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L’argent, l’argent dit-on…

En dépit de toutes les tentatives des économistes de lui réduire son importance, l’argent n’est pas neutre. Il refuse systématiquement de se laisser cataloguer ou enfermer dans le rôle que tentent de lui assigner telle école de pensée ou telle autre théorie économique. L’argent n’est pas à prendre à la légère : ce n’est pas une denrée quelconque ou une pâte que l’on modèle selon les besoins du moment. Ce n’est pas non plus un lubrifiant. L’argent est très probablement l’institution la plus déterminante de notre système capitaliste. Seul et unique instrument de mesure du travail accompli, de la chose produite ou de l’objet échangé, il est au cœur de notre dispositif social. L’argent permet en effet de résorber la crise de liquidités qui paralyse l’économie et évite la déflation qui la tue à petit feu. Karl Marx (1818-1883) et John Maynard Keynes (1883-1946) tombent d’accord : l’argent est le but même de toute production et de tout service rendu. La production commence et se conclut avec l’argent. Keynes n’évoquait-il pas la «théorie monétaire de la production» ? Même Milton Friedman (1912-2006), chantre de l’école monétariste et ardent défenseur de l’ultralibéralisme, prix Nobel d’économie en 1976, rejoignait Marx et Keynes dans son appréciation du rôle crucial de l’argent.

Une certitude : l’argent est absolument vital en période de grande fragilité, comme l’ont démontré les politiques expansionnistes et autres injections de liquidités successivement mises en place aux États-Unis, au Japon, en Chine à la faveur de la crise financière. De même a-t-on pu constater – en creux – les ravages européens causés par l’absence (et la peur) de l’exploitation des effets bénéfiques de l’argent. L’air du temps – et du néo libéralisme – exige d’obtenir de l’État qu’il restreigne docilement son train de vie afin d’équilibrer ses comptes. Ce rétrécissement des pouvoirs publics fut en parallèle dès le début des années 1990 compensé par une expansion hyperbolique du secteur financier censée s’autoréguler car les excès et les malversations n’étaient nullement dans son intérêt, selon ces mêmes théoriciens…La stabilité financière serait naturellement au rendez-vous, avec son lot de prospérité économique, de confort matériel généralisé où les citoyens les plus méritants pourraient se partager le gâteau de cette dérégulation.

Cette logique imparable fut même poussée encore plus loin dans le cadre de la mise en place de l’Union européenne. Des quotas stricts en matière de dépense publique furent en effet arrêtés tout en éloignant des États membres toute possibilité et toute tentation d’exploiter les vertus de l’argent. Pour ce faire, une Banque centrale européenne fut mise en place selon un modèle en déconnexion totale avec les politiques budgétaires et fiscales des membres. En autiste accomplie et – devrait-on dire statutaire-, la BCE assurerait ainsi l’approvisionnement en monnaie de nations membres de l’Union sans nullement s’intéresser à leurs comptes publics. Les fondateurs de cette Europe ultralibérale considéraient (à la suite de Friedman) que l’argent est tellement suspect que son usage doit être strictement surveillé par un organisme sur lequel les États – pourtant souverains – n’auraient aucun droit de regard. L’argent était cette boîte d’allumettes que l’on enlève à l’enfant, non sans le réprimander. Le contre-exemple européen est particulièrement éloquent car on se rend compte que, ce faisant, tous les ingrédients d’une conflagration pire encore que celle de la Grande Dépression furent volontairement mis en place.

 

Michel Santi

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