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La r?v?lation tardive d’un terrible m?fait

Je ne peux pas garder ce terrible secret pour moi seul ; il me faut crier au grand jour le honteux forfait auquel il m’a ?t? donn? d’assister.

Apr?s les abominables ?v?nements que j’ai narr?s ci-dessous dans «  La maison de l’indicible horreur », tout portait ? croire que l’auteur de ces lignes ?tait mort de frayeur avant l’incendie de la funeste baraque. En r?alit?, apr?s un ?vanouissement dont je ne peux estimer la dur?e, je me suis r?veill?, avec encore dans la t?te l’ignominie qui en ?tait la cause. D?sesp?r? par cette information venue du futur ou du fond des ?ges par une sorcellerie inconnue, je dois dire que je mis un long moment ? retrouver mes esprits et ? me d?gager de ceux qui m’avaient nagu?re si horriblement tortur?.

Une fois revenu ? une conscience ? peu pr?s claire, je fus stup?fi? par le spectacle qui s’offrait ? moi. La cave, tout en gardant sa forme et son volume assez vaste comme je l’ai dit, ?tait maintenant fort confortablement garnie de meubles de style victorien, de fauteuils douillets en biblioth?ques de bois fonc? et de tapis de laine en tentures ?paisses. Des fen?tres, bien anciennes semblait-il, ne dispensaient que des lueurs d’?clairage public, fort maigrelet du reste ; il me parut que ce devaient ?tre des becs de gaz trouant ? grand-peine un brouillard recouvrant une ?paisse nuit. A un bureau ministre surcharg? d’objets scientifiques, d’instruments de mesure, de livres de toutes tailles et de quelques bo?tes de seringues, un homme lisait un journal.

Grand et mince, le visage ?maci?, il ?tait strictement v?tu de tweed s?v?re et coiff? d’un curieux couvre-chef qui me parut familier. « Basil ? », tentai-je ; mais, d’incroyable fa?on, c’est le mot « Sherlock » qui sortit de ma gorge, ou plut?t d’une autre, car la voix ?tait tout ? fait diff?rente de la mienne : un peu h?sitante, tirant sur le fausset. C’est alors que je m’aper?us que j’?tais v?tu d’une mani?re similaire au personnage qui me fixait maintenant et que j’?tais assis devant lui, le regardant tirer fi?vreusement des bouff?es bleu?tres de sa pipe bourr?e sans doute possible de tabac blond et miell?. Je sentis clairement que j’?tais pourvu d’un joli petit ventre de protonotaire apostolique, de favoris sur les joues, s?rement blondasses tirant sur le roux, et de curieuses bottines d’int?rieur douillettement fourr?es, qui r?chauffaient mes orteils vieillissants dans cette grande pi?ce o? seule une chemin?e lointaine peinait ? combattre la fra?cheur humide qui semblait son ambiance coutumi?re.

Enfin je compris : Holmes et Watson, et je n’?tais pas le plus int?ressant ; ou plut?t, j’?tais dans le cr?ne, passablement chenu mais indispensable, de l’hagiographe du grand homme. Je ressentais la curieuse impression d’habiter ce corps peu enviable, mais en observateur, en ?l?ment neutre : je ne pouvais dire un mot ni esquisser un geste ind?pendamment de mon h?te, qui lui-m?me semblait ne rien savoir de cette ?trange cohabitation.

Ainsi la voix reprit-elle : « ce quotidien est-il authentique ou le fruit de quelque supercherie de Moriarty ? ». Je reconnus le style empes? et solennel de cette vieille baderne de toubib, qui aura quand m?me bien m?rit? de suivre son mentor comme un caniche – que dis-je, comme un Yorkshire Terrier…

Holmes, levant les yeux du journal, que je reconnus sans peine comme celui qui avait caus? mon malheur, l’air prodigieusement agac?, r?pondit, d’une splendide voix chaliapinesque semblant venir des tr?fonds de l’enfer :

« Bien entendu, mon pauvre Watson. Il s’agit l? d’un faux grossier annon?ant des catastrophes ignobles » – j’en savais quelque chose – « ? seule fin de masquer ses entreprises criminelles par des diversions diaboliques. »

Mon soulagement fut volcanique : donc, le funeste futur annonc? par ce torchon de Belz?buth n’?tait pas in?luctable… C’est alors que la porte, dissimul?e derri?re de lourdes tentures d’un bordeaux ?teint, s’ouvrit assez vivement ; apparut une petite vieille dame boulotte et abondamment couverte de fuligineux lainages. Je reconnus sans peine Mrs Hudson, la logeuse de Holmes ; elle s’excusa de n’avoir pas attendu une r?ponse pour entrer, ayant frapp? juste auparavant. Derri?re elle s’impatientait un grand diable mince ressemblant comme deux gouttes de vieux sherry ? Barack Obama, le pr?sident ?lu, ou presque, des USA. Holmes se leva alors et alla accueillir avec respect le nouveau venu, qui demanda ? lui parler en priv?. Watson, habitu? ? ce genre d’exercice, allait s’?clipser, mais Holmes le pria de rester, avec l’accord du grand diable, qui se pr?senta alors tr?s simplement par ses nom et pr?nom : c’?tait bien Obama. Il dit quelques phrases ? Holmes, dans un am?ricain rapide et fort accentu?, que je ne saisis qu’? moiti? ; il demandait au prince des d?tectives d’enqu?ter sur une affaire priv?e. La rapide conversation achev?e sur l’accord de Holmes, voil? que Watson, toujours un peu ben?t, entreprit une causette avec notre h?te, lui demandant tout de go s’il escomptait mener une politique vraiment « sociale ». Obama r?prima un rictus, puis une grimace, et finit par grincer :

« Cher docteur, ou bien je prends des mesures « lib?rales » et on ressuscitera Lee Harvey Oswald pour moi, ou bien je marche droit. Vraiment, Watson, vous n’?tes qu’une fieff?e andouille ».

Watson, vex? comme un pou, baissa la t?te, ce qui lui ?vita de trop voir Holmes qui ricanait sous cape dans son coin. Tout secou? d’une hilarit? inhabituelle, celui-ci reconduisit son h?te en le priant d’excuser ce lourdaud qui posait de si beno?tes questions.

Revenant vers lui, Holmes s’arr?ta soudain, et fixa le docteur avec une expression ind?finissable, visiblement en proie ? une intense r?flexion. Il se dirigea vers un mur ?loign?, o? une grande panoplie d’armes exotiques paradait fi?rement, et en tira une sorte de casse-t?te ? long manche.

« Voyez-vous, Watson, ceci est un casse-t?te amazonien, astucieusement confectionn? ? l’aide d’un galet de gneiss du Jurua et d’un manche taill? dans ce magnifique bois de pupunheira. C’est une arme redoutable, et le moment est venu de mettre enfin ? ex?cution le projet que je forme depuis deux d?cennies : apr?s la visite de M. Obama, l’occasion est parfaite. On ne peut r?ver t?moin plus prestigieux.

– Que voulez-vous dire, Holmes, chevrota le docteur ?

– Vous vous rappelez tr?s bien, n’est-ce pas, Martina Koulibiakova, cette sublime et admirable jeune Russe que j’aimais de tout mon ?tre, qui fut le seul amour de ma vie et que vous me rav?tes par perfidie ? Le temps de ma vengeance est enfin venu ; adieu, Watson. »

Et sans autre forme de proc?s, il assena un formidable coup de son arme sur le cr?ne du docteur, p?trifi? d’horreur. Je ressentis une terrible douleur, puis soudainement me retrouvai ? c?t? du corps de Watson, qui n’avait pas surv?cu ; sorti de ce corps maintenant sans vie et qui ne pouvait plus m’h?berger, j’avais repris mon enveloppe charnelle.

Holmes, ? peine surpris par ma pr?sence soudaine, scruta mes v?tements et mes traits avec un regard d’aigle qui me transper?a de part en part. Il glapit alors :

« J’ai tout pr?vu : je vais incendier ce lieu, qui redeviendra la cave que vous connaissez, et la police prendra ce corps pour le v?tre. Rappelez-vous, Ren?ve : si vous touchez un seul mot de tout cela, f?t-ce ? un sourd-muet, je vous retrouverai jusqu’au fin fond du Yukon pour vous pendre par les testicules aux bois d’un orignal jusqu’? ce que mort s’en suive. »

Je d?teste cet humour british qui prend un plaisir malsain ? noircir encore des propos mena?ants. Je sortis de la pi?ce avec la plus grande dignit? possible, et me retrouvai ? l’ext?rieur de la baraque, qui flambait d?j?. Je ne perdis pas de temps en vains questionnements et m’enfuis ? tire d’arpions.

Apr?s ces r?v?lations, je crois que je vais demander la protection de la police. Mais mes chances de survie sont minces : Sherlock Holmes, diabolique de perspicacit?, saura toujours me retrouver. Mon seul espoir est qu’il casse sa pipe de bruy?re ?cossaise avant que j’aille ?tudier les ophrys par le bas.

Je ne d?sesp?re pas : je t’aurai, vieux junkie, va.

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