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La?cit? 4 ? Le Qu?bec en qu?te de la?cit

Les Notes de Sutton sont r?dig?es par Christian Lamontagne

M?me si on peut penser qu?il n?int?resse v?ritablement qu?une poign?e de gens, le d?bat sur la la?cit? et la place de la religion dans l?espace public touche, en r?alit?, plusieurs aspects fondamentaux de la vie en soci?t? ? notre ?poque et soul?ve les passions d?un grand nombre de gens. Contrairement ? ce que l?on a souvent tendance ? penser, les prises de position sur ces questions ne sont directement d?termin?es par des valeurs diff?rentes mais par des conceptions diff?rentes de la r?alit?.

Il est fascinant de constater qu?on peut anticiper les comportements, les valeurs et les jugements selon le point de vue adopt??: magique, mythique, moderne, postmoderne ou transrationnel? (j?y reviendrai).

Un des probl?mes des soci?t?s actuelles, et principalement des soci?t?s occidentales, est que ces diff?rents points de vue coexistent ? une ?chelle jamais atteinte auparavant. Au Qu?bec, la coexistence est principalement due ? l?augmentation des flux migratoires vers les pays occidentaux mais, ailleurs, elle une cons?quence directe de la ?mondialisation?.

Pour comprendre comment on aborde le d?bat sur la la?cit?, j?ai parl? de points de vue magique, mythique, moderne, postmoderne et transrationnel. J?utilise le terme ?transrationnel?, que je dois ? Ken Wilber, pour d?signer un point de vue qui accepte la rationalit? de tous les points de vue apparus pr?c?demment dans l?histoire mais d?termine leurs limites et pr?cise leur sph?re de validit?. Pour bien faire, il faudrait ?galement raffiner l?analyse encore plus en montrant quelles dimensions de la r?alit? sont privil?gi?es par ces points de vue, mais ceci allongerait encore un blogue d?j? outrageusement long.

Comme on le soup?onne peut-?tre, les points de vue ne sont pas simplement juxtapos?s sur le m?me plan, mais indiquent une ?volution.?Grosso modo, on peut dire que cette ?volution permet toujours plus de complexit?, de profondeur et d?universalit?. Mais les points de vue magique, mythique et moderne ne voient pas l??volution et nient simplement la validit? des points de vue diff?rents. Pour eux, il y a seulement d?autres points de vue ? combattre parce que faux. Le point de vue postmoderne accepte qu?il y ait plusieurs points de vue mais a parfois de la difficult? ? apercevoir l?ordre apparent au point de vue transrationnel.

On a une d?monstration limpide de tout cela dans Le Qu?bec en qu?te de la?cit?, un recueil de textes paru il y a quelques semaines. Outre un panorama assez complet des points de vue, l?int?r?t de cet ouvrage est de permettre de faire sens des arguments soulev?s pour peu qu?on identifie le niveau de discours qui les sous-tend et ce qu?ils autorisent ? penser.

Un consensus: la n?cessaire la?cit? de l??tat

Le premier texte, sign? par le sociologue Guy Rocher, tente de d?finir ce que doit signifier, en pratique, la la?cit? de l??tat, un principe sur lequel existe un large consensus. Cette la?cit? pourrait se r?sumer en deux points?: l??tat ne se m?le pas de religion et la religion ne se m?le pas de l??tat; l??tat respecte l??galit? morale des individus et prot?ge leur libert? de conscience et de religion. M. Rocher, significativement, n?aborde les choses que sous le premier angle.

Et le litige appara?t lorsqu?il pose comme condition de la la?cit? de l??tat que son personnel et celui des institutions publiques s?abstiennent de faire part de ses convictions religieuses en portant des signes ou v?tements ostentatoires. Cette condition est probl?matique parce qu?elle touche des individus plut?t que le collectif (institutions, lois, immeubles).

M. Rocher parle d?une ??trange distinction entre l?institution, qui est neutre, et les personnes qui jouissent de la libert? de conscience?. ? sa face m?me, la distinction entre le collectif et l?individuel n?est pas ?trange mais ?l?mentaire. Le collectif concerne des artefacts (lois, c?r?monies, institutions, objets) qui n?ont aucune des caract?ristiques d?une personne: conscience, sentiment, pens?e, droits, obligations, etc. C?est la source m?me du probl?me. Une s?rie de questions surgissent: un agent de l??tat respecte-t-il ou non la neutralit? de l??tat en arborant un signe religieux quelconque? L??tat brime-t-il la libert? de conscience de son personnel en lui interdisant de porter un signe religieux?

Comme le dit M. Rocher, le fait de porter un signe religieux ne rend pas l?agent moins objectif personnellement et ?la neutralit? religieuse, aussi bien que politique et id?ologique, fait partie du statut du fonctionnaire au service de l??tat?. Mais ce qu?implique la ?neutralit?? religieuse n?est pas aussi simple qu?on le croit. Ce qui importe, fondamentalement, est que l?agent agisse de mani?re professionnelle, sans discrimination. On ne peut vraiment pas se contenter d?une ?apparence de neutralit??.

Il est ?vident, cependant, que cette ?apparence de neutralit?? importe ? la vision moderne. Car ce point de vue associe souvent le port de signes religieux ? l?affirmation de la ?sup?riorit?? des principes religieux sur le contrat social de la modernit?. Dans sa version extr?me, il consid?re m?me la religion comme des ?inepties id?ologiques?. Mais ce qui appara?t comme une affirmation de sup?riorit? ? la modernit? (qui elle se consid?re clairement ?sup?rieure? ? la religion) n?est pas ?sup?rieur? de la m?me mani?re du point de vue mythique. Si les livres? sacr?s prescrivent le port du voile, de la barbe, du turban ou de la kippa, cela ne se discute tout simplement pas. Par ailleurs, pour les gens immerg?s dans un point de vue mythique, la notion de ?choix?, dans ce domaine, est inexistante: les choses sont ainsi et il est impossible au sujet de se penser hors de ce contexte. Les points de vue mythique et moderne sont mutuellement exclusifs et donnent lieu ? des positions rigides, ayant un caract?re absolu.

Prenant un point de vue postmoderne, comme le fait Daniel Weinstock dans un autre texte du recueil, je peux me borner simplement ? noter la pr?sence ou l?absence de signe religieux, sans pr?juger ce que cela signifie vraiment pour la personne qui est en face de moi. J?oserai avancer que pour la transrationalit?, le signe religieux r?v?le d?abord le besoin humain de transcendance. Il ne constitue pas un passif affectant la ?neutralit?? exig?e des agents de l??tat.

Le point de vue transrationnel est tr?s minoritaire dans la soci?t? qu?b?coise actuelle et le point de vue postmoderne, plut?t indiff?rent ? la question, rallie une bonne partie de la population. Beaucoup de gens sont certainement plus ? l?aise avec l??apparence? de neutralit? religieuse mais cette pr?f?rence semble surtout li?e ? la perception n?gative de l?appartenance religieuse, une observation partag?e par la plupart des intervenants dans le d?bat.

L??tat brime-t-il la libert? de conscience de son personnel en lui interdisant de porter un signe religieux? Cela est-il discriminatoire? L?interdiction exclut-elle des personnes sur la base de leurs croyances et peut-elle contribuer ? les ghetto?ser? ? toutes ces questions, il faut r?pondre oui, en ce qui concerne les personnes attach?es ? un point de vue mythique, c?est-?-dire aux prescriptions des textes sacr?s ou ce qui est consid?r? comme tel. Pour les autres, ayant fait le saut au point de vue moderne, postmoderne ou transrationnel, l?exigence pourra appara?tre ?raisonnable?, mais pour trois raisons diff?rentes: parce que la soci?t? doit r?guler la religion pour les modernes; parce que les religions n?ont qu?une dimension intime et personnelle pour les postmodernes; et parce que les signes religieux n?ont aucune importance concr?te pour les transrationnels.

?videmment, les discriminations potentielles ne concernent concr?tement qu?un tr?s petit nombre de personnes mais nous sommes ici dans les principes et le nombre r?el n?a pas d?importance.

Les signes religieux dans le syst?me scolaire

M. Rocher note que le syst?me public d?enseignement non confessionnel est une institution qui exige la r?serve du personnel en ce qui a trait ? leurs convictions religieuses. Il existe un large consensus sur ce point.

Dans ce contexte, la question devient: est-ce que le simple signe d?une appartenance religieuse, id?ologique ou politique constitue une br?che dans le devoir de r?serve? On peut r?pondre oui, si ce devoir est interpr?t? au sens strict et au premier degr?. Mais on peut aussi se demander si exiger de camoufler toute appartenance religieuse est un moyen de faire l?apprentissage du pluralisme, ce qui est ?galement le r?le de l??cole.

Imaginons un instant une ?cole o? le personnel enseignant porte le signe d?une appartenance religieuse: croix, foulard, barbe, kippa, ?toile ra?lienne, tresse rasta, bindi ou tilak hindou, etc. Quelle est la r?action devant une telle diversit?? N?est-il pas pr?f?rable de constater les ?appartenances? de chacun plut?t que d?en faire un tabou? Est-il seulement possible d?avoir une position fondamentaliste dans un tel contexte?

Pour M. Rocher, la la?cit? dite ?ouverte?, qui permet les signes de l?appartenance religieuse chez les employ?s de l??tat et, en particulier, chez les enseignants, constitue un recul historique de la d?confessionnalisation des institutions publiques. Ce point de vue est valable, mais seulement si on consid?re que les signes religieux r?v?lent la tentation de soumettre la vie publique aux normes religieuses. La soci?t? qu?b?coise, dans sa large majorit?, n?en est plus l?.

Certes, les discours fondamentalistes existent encore mais les conceptions mythiques ? la base du fondamentalisme sont tr?s minoritaires dans notre soci?t?, elles ne sont pas capables d?imposer leurs diktats et le seront de moins en moins, suivant en cela un mouvement qui a commenc? depuis au moins six si?cles.

Les limites aux accommodements raisonnables

On reproche ? la la?cit? ?ouverte? de ne pas poser de limites aux accommodements accord?s, ou qu?il est difficile de les d?finir et compliqu? de trancher. Or il y a d?j? des limites reconnues: s?curit?, ?galit? des sexes, fonctionnement d?une institution, respect des principes constitutifs de la soci?t? (d?mocratie, libert? de conscience, etc.). Daniel Weinstock s?attache essentiellement ? d?finir la nature de ces limites et ? tenir une position d??quilibre entre les droits individuels reconnus dans les Chartes, la la?cit? de l??tat et la reconnaissance r?elle du pluralisme. Fran?oise David, plus loin, a les m?mes arguments.

Les chartes des droits et libert?s sont des discours de niveau moderne et postmoderne. Les demandes d?accommodements religieux proviennent essentiellement de discours de niveau mythique o? le soi doit se conformer ? la r?gle du groupe auquel il s?identifie. Les demandes d?accommodement ne sont jamais dirig?es directement contre la la?cit? de l??tat. Elles n?exigent pas que l??tat se conforme ? une prescription religieuse, mais simplement qu?il la permette.

Il y a forc?ment une in?galit? et une asym?trie dans les positions: d?un c?t?, on permet, de l?autre, on oblige (voile, kippa, foulard, etc.). Cette asym?trie d?range beaucoup le point de vue moderne. Et parfois la demande est fond?e sur des principes contraires aux principes constitutifs d?une soci?t?, par exemple celui de l??galit? entre les hommes et les femmes. Est-ce que la demande d?avoir un examinateur masculin ou f?minin pour passer un examen de conduite automobile va ? l?encontre de ce principe d??galit??

On peut consid?rer cette demande comme une pr?f?rence, au m?me titre qu?une femme peut demander qu?un examen gyn?cologique soit fait par une femme plut?t qu?un homme, sans remettre en question le principe de l??galit? des droits entre les hommes et les femmes. Bien s?r, chacun sait que les motifs de ces demandes sont fond?s sur des raisons de niveau diff?rent et des principes oppos?s. Pour les hassidim ou les musulmanes, la raison est de niveau mythique (les hommes et les femmes ont des positions diff?rentes dans la cr?ation, la r?gle divine ordonne un comportement particulier), pour la femme moderne, c?est plut?t une manifestation de sa libert? de choix et de ses pr?f?rences personnelles. Et pour nous, nous r?f?rant ? un point de vue moderne, postmoderne ou transrationnel, c?est essentiellement le motif qui pose probl?me et non la r?ponse ? la demande comme telle puisque d?autres motifs nous sont acceptables.

Par contre, l?accueil de cette demande est une illustration limpide de l?inclusivit? de la soci?t? postmoderne envers diff?rents types de discours qui, eux, n?ont pas cette tol?rance. Il devrait ?tre manifeste que la valeur, l?avantage et la ?sup?riorit?? de la soci?t? postmoderne se trouvent pr?cis?ment l? et que cette inclusivit? doit ?tre d?fendue sans compromis. Autrement dit, les discours de niveau mythique et moderne ne peuvent pas imposer leur loi.

La limite aux accommodements serait clairement atteinte si, par exemple, les hassidim r?clamaient d?obliger les femmes ? s?asseoir ? l?arri?re des autobus comme ils ont tent? de le faire en Isra?l. Ou lorsqu?un maire oblige tout le monde ? ?couter une pri?re au d?but des s?ances du conseil municipal. Tant que ces demandes ne constituent pas une atteinte aux libert?s des? autres, n?imposent pas un comportement, n?entravent pas le fonctionnement des institutions, et ne remettent pas en question les principes constitutifs de la soci?t?, il n?y a pas de raison fondamentale de les refuser.

La question de l?int?gration

Une des th?mes secondaires des discussions sur la la?cit? est celui de l?int?gration des immigrants. La question est de savoir si l?int?gration des nouveaux arrivants est facilit?e ou retard?e en permettant le port de signes ou de v?tements religieux. Les deux parties arrivent ? des conclusions oppos?es.

Par exemple, Daniel Baril, un ancien pr?sident du Mouvement la?que qu?b?cois, ne croit pas que les accommodements facilitent cette int?gration. ?Est-ce que l??rouv d?Outremont a permis une meilleure int?gration des hassidim? [?] Peut-on penser que le hijab peut ?tre per?u, par un non-musulman ou m?me par un musulman progressiste, comme un d?sir de rapprochement??, demande-t-il? Et de conclure: ?Les accommodements religieux accentuent les diff?rences et, ? l??vidence, marginalisent encore davantage ceux qui les obtiennent??

On peut facilement observer que tous ces accommodements permettent aux gens?de sentir qu?ils ont droit, tels qu?ils sont, ? une place dans la soci?t?. C?est une illustration bien concr?te du respect de l??galit? morale des individus. D?autre part, permettre ? quelqu?un de porter le hijab, la kippa ou le turban au travail est, ? l??vidence, une meilleure fa?on de favoriser son int?gration que de lui refuser ce travail. Et quand on sait que le travail est le meilleur gage de l?int?gration des immigrants, le choix est facile ? faire.

On doit cependant reconna?tre avec M. Baril que toutes ces mesures ne se traduisent pas n?cessairement par un changement de moeurs ou de points de vue. Les hassidim sont une secte vivant en marge de la soci?t? et cherchent ? se pr?munir de toute influence ext?rieure. Mais refuser des demandes qui n?obligent pas les autres citoyens les marginaliserait objectivement en limitant encore plus leur participation ? la soci?t?. Les accommodements pour des motifs religieux n?accentuent pas les diff?rences, ils font une place ? la diff?rence et permettent une int?gration minimale ? la soci?t?, ne serait-ce que moralement. Il est cependant ?vident qu?obliger les hassidim ? se d?placer ? pied, en leur refusant de passer un permis de conduire avec un examinateur masculin, emp?che m?me l?int?gration minimale.

Contraindre, refuser ou permettre

? lire les contributions de Daniel Baril, Marie-Mich?le Poisson et Louise Mailloux, tous trois militants actifs de la la?cit?, ceux-ci partagent un certain nombre de positions: la religion et les valeurs qu?ils lui associent sont per?ues n?gativement (inepties id?ologiques, valeurs r?trogrades, sexisme, etc.); la modernit? est l?gitim?e d?imposer ses exigences ? la religion parce qu?elle a pr?s?ance sur les pr?ceptes religieux; l?int?gration ne peut se faire que par la soumission aux principes de la la?cit?.

Il s?agit l?, ?videmment, de positions typiques (et extr?mes) de la modernit?, mais il est impossible de nier qu?ils d?crivent une partie de la v?rit?. Le probl?me est de tenter de faire de v?rit?s partielles une v?rit? absolue. Leur ?foi? est mat?rialiste et exclusive et, ? la diff?rence des postmodernes, ils ne sont pas capables de s?en rendre compte. Ceci les am?ne ? une position contradictoire: pour forcer l?inclusion, il faut exclure. Comme si on pouvait amener quelqu?un ? changer son point de vue ou sa croyance en lui imposant un comportement. N?est-ce pas l? une fa?on de faire similaire ? celle du point de vue mythique qui croyait ?convertir? les gens ? la pointe de l??p?e?

Ce qu?on appelle la ?la?cit? r?publicaine? qui, entre autres, interdit de mani?re assez stricte le port de signes religieux dans l?espace public, est une image invers?e de la mainmise des ?glises et de la religion ? une autre ?poque, dans un autre contexte. C?est pourquoi ce mod?le est loin d??tre la seule r?ponse ? la n?cessaire la?cit? de l??tat. Sur ce point, la d?monstration d?Andr? Baub?rot et de Micheline Milot, dans La?cit?s sans fronti?res, est convaincante. Est-ce la raison pour laquelle Baril, Poisson et Mailloux n?en font pas mention et ne la r?futent d?aucune fa?on? Je l?ignore mais ce silence est une faiblesse de plus dans une argumentation qui perd toute sa port?e ? force de vouloir s?imposer plut?t que de convaincre.

Pourquoi accommoder?

Dans un autre texte, Jean-Marc Piotte, ancien professeur de science politique ? l?UQAM, se demande, ? propos des juifs hassidim: ?Mais pourquoi la soci?t? devrait-elle accommoder des communaut?s qui refusent tout accommodement?? Il se borne ? poser la question mais ne r?pond pas. Une r?ponse possible est que la pens?e postmoderne ou transrationnelle, en faisant preuve de recul critique, peut le faire alors que la pens?e mythique, enferm?e dans l?autor?f?rentiel, ne le peut pas. On pourrait illustrer m?taphoriquement les deux positions en faisant dire ? la pens?e postmoderne: ?Il est interdit d?interdire? et ? la pens?e mythique: ?Il est interdit de permettre?. La pens?e postmoderne peut tol?rer la pens?e mythique alors que l?inverse n?est pas vrai. La limite est ?vidente: la pens?e mythique ne peut imposer sa r?gle ? la postmodernit?, c?est-?-dire l?interdire, ce qui constituerait clairement une r?gression.

D?une certaine mani?re, ou du moins chez certains de ceux qui s?en r?clament, la pens?e moderne, nourrie du pr?jug? mat?rialiste et scientiste, s?enferme dans une autor?f?rence tout ? fait semblable ? celle du discours mythique. C?est pourquoi elle peut ?tre aussi intol?rante que la pens?e mythique et tenter de la faire dispara?tre tout simplement, comme on l?a vu dans les exp?riences communistes. C?est ? partir du stade postmoderne qu?on commence ? relativiser r?ellement le savoir associ? aux visions du monde et aux diverses m?thodes d?investigation.

Jean-Marc Larouche, professeur de sociologie et de science des religions ? l?Universit? du Qu?bec ? Montr?al, identifie bien la transformation exig?e des religions pour qu?elles s?adaptent ? ce qu?il appelle la soci?t? posts?culi?re: ?[les traditions religieuses doivent pouvoir], sans relativiser leurs propres v?rit?s, moderniser leur foi en adoptant une conscience autocritique de leur propre tradition, une position non exclusive. Cette modernisation de la foi? religieuse est une condition de l?insertion de celle-ci dans l?espace public.? Ce que d?crit M. Larouche est le passage de la pens?e mythique ? la pens?e moderne et postmoderne, celles qui font une place ? toutes? les formes de science dans le raisonnement.

Un des textes les plus porteurs du Qu?bec en qu?te de la?cit? est celui de Fran?oise David, pr?sidente et co-porte-parole de Qu?bec Solidaire. Elle identifie bien les d?rapages intol?rants d?un certain discours de la modernit? en d?plorant qu?on utilise ?l?anath?me, l?ironie m?chante, l?insulte, voire la diffamation?. Elle note avec justesse que les ?demandes d?accommodements religieux ne concernent qu?une tr?s petite minorit?, en plus des Qu?b?cois et Qu?b?coises dits de souche.? Autrement dit, elle estime que les conceptions mythiques ? la base des demandes d?accommodements ne sont pas en mesure d?imposer leurs diktats ? la soci?t?.

Mme David se montre donc tr?s ouverte envers le port de signes religieux chez les employ?s de l??tat, en ?voquant principalement des arguments li?s ? l?int?gration des personnes qui les portent, mais aussi d?autres dimensions mentionn?es pr?c?demment. Sur ce point, je pourrais quasiment dire, Fran?oise David, ma soeur. Elle est aussi la seule qui r?clame ?un d?bat bien organis? dans toute la soci?t? qu?b?coise?, ? peu pr?s certaine que cela permettrait l??mergence d?un consensus (et non d?une unanimit?) qui permettrait ? la soci?t? d?avancer.? Sur ce point aussi, je suis d?accord avec elle, m?me si j?ai quelques doutes sur l?ampleur possible de la mobilisation: r?fl?chir n?est vraiment pas notre sport national.

Le point de vue de l??Autre?

La grande surprise de ce recueil est l?essai de Ruba Ghazal, qu?b?coise d?origine palestinienne, coauteure du m?moire sur les accommodements raisonnables pr?sent? par Qu?bec Solidaire ? la Commission Bouchard-Taylor. Outre une remarquable et tr?s synth?tiques? mise en perspective historique du d?bat sur la la?cit?, tel qu?il se d?roule au Qu?bec et dans le monde, Mme Ghazal apporte le point de vue ?de l?int?rieur? sur la pratique de l?Islam au Qu?bec et dans le monde.

Selon elle, la majorit? des musulmans pratiquent leur religion sans militantisme ni id?ologie et la grande majorit? d?entre eux sont convaincus que le port du voile (hidjab) est une prescription coranique au m?me titre que la pri?re cinq fois par jour et le je?ne durant le Ramadan. Et malgr? cette croyance, nombreuses sont celles qui ne portent pas le voile. Autrement dit, la modernit? avance malgr? tout et plusieurs s?autorisent ? faire leurs propres choix.

Il est int?ressant de noter que Mme Ghazal ?voque exactement les m?mes arguments qu?Amin Maalouf dans Le d?r?glement du monde pour expliquer l?augmentation de la ferveur religieuse chez les musulmans: la religion est devenue une valeur refuge pour un grand nombre d?entre eux vivant dans la mis?re, sous des r?gimes dictatoriaux et dans le m?pris de l?Occident. Interdire le port du hidjab entra?nerait, selon elle, un sentiment de rejet chez tous les musulmans, pratiquants ou non, car le voile est aussi associ? ? la culture musulmane. ?Je n?ose imaginer, ?crit-elle, le contenu des discours int?gristes qui seraient prof?r?s dans certaines mosqu?es qu?b?coises si on interdisait le port de signes religieux dans la fonction publique.?

Au bout du compte, il devient ?vident que tout se tient?: int?gration, tol?rance, inclusion, ?galit? morale des individus, respect de la libert? de conscience, ?volution des points de vue. Et les principes ? respecter sont clairs m?me si les limites se discutent.

Bien s?r, je n?aime pas constater que des gens vivent sur une autre plan?te que moi, que leurs principes sont fig?s dans le temps et dans une conception du monde ?trang?re ? la culture majoritaire. L??volution se produira un jour, ou non. Mais je crois que la plupart conviendront, avec nous, que nous avons tous le droit ? nos croyances et ? nos fa?ons de vivre, mais pas celui de les imposer aux autres. Et nous seront tous devenus postmodernes sans le savoir.

Le Qu?bec en qu?te de la?cit?, sous la direction de Normand Baillargeon et Jean-Marc Piotte. ?ditions ?cosoci?t?, 2011, 164 pages.

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