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La nipponisation de l’?conomie mondial

 

 

Marc Lavoie

Mario Seccareccia

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Marc Lavoie et Mario Seccareccia – Professeurs, D?partement de science ?conomique,

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Le Japon a subi l??clatement de deux bulles: celle des march?s boursiers et celle des march?s immobiliers.

L’?conomie japonaise souffre de stagnation depuis maintenant 20 ans, ce que les experts appellent les deux d?cennies perdues. De nombreux signes laissent pr?voir que c’est l’?conomie mondiale enti?re, ou en tout cas le monde occidental, qui devra ? son tour subir une ou deux d?cennies de stagnation.

Le Japon a subi l’?clatement de deux bulles: une sur les march?s boursiers et une autre sur les march?s immobiliers. La baisse des prix sur ces march?s a provoqu? le surendettement des entreprises, des banques et des m?nages nippons. La banque centrale japonaise poursuit depuis plus de 10 ans une politique de taux d’int?r?t z?ro, sans effet. Le gouvernement japonais a g?n?ralement suivi une politique budg?taire expansionniste, avec programmes de relance, lourds d?ficits et accroissement de la dette publique, tout en faisant par moments marche arri?re, tentant un vain retour vers l’aust?rit? budg?taire.

Les ?tats-Unis sont dans une situation similaire. Nous sommes probablement en train de vivre l’?clatement d’une troisi?me bulle en 10 ans sur le march? boursier. Le march? immobilier a commenc? ? s’effondrer depuis 2006, et il stagne toujours. Les banques et les m?nages am?ricains sont surendett?s, tandis que les entreprises non financi?res conservent leurs profits sous forme liquide, ou les utilisent pour se d?sendetter, plut?t que de les investir dans de nouvelles machines.

Comme au Japon, il ne reste que le secteur gouvernemental pour relancer l’?conomie, mais, ainsi que l’a bien d?montr? l’?pisode du rel?vement du plafond de la dette, le gouvernement Obama est maintenant l’otage des fanatiques du Tea Party ou des partisans de lois for?ant l’?quilibre budg?taire, certains d’entre eux ? l’int?rieur m?me de son propre parti.

L’incapacit? des gouvernements

Ces gens n’ont aucune compr?hension des enjeux macro?conomiques et financiers. Les march?s boursiers chutent, non pas parce que les acteurs financiers craignent un d?faut sur la dette am?ricaine, mais parce qu’ils ont maintenant compris que l’?conomie am?ricaine et l’?conomie europ?enne se dirigent tout droit vers une autre r?cession, leurs gouvernements ?tant dans l’incapacit? politique d’instaurer des programmes de relance.

La d?cote par Standard and Poor’s de la dette du gouvernement am?ricain le 6 ao?t 2011, de AAA ? AA+, n’aura eu aucun effet sur le taux de rendement de ses obligations ? long terme, ce taux ? 10 ans chutant m?me ? 2,2 % en d?but de semaine. Quant au Japon, que Standard and Poor’s avait d?cot? ? AA- le 27 janvier 2011, le taux de rendement de ses obligations ? 10 ans n’?tait que de 1,05 % le 9 ao?t, bien que le ratio de son endettement public brut ? son PIB exc?de 200 %.

Pendant ce temps, malgr? des taux d’endettement public bien plus mod?r?s, ces m?mes taux de rendement ? 10 ans pour la Gr?ce, le Portugal et l’Irlande se situaient entre 10 % et 15 %, et ils oscillaient entre 3,1 % et 5,2 % pour l’Italie, l’Espagne, la Belgique et la France, apr?s quelques baisses. Au Canada, aux derni?res nouvelles, ce taux ?tait de 2,41 %.

Pays souverains

Quelle diff?rence y a-t-il entre le Canada, les ?tats-Unis et le Japon, d’une part, et ces pays europ?ens de la zone euro, d’autre part?

La diff?rence, c’est que le Canada, les ?tats-Unis et le Japon sont des pays r?ellement souverains pour ce qui est de leur monnaie, tandis que les pays de la zone euro ne le sont pas. Ces trois pays ne peuvent pas faire d?faut, quoi qu’en pensent les dirigeants de Standard and Poor’s. Ces pays ?mettent leurs dettes dans leur propre devise, leur taux de change n’est pas fixe, et il n’existe aucune contrainte restreignant l’achat de ces dettes par leur banque centrale.

Autrement dit, si vous d?tenez une obligation de ces gouvernements et que vous voulez vous faire rembourser, l’?tat tire un ch?que sur son compte ? la banque centrale, et peut ensuite se r?approvisionner en ?mettant des titres qui seront achet?s, directement ou indirectement, par la banque centrale, sans autre cons?quence.

La situation des pays de la zone euro est tout autre. Il n’existe aucune collaboration entre la Banque centrale europ?enne (BCE) et les gouvernements nationaux de la zone euro. La BCE ne peut refinancer que les banques. Elle ne peut pas faire d’avances aux gouvernements, et elle ne peut pas acheter directement les titres que ces gouvernements ?mettent.

La BCE se refusait aussi ? en racheter sur les march?s secondaires, une contrainte qu’elle s’est finalement r?solue ? lever le 10 mai 2010, mais trop tard, quand il est devenu ?vident que les taux de rendement sur les titres des gouvernements irlandais et grec devenaient insoutenables. Les obligations portugaises, espagnoles et italiennes ont ensuite ?t? ? leur tour la cible des attaques des sp?culateurs, si bien que la BCE a d? ? nouveau renoncer ? ses beaux principes, en pr?tendant qu’elle le faisait pour mieux contr?ler l’inflation, annon?ant le 7 ao?t de nouveaux achats sur les march?s secondaires afin d’emp?cher la hausse des taux d’int?r?t ? long terme en Espagne et en Italie, avec d’ailleurs un certain succ?s.

Mais les interventions de la BCE sont conditionnelles: son pr?sident, M. Jean-Claude Trichet, tient ? ce que les gouvernements italien et espagnol poursuivent des politiques d’aust?rit? qui vont plonger en r?cession ces ?conomies d?j? d?faillantes. Si le sc?nario grec du cercle vicieux se r?p?te pour ces deux pays, le fonds europ?en de stabilisation financi?re initialement mis en place pour aider les petits pays que sont la Gr?ce, l’Irlande et le Portugal devra ?tre d?multipli?, et il entra?nera alors in?vitablement des attaques sp?culatives contre la France, contrainte de financer la plus grosse partie de ce fonds, avec l’Allemagne.

Et si la France tombe aussi, m?me l’Allemagne, que tous consid?rent comme un pilier infaillible, sera ? son tour ? risque de d?faut. Mais, avant qu’on en arrive l?, les banques europ?ennes, d?tentrices d’une grande fraction de la dette ?souveraine? europ?enne, qui sera alors en d?faut de paiement, seront elles-m?mes insolvables.

Des erreurs qui se r?p?tent

C’est d’ailleurs cette possibilit? qui explique la forte chute, depuis plusieurs mois, des cours en Bourse des banques, comme lors de la d?b?cle de 2008.

Lors de la crise financi?re de 2008, les gouvernements se sont r?sign?s ? contrecoeur ? poursuivre des politiques de relance, laissant ainsi augmenter leurs d?ficits budg?taires. Mais, ? peine quelques mois plus tard, les communiqu?s du G7 d?montraient le d?sir de faire marche arri?re et de tenter de revenir ? des budgets ?quilibr?s, comme le r?clame fi?rement notre ministre des Finances, M. Jim Flaherty.

Les erreurs du Japon depuis 20 ans et les erreurs commises lors de la Grande D?pression des ann?es 30 se r?p?tent. Les politiciens et les bureaucrates de la BCE continuent ? croire que les d?ficits des gouvernements sont une cause de l’inflation des prix, bien que le Japon ait une inflation nulle depuis 20 ans malgr? ses ?normes d?ficits et la croissance consid?rable de sa masse mon?taire.

Quels que soient leurs effets sur l’endettement public, les gouvernements nationaux doivent poursuivre et m?me ?tendre les programmes de relance, qui constituent actuellement la seule source de croissance de la demande. Autrement, la nipponisation de l’?conomie mondiale sera compl?te.

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Marc Lavoie et Mario Seccareccia – Professeurs, D?partement de science ?conomique, Universit? d’Ottawa

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