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La peau prend le go?t du souffre

La peau prend le go?t du soufre

 

Gabriel Nadeau Dubois, ? juillet 2013

Avec une quinzaine d?autres militants et militantes du Qu?bec, je me suis rendu ? Fort McMurray en Alberta, centre n?vralgique mondial de la production des sables bitumineux. Deuxi?me d?une s?rie de trois textes sur ce voyage hors de l?ordinaire.

La route a ?t? longue, mais nous arrivons enfin?: Fort McMurray. Vue par la fen?tre de la voiture, la ville semble presque saine. C?est que les blancs sont fut?s. Ils se sont install?s en amont de la rivi?re Athabasca. Plusieurs communaut?s autochtones vivent en aval. Entre les deux, tout le long de la rivi?re, il y a les sables bitumineux. Ce n?est donc que le lendemain, lorsque nous marchons au c?ur de la b?te, que nous prenons conscience de la violence de l?industrie.

Autour de nous, il n?y a que d?solation. Ici, rien n?est propre. Ni l?air, ni l?eau, ni le sol?: tout est souill?, pour des g?n?rations. Le vent est lourd, naus?abond, toxique. Certains marchent avec des masques. Les m?res surveillent leurs enfants de pr?s, s?assurant qu?ils ne mettent pas la main sur les rares petits fruits des quelques terres qui ont ?t? rebois?es par les entreprises. On redoute – avec raison – ce qui se cache comme toxines derri?re le go?t sucr?.

? Fort McMurray, la catastrophe ?cologique s?entend de loin. ? intervalle de deux secondes, de puissants coups de canon retentissent. Je demande de quoi il s?agit ? un jeune homme de la place?: ??C?est pour emp?cher les oiseaux de se poser sur les lacs toxiques??, m?explique-t-il. Il y a quelques ann?es, c?est justement la mort de dizaines de milliers d?oiseaux qui a sonn? l?alarme au sein de plusieurs communaut?s autochtones de la r?gion. Depuis, les p?troli?res se sont r?sign?es ? prendre quelques mesures de protection, dont celle-l?. Tout autour des immenses ?tendues de boue toxique, des canons au propane r?sonnent avec r?gularit?. La terre est dans un tel ?tat de d?gradation qu?il faut dor?navant en ?loigner les r?sidents mill?naires. Pour leur propre bien.

Cela ne fonctionne pas toujours. Tout au long de la marche, nous croisons des cadavres d?oiseaux.

La d?vastation ? perte de vue

Ce qui marque le plus lorsqu?on se rend l?-bas, c?est l?immensit? des d?g?ts. Les mines, les usines et les r?servoirs chimiques s??tendent ? des milliers de kilom?tres ? la ronde. Notre marche semble soudainement bien fr?le et il faudra manifestement beaucoup plus pour freiner la cupidit? des entreprises, qui pr?voient doubler leur production d?ici 2020 et la tripler d?ici 2030. Si ces projets se r?alisent, ils toucheront pr?s de 140 000 kilom?tres carr?s de for?t bor?ale. C?est l??quivalent de la Floride.

Pourtant, les chiffres qui d?crivent l?impact environnemental de cette industrie sont d?j? presque plus ?tourdissants que les gaz toxiques qui s??chappent des mines albertaines. Chaque jour, pr?s de 11 millions de litres d?eau toxique s??coulent des bassins de Fort McMurray dans la for?t bor?ale?: c?est 4 milliards de litres par ann?e. En aval de la rivi?re Athabasca, ces polluants toxiques s?accumulent?: certains relev?s font ?tat d?une concentration de s?diments jusqu?? 23 fois plus ?lev?es qu?il y a 50 ans.

Les populations locales, principalement autochtones, font les frais de cette ru?e vers l?or sale. Ce ne sont pas seulement les animaux qui meurent. Les ?tres humains aussi. Mais pas n?importe lesquels, comme d?habitude?: les autochtones. Dans certaines communaut?s, les taux de cancers d?passent de 30?% la moyenne nationale. Ce n?est pas ?tonnant, au fond, puisque c?est l?air lui-m?me qui fait mourir?: en 2007 seulement, les seuils albertains de pollution de l?air – d?j? ridiculement complaisants envers l?industrie – ont ?t? d?pass?s 1500 fois dans la r?gion.

La marche est longue. Ce sont les a?n?s qui l?ouvrent. Ils marchent lentement,, prennent de longues pauses pour se recueillir. La plupart des entreprises ne sont ici que depuis quelques d?cennies. Les plus vieux se souviennent donc encore de l??poque o? ils chassaient et p?chaient sur ces terres. Le long du parcours, plusieurs s??croulent en larmes, recroquevill?s sur le sol. La sc?ne est difficilement supportable. L?industrie semble tellement puissante et bien que la r?sistance soit sinc?re, le d?sespoir est palpable.

Lorsque la marche se termine, je ne pense qu?? une chose?: prendre une douche. Je n?ai pas particuli?rement eu chaud. Pourtant, j?ai l?aga?ante impression d??tre souill?. L?odeur corrosive des produits chimiques s?accroche dans mon nez. Je passe ma langue sur mes l?vres?: r?pugnant. Je n?y ai ?t? que quelques heures, mais ma peau a d?j? pris le go?t du vent qui souffle sur Fort McMurray depuis des d?cennies. Elle go?te le soufre.

Journal Alternative, Gabriel Nadeau Dubois?

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3 Commentaire

  1. avatar

    Merci Gabriel.

    Écologiquement, c’est encore pire que je ne le pensais.
    Je me suis servi de Google earth pour voir la région.
    Ensuite j’ai cherché « Syncrude » sur internet (Syncrude est installé partout dans la région)

    Voici l’info:

    « Syncrude Canada Ltd., fondée en 1964, est une entreprise canadienne spécialisée dans l’extraction, la transformation et la distribution de pétrole. Avec Suncor et Shell Canada, Syncrude Canada est…. l’une des trois seules grandes entreprises à exploiter….. les sables bitumineux de l’Athabasca en Alberta. »

    « L’entreprise est un consortium composé de Canadian Oil Sands Limited, L’Impériale ESSO (propriété d’ExxonMobil), Pétro-Canada,Nexen, ConocoPhillips, Mocal Energy et Murphy Oil…….

    Seul Canadian Oil Sands Trust, dont c’est le seul investissement, est offert en bourse (TSX, code COS.UN)……(Elle est majoritaire chez Syncrude avec 36,74% des parts de Syncrude, ce qui laisse 63,26% produisant des revenus privés)

    On doit se demander qu’elle est la valeur de l’argument qui veut que ces « entreprises » enrichissent les Canadiens si seulement 36,74% de l’entrepreneuriat est en bourse? Mais on évite d’en parler.

    Non seulement elles détruisent l’écologie et la vie humaine, mais elles sont seules à profiter au niveau de 63,26 de la richesse produite.

    Y’a queck chose qui ne tourne pas rond dans l’administration du pays. Il serait temps de s’en mêler sérieusement.

    Il est intéressant de percevoir les « magouilles possible » en lisant, au sujet de Suncor, le lien suivant:

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Suncor

    Entre autre autour de 713 millions de profit cad (Trimestriel) et une amende de UN million pour infraction environnementale.¸

    En 2012, la production est en hausse mais les profits en baisse. Ce qui signifie, fort probablement, une remaniement de la…comptabilité.

    André Lefebvre

  2. avatar

    Bonjour Gabriel

    Je connais cette région. j’y ai développé un projet pilote dans le cadre du programme Newstart du Gouvernemnet fédéral…. en 1968. Evidement il ne reste pas trace de ce qu’il y avait là. J’en saurais autant sur la problématique actuelle de cette région si j’avais alors visité la Lune.

    L’intérêt de le mentionner ? Prendre conscience que la problématique actuelle s’inscrit dans une ‘méta-problemaique qui n’est pas à l’échelle dune vie humaine « normale » ( Je ne parle donc pas de la mienne 🙂 )

    En 1968, les questions prioritaires, c’était : a) de « fermer » ou non Fort Chipewyan – où les seuls salaires payés l’étaient aux fonctionnaires qui distribuaient l’aide sociale à tous les autres, b) d’intégrer des « programmes pour les femmes » dans les projets de développement, c) de mettre ou non un peu d’argent sur des « questions domestiques » comme l’alcoolisme, le nomadisme, les langues indigènes, la permanence des couples, les relations interraciales, etc… ou s’il ne valait pas mieux mettre tout le paquet sur LE problème: créer des emplois.

    Pour les emplois il y avait de petites mesures de fabrication de n’importe quoi, toutes prévoyant des subventions à perpétuité pour compenser les désavantages de l’éloignement et de la « culture de travail » différente de autochtones et Metis. Il y avait la GRANDE MESURE: l’exploitation des sables bitumineux avec l’aide de Dieu et de la Science.

    Eh oui, je vous parle bien de la même planète. Simple translation dans la 4e dimension: le temps. C’est une forme de déplacement que je connais bien. Je voudrais donc vous poser une question. Considérant l’indéniable horreur de la situation présente, que suggérez vous ?

    Que pourrait on faire CONCRETEMENT pour que, dans 45 ans, vos petits enfants ne disent pas que vous étiez bien aveugles (formule délicate, choisie après mure réflexion) et qu’en termes de la métaproblématique du développement – qu’eux verront alors sous un autre angle – vous n’aurez pas fait plus de mal que de bien ?

    Bien cordialement

    Pierre JC Allard

  3. avatar

    Bonjour Gabriel,

    Témoignage éloquent d’une génération de conscience, observant le prix a payé pour une consommation excessive. De plus en plus les jeunes voyage un peu partout, sorte des sentiers traditionnels afin d’aller constater par eux-mêmes les oui dire que les médias mainstream n’aborde pas. Nous faisant part de leurs observations sur les médias sociaux, qui part la suite garde se bagage précieusement dans leur mémoire à jamais. Espérant qu’il soit assez persuasif afin d’enclencher un virage significatif à moyen terme de notre mentalité consommatrice tordu. Bravo, beau témoignage, merci!(Y)