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La?cit? ? 2 : de nouvelles formes d?expression religieuse?

Lorsque Jean Baub?rot et Micheline Milot, les auteurs de La?cit?s sans fronti?res,? tentent de d?crire les d?fis concrets pos?s par la diversit? religieuse dans les soci?t?s occidentales, ils parlent des exigences de ?l?int?gration de nouvelles formes d?expression religieuse dans la sph?re publique?.

Mais ? moins de donner un sens tr?s particulier au mot ??nouveau??, il est plus exact de parler de ?vieilles? ou d??anciennes? formes d?expression religieuse. En effet, les formes d?expression et les pratiques probl?matiques sont toutes vieilles de plusieurs si?cles, au minimum. Les turban, hidjab, kirpan, kippa, burqa et autres signes ou v?tements ? connotation religieuse ou culturelle ne sont pas n?s au 20e si?cle.

Il ne s?agit pas l? d?une simple querelle s?mantique, mais d?un des aspects fondamentaux des d?bats actuels sur la la?cit?. Ces d?bats ont lieu dans pratiquement toutes les soci?t?s occidentales qui accueillent des immigrants provenant de soci?t?s ayant peu ?volu? socialement depuis un si?cle, comparativement aux soci?t?s occidentales. On pourra toujours trouver des contre-exemples pour contester cette affirmation,? mais il suffit de se promener dans la plupart des villes du Moyen-Orient pour avoir un aper?u de la vie quotidienne aux si?cles pass?s. Ce qui est ??nouveau??,? en r?alit?, c?est la pr?sence de m?urs et de formes anciennes d?expression religieuse provenant de soci?t?s non occidentales.

Autrement dit, l?aspect religieux des situations probl?matiques recouvre des? dimensions sociales et culturelles plus profondes. Baub?rot et Milot le reconnaissent explicitement. Personne n?argumente sur le plan th?ologique ou spirituel. M?me les gens qui ont des positions antireligieuses ne contestent pas le contenu des croyances religieuses mais le rapport qui est entretenu avec ces croyances.

Pour encore mieux cerner la nature du probl?me, consid?rons les attitudes envers le bouddhisme.? Il n?y a pratiquement aucune opposition au bouddhisme dans les soci?t?s occidentales m?me si sa pr?sence est, en Europe, beaucoup plus r?cente que l?islam. Or le capital de sympathie que re?oit le bouddhisme est sans commune mesure avec les opinions entretenues envers l?islam. En g?n?ral (on peut ?tre certain qu?il y a des exceptions), le bouddhisme ne pose pas probl?me parce qu?il est tr?s compatible avec la culture occidentale actuelle. Ayant une forte insistance sur l?exp?rience personnelle plut?t que sur les croyances, le bouddhisme est en quelque sorte une religion ??exp?rimentale?? qui n?est pas sans parent? avec notre culture ??scientifique??. Or dans une soci?t? postmoderne, il n?est pas ??l?gitime?? de faire une lecture int?griste et litt?rale des textes sacr?s. Cela est incompatible avec la culture dominante, enti?rement domin?e par la vision de la science exp?rimentale o? toute affirmation doit ?tre ??prouv?e??.

Le vrai probl?me pos? par l?expression publique d?appartenances et de pratiques religieuses est que certaines d?entre elles apparaissent comme ??non l?gitimes?? aux yeux de la culture dominante. ?Cette non l?gitimit? est due essentiellement ? deux facteurs, l?un subjectif, l?autre objectif. Subjectivement,? les appartenances probl?matiques ne sont pas consid?r?es comme ??justes ?, c?est-?-dire reconnues comme valides selon les valeurs intersubjectives majoritaires communes (par exemple, ce qui remet en question le statut d??galit? entre les hommes et les femmes ou les codes de la communication habituelle ? visage d?couvert). Objectivement, les appartenances probl?matiques introduisent des ?l?ments qui peuvent perturber les syst?mes d??change ? la base des diff?rentes institutions de la soci?t?, du mariage jusqu?au droit, en passant par les cours de natation, les examens de conduite automobile, ?et les r?glements en vigueur dans les ?coles, les municipalit?s, les copropri?t?s ou ? l?Assembl?e nationale.

Il n?est donc pas surprenant que les soci?t?s occidentales s?interrogent sur la mani?re dont il convient de r?agir devant des pratiques qui viennent contredire les valeurs dominantes et d?stabiliser? leur fonctionnement. Le lib?ralisme et l?habitude de toujours repousser les limites de l?acceptabilit? sociale rencontrent ici un singulier d?fi ? cause du caract?re ??non l?gitime?? des demandes.

Faut-il craindre que la soci?t? doive se plier ? des r?gles archa?ques et, ? la limite, qu?on perde des libert?s ch?rement acquises? Les juges de la Cour supr?me du Canada, se fondant sur la Charte canadienne des droits et libert?, pourraient nous le faire croire. Cependant Baub?rot et Milot soulignent avec justesse qu?il n?existe aucun exemple de soci?t? occidentale qui aurait ainsi r?gress?, parce que des pratiques minoritaires auraient ??envahi?? la soci?t?. Ils auraient pu ajouter qu?on ne voit pas comment une population pourrait souhaiter renoncer ? ses libert?s. Si la libert? est une de nos valeurs fondamentales ? et elle l?est?, on peut seulement nous en priver par la force. Aucune soci?t? n?a fait de r?volution pour gagner l?asservissement, toutes l?ont fait pour mettre fin ? des ordres iniques et violents. La crainte d?une ??r?gression?? est donc davantage fond?e sur une peur de ??l?autre?? que sur un danger r?el.

Mais l?absence de ??danger?? r?el ne signifie pas qu?il faille accommoder? toutes les prescriptions religieuses ou que l??tat cesse d??tre parfaitement neutre envers les religions.

Pour aller plus loin?:

La?cit?s sans fronti?res, de Jean Baub?rot et Micheline Milot, La couleur des id?es, Ed. du Seuil, 2011, 339 pages.

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  1. avatar

    « Mais l’absence de « danger » réel ne signifie pas qu’il faille accommoder toutes les prescriptions religieuses ou que l’État cesse d’être parfaitement neutre envers les religions. »

    Parfaitement exact.

    Cependant, après avoir « évincé » la religion de l’Etat, il ne serait pas mieux d’introduire l’Etat dans la religion.

    La nécessité « d’avoir la preuve » situe la « religiosité » dans le domaine personnel individuel.

    Et lorsqu’un individu agit dans la société, il doit s’obligé à garder l’équilibre entre ses propres « convictions » et le contrat social qui le lie à cette société.

    Encore une fois, c’est une question de « responsabilité ». Allons-nous la laisser aux autorités?

    Il semble bien que c’est ce qui est envisagé. Toujours la même recette: le refus des responsabilités individuelles.

    Amicalement

    Elie l’Artiste