Accueil / A C T U A L I T É / La peur de mourir

La peur de mourir

La mort. La peur de la mort. L?angoisse de mourir. La crainte de voir ses proches mourir. Voil? des sujets que l?on n?aime pas forc?ment aborder. Et pourtant ils sont bien souvent l?. En toile de fond. Tissant les pens?es qui nous arrivent parfois avant de nous coucher ou aupr?s du lit de mort de nos proches et m?me, peut-?tre, inconsciemment dans de nombreux actes quotidiens. Et si finalement, comme le disait Chateaubriand, ? tout nous ram?ne ? quelque id?e de la mort, parce que cette id?e est au fond de la vie ?. Je me permets humblement ces quelques lignes de r?flexion.

 

La mort et les r?flexions qui lui sont li?es sont-elles une affaire de croyances??

 

Tout d?abord on peut croire en la vie apr?s la mort. En la r?incarnation. Ou toute autre pens?e concernant un ??quelque chose?? apr?s la mort. L?Homme poss?de une belle imagination lorsqu?il s?agit de mettre du sens dans ce qu?il ne comprend pas. Mais si l?on en revient aux faits. A ce que l?on exp?rimente chaque jour, par l?interm?diaire de la mort des autres. La mort n?est que l?arr?t des fonctions vitales, du souffle et de la vie. En la mati?re je pr?f?re donc choisir l?option la plus simple et penser comme Cyrano de Bergerac ??qu?apr?s la mort, notre ?me ?vanouie sera ce qu’elle ?tait avant la vie.??, le vide, le n?ant? choisissez le terme que vous souhaitez, cela a finalement peu d?importance. Cependant je comprends tout ? fait les personnes qui esp?rent une vie apr?s la mort ou une r?incarnation, car c?est vraiment une douce id?e que de se dire que l?on va mourir sans perdre la vie.

 

La mort, ultime non-sens.

 

Le principal probl?me pos? par la mort est li? au ??non-sens?? qui l?accompagne. Comme le dit Cioran ??On peut tout comprendre, tout admettre, tout r?aliser, sauf sa mort, alors m?me qu?on y pense sans rel?che et qu?on y est r?sign?.?? Ou comme le dit Anthony Burgess, la mort c?est ??l’horreur absolue de la non-existence. La mort ne rentre dans aucun sch?ma. Il n’y a pas d’explication ? la mort. Elle entre, elle vous arr?te au milieu d’une phrase : « Non, c’est fini » et claque la porte.??

 

J?irai m?me plus loin en ajoutant qu?en plus d?un non-sens, la mort est un ?galitarisme. Peu importe votre vie, peu importe qui vous soyez, combien vous avez aim?, combien vous ?tes aim?, ce que vous poss?dez, ce que vous avez r?alis?. Nous vivons tous de mani?re in?galitaire, mais une fois la mort survenue il n?y a plus rien. Nous nous retrouvons tous dans la plus stricte ?galit?.

 

Alors chacun peut se construire des ?chelles de valeur. Des transcendances. Se r?conforter en se disant qu?on laissera une trace, ou que l?on a v?cu une vie ??hautement?? sup?rieure, une vie heureuse? etc. Mais tout cela n?est qu?artifice face au fait brut qu?est la mort. Essayer de juger la vie, sa vie, ? la lumi?re de la mort est absurde. Cela revient ? vouloir fixer un point d?observation dans un temps o? nous ne serons plus. Il n?y a l? qu?un effet psychologique qui ne concerne que celui qui le pense. Mais vous pouvez vous prendre pour un sage pr?tentieux qui se pense au dessus des masses et consid?re les autres avec m?pris, le fait est qu?une fois mort, vous ne serez? qu?un mort de plus.

 

Ces r?flexions concernant les ?chelles de valeur sont du m?me genre que celles qui souhaiteraient attribuer au fait de mourir une esth?tique avec des jugements tels que ??il a eu une belle mort??. Mais comme le dit tr?s justement Sacha Guitry, ??il n’y a pas de belle mort. Il y en a qui sont belles ? raconter – mais, celles-l?, ce sont les morts des autres.??

 

La mort c?est juste la mort. Rien d?autre. Et c?est pourquoi de nombreuses r?flexions s?y sont cass? les dents en voulant y coller absolument du sens. L??chec des uns poussant du coup les autres ? se dire que si la mort n?avait pas de sens, elle pouvait par contre donner un sens ? la vie. Et c?est ainsi que certains affirment que le but de la vie est d?apprendre ? mourir. Mais cela ne vaut pas mieux que les r?flexions pr?c?dentes et Jean-Fran?ois Revel rel?ve d?ailleurs tr?s justement que ??la mort, cela ne s?apprend pas. On ne peut apprendre que ce qu?on peut r?p?ter. La mort est un fait unique et un fait brut.??

 

R?fl?chir ? la mort, sans int?r?t??

 

Si l?on consid?re la mort comme un fait unique et brut qui ne sera suivi de rien la question est, est-il int?ressant d?y r?fl?chir?? A ce sujet la r?ponse de Montaigne est claire, ??la mort ne vous concerne ni mort ni vif : vif parce que vous ?tes ; mort parce que vous n’?tes plus.??

 

Que faut-il retenir de tout cela?? Que le seul espace temporel qui existe pour chacun d?entre nous est celui de notre vie. D?un point de vue individuel le reste n?existe pas, il est donc inutile de s?en pr?occuper. ??La mort n’est pas un ?v?nement de la vie. La mort ne peut ?tre v?cue.?? (Ludwig Wittgenstein). Concernant la mort de nos proches, l? encore la mort reste un fait brut. Ce qui nous lie ? une personne c?est ce que nous avons v?cu avec elle et ce que l?on vie en ce moment avec elle. Une fois disparue la seule chose qui reste c?est ce qu?on a v?cu avec elle, le pr?sent et l?avenir se faisant sans elle. L? encore on peut trouver l?id?e insupportable et m?me la refuser, cependant cela ne changera rien. Perdre un proche cela modifie nos ???quilibres?? de vie, continuer ? vivre implique de l?accepter et de chercher ? se r??quilibrer. Rien d?autre.

 

Oscar Wilde? Je n’ai pas peur de la Mort. Ce qui me terrifie, c’est l’approche de la Mort. ?

 

Les r?flexions pr?c?dentes me font donc dire que la mort n?est pas un probl?me, ni m?me un sujet. C?est un fait qui ne nous concerne pas. Sommes-nous lib?r?s de toute angoisse et peur pour autant?? Non. Car ce qui pr?c?de la mort est bien r?el et concerne cette fois-ci notre vie. J?entends par l?, la vieillesse et les maladies. C?est cette id?e qui a notamment fait dire ? Quintus Ennius que ??la mort n’est pas un mal, l’approche de la mort en est un.?? Bien plus que la mort c?est sentir ses forces vitales s?en aller qui nous fait peur. Et ceux qui ont d? subir la lente mort de certains de leurs proches ne contrediront pas le fait que la mort est en fait parfois un soulagement lorsque la maladie, la souffrance et la douleur sont devenues trop pr?sentes. ??La mort n’est pas une chose si s?rieuse ; la douleur, oui.?? (Andr? Malraux).

 

D?ailleurs ??parfois la mort est faussement accus?e quand elle ach?ve des vieillards qui par l’?ge ?taient d?j? finis, d?j? bien morts avant l’av?nement de la mort.?? (Ahmadou Kourouma). Et cela est aussi vrai pour d?autres cas. Combien de personnes peuvent affirmer comme il est difficile de constater la disparition du proche que l?on connaissait suite ? un accident, ou une maladie, alors que le corps dans lequel vivait ce proche est encore bien vivant. C?est ce qu?il y a d?ailleurs de terrible dans les stades avanc?s de la maladie d?Alzheimer.

 

Quels enseignements je retire de ces modestes r?flexions??

 

Des enseignements individuels

 

Le premier enseignement individuel

 

Que doit-on retenir de ces r?flexions?? Tout d?abord que d?un point de vue individuel et en reprenant ce que je disais plus haut, la mort poss?de cette capacit? ultime ? d?truire toute ?chelle de valeur, toute abstraction de la pens?e, toute transcendance. En cela la mort est ? l?origine de la libert? individuelle totale. C?est-?-dire ? l?origine de cette libert? que poss?de chaque individu dans le choix du sens donn? ? sa vie, de ses valeurs ou encore de ses instruments de mesure. Un appel ? la libert? qui ne pousse pas ? laisser aller le bateau ? la d?rive mais bien ? le faire naviguer selon nos choix. Chacun devant garder en t?te que l?humilit? est incontournable en la mati?re. En effet, chacun ?tant libre dans le choix de ses instruments, juger la valeur de l?autre ? l?aune de nos propres outils est absurde et sans int?r?t. J?en resterai cependant l? sur ce premier enseignement, car commence ici la vraie r?flexion philosophique que chacun doit mener (moi le premier), celle de la vie, de sa vie. Ce premier enseignement invite chacun ? trouver du sens, son sens, car comme le dit encore Montaigne,  » la mort est bien le bout, non pourtant le but de la vie. » Je laisserais ici le dernier mot de cet appel ? la libert? individuelle ? Spinoza, ??La chose du monde ? laquelle un homme libre pense le moins, c’est la mort ; et la sagesse n’est point la m?ditation de la mort mais de la vie.??

 

Le second enseignement individuel

 

Le second enseignement ne sera lui valable que pour ceux qui auront inclus dans leurs choix de vie la volont? de vivre (qui rel?ve bien d?un choix individuel).

 

Si la mort ne m?rite pas que l?on y pense mais juste qu?on l?accepte, nous devons par contre nous pr?occuper de notre sant?, de notre forme et de notre hygi?ne de vie. Car notre espace temporel et le champ de nos possibles en d?pendent. Ce sont ces ?l?ments qui d?finissent notre ??temps?? et qui permettent d?assurer ? l?individu la possibilit? d?exercer sa libert? individuelle totale d?crite plus haut.

 

Il n?est bien entendu pas question de tomber inversement dans une angoisse de la maladie ou de la vieillesse qui serait destructrice. Il ne faudrait en effet pas que cette angoisse vous trompe et vous fasse oublier de vivre.

 

Je r?sumerai ce second enseignement individuel ainsi : les fonctions vitales ?tant les supports indispensables de notre vie, les entretenir, voir les am?liorer, doit figurer dans nos priorit?s. Notre sant? physique et mentale ?tant les pr?-requis ? l?exercice de notre libert? individuelle.

 

Ces enseignements individuels appellent-ils ? une forme d?anarchie chaotique?? Je ne le pense pas et le dernier enseignement ci-dessous va me permettre de m?expliquer.

 

Des enseignements collectifs

 

Si l?on repart du dernier enseignement individuel on s?aper?oit que celui-ci n?est possible que dans le cadre d?un projet de soci?t?. En effet, chercher ? augmenter l?esp?rance de vie, am?liorer la sant? et garantir la libert? des choix individuels, ne peut se faire que dans un cadre collectif. L?individu ne peut et ne doit accepter le fameux ??contrat social?? (qu?il paye au prix d?une diminution ??raisonnable?? de sa libert?) qu?? cette condition.

 

Cet enseignement est une v?ritable invitation ? donner un sens ? la gouvernance de nos soci?t?s modernes. Un sens qui invite ? travailler collectivement dans l?int?r?t de tous. Partage, entraide et humain prennent ici tout leur sens.

 

C?est ? ce moment l? que certaines personnes (bien souvent les m?mes que celles qui souhaitaient y mettre du sens ou de l?esth?tique) arrivent pour vous expliquer qu?en fait la mort est un bien et que sans elle la vie perdrait son int?r?t. Pire, que de se lancer dans une course ? l?augmentation de l?esp?rance de vie m?ne l?humanit? ? sa perte. Mais le fait est que ces opinions ??conservatrices?? ne se basent sur aucune vraie r?flexion. Alors que celui qui propose de faire de l?augmentation de l?esp?rance de vie l?un des objectifs majeurs de nos soci?t?s se base sur le fait que la vie est la seule chose qu?un ?tre humain poss?de. Et augmenter cet espace temporel de vie c?est augmenter le champ des possibles donc la libert? de chaque individu et par la m?me de nos soci?t?s. Les contradicteurs ? cette id?e utilisent ce paradoxe qui nous fait pleurer l?individu mais ignorer la masse. Un paradoxe tr?s justement soulign? par Staline, ??la mort d’un homme est une trag?die. La mort d’un million d’hommes est une statistique??.

 

Je terminerai sur ce point en citant Sappho qui disait, non sans humour, ??si la mort ?tait un bien, les dieux ne seraient pas immortels.??

RDV sur 5?me Vitesse !


Auteur : Pascal David?-?Source : Mesacosan

A propos de

avatar

Check Also

L’Ekranoplan d’Alexeïev, une formule d’avenir ? (5)

Ces hydrofoils aperçus dans notre épisode précédent vont avoir le vent en poupe dans les ...