. Moi et mon angoisse
immense du lendemain. H?riter de seulement quelques ?lectrons libres de la foi
aveugle de Louis en la force de son destin et des multiples indices que
celui-ci aurait laiss?s ? son intention ? la surface du monde et sous celle des
choses, comme une sorte de Petit Poucet f?brile, aurait grandement soulag? le
cours de mon existence de mes t?tonnements poisseux d?aveugle perdue au pays
des sphinx.

Pour moi, la vie revient ? participer ? l??preuve du slalom g?ant les yeux
band?s et les oreilles bouch?es, ? conduire sa barque sans boussole, sans rame
et sans gouvernail dans un ?pais brouillard qui rend hypoth?tique jusqu??
l?id?e m?me de l?oc?an infini qui te porte et te cerne. C?est un peu comme ?tre
un b?b? dans un monde de vieillards, en ignorant tout de la nature intime des
gens et des objets, c?est ?tre un ignorant dans un monde de savants, c?est
avoir avant tout conscience de son extr?me limitation, de ses lacunes et de son
insuffisance.

Le monde est flou, et pas seulement parce que je suis myope.

Devant l?absence de sens que l?on peut donner ? la plupart des actes, devant le
manque de lisibilit? qui te laisse d?muni dans un univers de complexit?, toute
n?cessit? de choix devient une torture, parce que chaque d?cision en vaut une
autre dans la mesure o? il est ? la fois impossible d?avoir assez d??l?ments
pr?alables pour avoir un avis ?clair?, que d?avoir la moindre chance
d?appr?hender le champ des possibles et plus, encore, celui des cons?quences.
Cette myopie m?taphysique est un boulet qui m?entrave depuis toujours. Comment
choisir sans savoir si une d?cision est finalement importante ou d?risoire, si
l?on voit juste ou si l?on se plante?? Or vivre, c?est choisir et le
simple fait de ne pas arriver ? choisir, ? d?cider, et d?j? un choix en soi,
mais un choix subi, un choix dont la peur nous a d?poss?d?.

Tout le monde n?est pas comme Louis ou moi. Mais chacun porte en lui un m?lange
subtil de nos deux n?vroses, dans une alchimie plus ou moins r?ussie?:
certains traversent la vie comme un casino g?ant, misant beaucoup, sur tout et
n’importe quoi, certains raflent le pot et d?autres se retrouvent en slip sur
le trottoir. D?autres encore se laissent guider par leurs envies, leurs
pulsions, leur instinct, leur bonne ?toile et leur ind?crottable foi dans le
fait qu?il ne peut rien leur arriver de f?cheux et traversent l?existence dans
une sublime l?vitation. D?autres tergiversent, se torturent et se ramassent, ?
la pelle ou la petite cuill?re. Peu importe. On cherche tous ? mener notre
barque dans le chaos de la vie, avec plus ou moins de bonheur.

Wrong way

Plus jeune encore que du temps de Louis, j?avais une belle affinit? avec les
jeux d?arcade. Particuli?rement les jeux de course de voitures. Une aisance que
mon p?re avait largement subventionn?e ? la salle de jeux de notre lieu de
vill?giature, du temps o? je n?aimais gu?re l?zarder ? la plage et o? je
pr?f?rais humilier les gar?ons en jouant ? la fille nunuche dans l?univers des
gamers avant de les mettre Fanny dans une comp?tition acharn?e.
J??tais une pure terreur ? Pole Position, j??tais ? Out Run
ce que Tom Cruise ?tait ? Top Gun.
C?est dire.

Ce qui ?tait passionnant, dans l?univers des circuits (m?me imprim?s), c?est
que le chemin ?tait balis?. Et un chemin bien balis?, bien lisible avec un sens
? suivre, d?j?, ? l??poque, c??tait monstrueusement rassurant pour moi. Sur mes
jeux f?tiches, je connaissais chaque courbe, chaque chicane, que j?anticipais
afin de tracer la trajectoire parfaite. Et quand, par inadvertance, mon
v?hicule faisait un t?te ? queue et repartait dans l?autre sens, il y avait
alors un ?norme Wrong way rouge qui clignotait et barrait l??cran. Un
signal fort et facilement d?chiffrable, m?me du temps o? ma ma?trise de la
langue de Shakespeare ?tait un peu molle du genou. Et apr?s toutes ces ann?es,
c?est finalement ce qui me manque le plus. Un ?norme Wrong Way qui
clignote dans l?azur, un foutu signe, comme le bramerait Louis dans un grand
?clat de rire.

Et si, finalement, Louis avait eu raison depuis le d?but et que je n?avais ?t?
qu?atteinte d?une c?cit? hyst?rique ch?re ? papa Freud?? Et si, en fait,
l?absolue r?gularit? avec laquelle je me plante dans la vie n??tait rien
d?autre qu?un gigantesque et obsc?ne Wrong way qui m?interpelle avec
insistance du tr?fonds de mon obscure petite existence de m?cr?ante?? D?un
point de vue purement empirique, la constance de l??chec est le signe le plus
?vident, le plus incontournable et le plus implacable qu?on est en train de
faire fausse route dans la vie.

Bien s?r, d?aucuns me susurreront que l?approche d?une certaine ?ch?ance me
rend un peu plus sensible ? l?inclination naturelle que certains d?entre nous
ont ? l?autoflagellation et au bilan n?gatif. Certes. Mais la recette de Louis
n?est ni meilleure, ni pire qu?une autre pour guider une existence humaine et
vu les r?sultats tangibles de la mienne, il est peut-?tre temps de se d?cider ?
jouer la carte du changement.
Et ? ouvrir bien grand les yeux pour ne pas rater les signes, positifs, cette
fois, qui pourraient paver mon futur chemin de vie, avant m?me qu?il ne soit
trac?.

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