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La fin tragique des sœurs Dupeyron

80 ans plus tard, le drame est encore vivace dans la mémoire des Lozériens, tout particulièrement chez les membres du corps enseignant. En ce 5 janvier 1941, c’est au petit matin, dans la clarté revenue après la tempête, qu’on a trouvé les corps givrés de la jeune institutrice et de sa sœur cadette. Adossées contre le tronc d’un arbre, Marthe et Pierrette étaient mortes dans la nuit en se donnant la main, victimes de la tourmente…

Juillet 1940. Marthe Dupeyron sort de l’École Normale d’instituteurs de Mende, nantie de son précieux diplôme. La voilà désormais enseignante, et fière de rejoindre dans cette belle profession son père Jean-Pierre et sa mère Marthe, tous les deux instituteurs à Rocles*, lui ayant eu la charge des garçons – jusqu’à son décès en 1937 –, elle des filles de ce modeste village. En octobre, la jeune Marthe, âgée de 21 ans, est affectée au hameau de La Veissière, dans cette commune des Bondons connue pour ses nombreux menhirs. L’école est située à mi-chemin entre le col de Montmirat et Le Pont-de-Montvert, lieu emblématique de la Révolte des Camisards. Marthe s’y installe en remplacement du titulaire, Jean Soubiran, fait prisonnier de guerre par les Allemands durant la Bataille de France.

Rude poste que celui-là : accroché à 1200 m d’altitude sur les flancs du redoutable Mont Lozère, le hameau ne comporte que quelques maisons de paysans. Dénuées de confort, ces habitations sont exposées, l’été à un cuisant soleil, l’hiver aux bourrasques de neige et à la morsure du blizzard. L’école elle-même est aménagée de manière spartiate. Installée dans une ancienne grange, elle est surmontée, pour le logement de l’enseignant, d’un deux-pièces rudimentaire, nanti d’un unique point de lumière. Entièrement acquise à sa mission éducative, Marthe s’accommode sans se plaindre de ces conditions de vie austères. Appréciée pour sa gentillesse et son dévouement, tant par ses élèves que par leurs parents, l’institutrice est invitée à passer les veillées les plus glaciales devant le cantou*** de quelques fermes du voisinage.

Lorsqu’arrivent les congés scolaires de fin d’année, Marthe, le cœur léger, part rendre visite à sa mère et à ses sœurs, Pierrette et Denise. Un déplacement certes relativement court – environ 85 km – mais qui est loin d’être aisé au cœur de ces âpres montagnes lozériennes. La jeune institutrice doit tout d’abord se rendre à Montmirat en parcourant à pied une dizaine de kilomètres sur des routes et des chemins enneigés et verglacés. Là, un car l’amène à Mende, puis un autre à Langogne d’où elle rejoint à pied Rocles, distant de 6 km. Par chance, il fait un temps ensoleillé en ce 29 décembre, et l’on imagine sans mal la joie des retrouvailles de cette jeune femme avec sa mère et ses sœurs.

Dans la soirée du 31 décembre, une sévère dépression s’abat sur le Sud-est du pays. En Lozère, elle se traduit par d’importantes chutes de neige tandis qu’un froid glacial s’installe sur les reliefs montagneux. Cela n’inquiète pas outre mesure Marthe Dupeyron : le 3 janvier, elle sera de retour dans son école de La Veissière, comme l’exige son devoir d’institutrice. Le départ de Rocles est prévu le jeudi 2 janvier, veille de la rentrée. Marthe sera accompagnée de Pierrette qui tient à visiter l’école de sa sœur aînée. Denise qui, elle aussi, a pour vocation de devenir institutrice, tient à être du voyage. Elle en sera empêchée par une angine.

Le 2 janvier, Marthe et Pierrette quittent la maison familiale tôt dans la matinée pour rejoindre Langogne alors que la nuit n’est pas encore dissipée. Le temps reste médiocre, mais la météo s’est un peu améliorée. La route ayant été dégagée dès l’aube par le chasse-neige, le car qui assure la liaison entre Langogne à Mende fonctionne normalement. Arrivées à Mende, et en l’absence du car pour Florac, les deux jeunes femmes empruntent un taxi qui les amène à Montmirat où elles débarquent en plein après-midi. Entretemps, la neige s’est remise à tomber sous la forme de bourrasques. Malheureusement pour elles, la route n’est pas dégagée jusqu’à La Vaissière. Marthe et Pierrette envisagent de passer la nuit dans la modeste auberge de Montmirat lorsqu’un dénommé Portalier leur propose de faire le chemin ensemble jusqu’au hameau des Badieux. Les deux sœurs acceptent.

Trois heures d’une marche éprouvante plus tard, le trio atteint l’embranchement du hameau : à gauche, Les Badieux, à quelques centaines de mètres ; en face, La Veissière, à un peu plus de deux kilomètres de là. Que faire ? La nuit est proche et la neige continue de tomber. Inquiet pour les deux jeunes femmes, Portalier leur conseille de s’abriter pour la nuit dans un gîte des Badieux. Mais l’école est si proche, et la route est connue de Marthe… Après s’être concertées, les deux sœurs décident de continuer jusqu’à La Veissière afin d’être présentes pour la rentrée du lendemain.

Hélas ! pour l’institutrice et sa cadette, la tourmente survient sans crier gare comme cela arrive si souvent sur ces reliefs du Mont Lozère aux mauvais jours. Entre les rafales du blizzard et les tourbillons de neige, la visibilité s’estompe dangereusement tandis que l’écir mord les visages. Lorsque la nuit tombe, Marthe et Pierrette, désorientées, se sont écartées du bon itinéraire. Égarées dans les ténèbres de cette montagne devenue hostile, elles affrontent le froid meurtrier dans un combat inégal. Les deux sœurs n’arriveront jamais à La Veissière.

L’alerte est donnée dès le lendemain, et les habitants des environs partent à la recherche de Marthe et Pierrette. Sans succès. Jusqu’à ce moment tragique du dimanche 5 janvier où deux hommes des Bondons découvrent les corps couverts de glace dans un bosquet sur les hauteurs du hameau des Colobrières. Malgré la rudesse du pays et la résilience de ces femmes et de ces hommes face aux drames de toutes natures, la nouvelle de la tragédie suscite une grande émotion en Lozère. Tout particulièrement dans le milieu enseignant.

Quelques années plus tard, un monument est érigé en bord de route à La Veissière, à l’initiative du Syndicat National des Instituteurs. Sur le granite est inscrit « A la mémoire de ces nobles victimes du Devoir ». Un « Devoir » également mentionné sur une plaque apposée par la communauté enseignante sur un mur de l’École Normale de Mende en hommage aux deux victimes de la « tourmente ». Hommage également à Langogne où les élèves sont désormais instruits dans les salles de classe du « Collège Marthe Dupeyron ». Hommage enfin à Rocles où les enfants sont accueillis dans l’« École élémentaire Marthe et Pierrette Dupeyron ».

À Langogne, le journaliste lozérien Jean Marèze avait fait, peu après le drame, une visite du Cours complémentaire qui parachevait l’enseignement primaire et préparait les jeunes filles candidates à l’École Normale d’instituteurs de Mende. Cette classe, Marthe l’avait elle-même fréquentée après l’obtention de son brevet élémentaire. Et sans doute n’était-elle guère différente des élèves décrites par le journaliste : « Il suffisait de considérer ces jeunes filles, leurs mollets nus, leurs pieds chaussés de lourdes chaussures ferrées pour comprendre qu’elles n’avaient pas peur de la neige. Dans ces rudes paysages, le mauvais temps n’empêche personne, n’est-ce pas, de se rendre à la besogne. »

Un sens du devoir et des responsabilités qui a été fatal à la jeune institutrice et à sa sœur cadette en cette terrible nuit de tourmente du 2 au 3 janvier 1941.

 

Rocles – à ne pas confondre avec Roclès en Ardèche – est un village situé à 6 km à l’ouest de la petite ville de Langogne et à quelques km au sud du lac de barrage de Naussac.

 

** En Auvergne et en Lozère, le cantou désigne une grande cheminée de pierre qui sert tout à la fois : à chauffer la maison ; à cuire les aliments dans un chaudron, ou les châtaignes sur un gril. L’hiver, les veillées d’avant la télévision se déroulaient en famille devant ce cantou, seule source de chaleur.

 

Note : Je dédie avec beaucoup d’affection ce texte à mes tantes Marie et Hélène, l’une hélas ! disparue, et l’autre âgée de 90 ans. Toutes les deux ont, elles aussi, été institutrices dans des hameaux d’altitude en Lozère et en Auvergne, la première dès le début des années 40, la seconde dès les années 50. 

A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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