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L?antis?mitisme comme indice de d?t?rioration mentale

Antisemitisme

PAUL LAURENDEAU

NOTE LIMINAIRE: CECI N?EST PAS UN ARTICLE SUR ISRA?L ET/OU LA PALESTINE. CE CONFLIT R?GIONAL NE SERA PAS COMMENT? ICI.

On partira, si vous le voulez bien, du portrait-robot de deux antis?mites ordinaires que j?ai connu personnellement et en lesquels vous devriez arriver ? reconna?tre assez ais?ment deux cas-types clairement d?coup?s et aussi navrants, au demeurant, l?un que l?autre.

Mon premier antis?mite, c?est Yvan ?Jean? Chouvalov (non fictif). Jean na?t en 1904 de parents russes r?fugi?s en France. Il grandit dans le milieu des intellectuels russes fran?ais du quatorzi?me arrondissement ? Paris. L?nine, r?fugi? ? Paris circa 1908-1909 l?aurait fait sauter, enfan?on, sur ses genoux, lors d?une rencontre sociale de r?fugi?s russes (c?est du moins ce que Jean racontera ad nauseam ? ses petits-enfants jusqu?? ses vieux jours et, fatalement, de par l?insistance de Jean, la l?gende restera dans la famille). Berc? ? la fois par les rouges et les blancs (un nombre significatif de ces bolchevistes de la premi?re heure ?taient en fait des aristocrates), tr?s fier de son nom russe ? saveur nobiliaire, Jean ne parle pourtant pas russe et ne se soucie en fait pas trop du brassage des nationalit?s. Dans une prise de bec rest?e m?morable avec une parente, il se fit un jour trait? de ?russe blanc?. Cela le vexa beaucoup car il ne comprit pas cette injure, sans doute quelque obscure attaque sur les origines g?ographiques ou les vues id?ologiques d?anc?tres dont il ne savait goutte et auxquels il ne s?identifiait pas sp?cialement. Jean est bien plus fran?ais que russe en fait et, jeune, il ne formule pas ses r?flexions en termes ethniques ou nationalistes mais bien en termes universels. Les juifs, pour lui, ce sont des gens comme les autres et il n?en fait pas sp?cialement une question particuli?re. Il grandit dans une banlieue rouge des alentours de la capitale. Compagnon de route et ?lecteur de base du Parti Communiste Fran?ais, Jean n?exercera jamais de fonctions politiques. Il pratique trente-six m?tiers prol?tariens: cantonnier, outilleur, chauffeur de taxi. Sous l?Occupation, Jean s?occupe moins de r?sistance que de march? noir. Il fabrique des sandales avec du cuir non enregistr? et confectionne du savon de contrebande. ? la Lib?ration, il redevient chauffeur de taxi ? Paris. Il lit beaucoup, vote syst?matiquement PCF et s?associe ? toutes les luttes sociales du Parti, en gardant l??il bien fix? sur la ligne dudit Parti. Froidement anti-am?ricain et sereinement prosovi?tique, il pense souvent au jour o? les chars conduits par ses ?grands fr?res russes? paraderont sur la place de la Concorde et lib?reront Paris du joug du grand Capital. Mai 68 le fera ricaner et les Accords de Grenelle le feront grincer des dents. Jean lit L?Humanit?, joue aux boules avec les copains, siffle un petit ballon de rouge de temps en temps et regarde ses enfants puis ses petits-enfants grandir tranquillement. Vers 1980, ? l??ge de soixante-seize ans environ, les petits-enfants de Jean lui font un beau cadeau, le genre de cadeau qu?en sa qualit? d?intellectuel autodidacte de gauche, il adore: une splendide biographie illustr?e de Jean Jaur?s. Jean tr?pide d?enthousiasme et se met ? raconter qu?il a saut? sur les genoux de cet homme politique dans sa toute petite enfance. Les petits-fils et les petites-filles de Jean froncent les sourcils et se regardent entre eux, un peu interloqu?es de voir la l?gende l?ninienne familiale se muer subitement en cette fadaise jaur?sienne parfaitement ad hoc et que Jean d?ailleurs ne reprendra pas. Il semble assez patent, ce jour l?, que notre bon Jean est en train de doucement perdre la boule. Peu de temps apr?s, Jean se met ? un nouveau hobby. Il recouvre patiemment une table de bois de ce papier dor? que l?on trouvait autrefois dans les paquets de cigarettes. Il ?uvre ? transformer cette banale table en quelque chose ressemblant ? un autel d??glise orthodoxe. Non, indubitablement, dans de tels moments, l?entourage de Jean se dit qu?il n?a plus toutes ses facult?s. Or c?est justement dans ces ann?es l? qu?un peu au milieu de tout et de rien, Jean va se mettre ? d?laisser la lecture de L?Humanit? au profit de celle de France-Soir (qu?il pr?tendra lire exclusivement pour ?prendre connaissance de la version de l?ennemi de classe pour mieux la combattre?) mais surtout il va se mettre ? tenir des propos ouvertement antis?mites qui augmenteront en virulence et en incoh?rence et ce, jusqu?? sa mort en 1990. Il ressassera les d?veloppements obscurantistes usuels sur le contr?le des m?dias et de la politique par les juifs et sur la grande conspiration sioniste. Il se mettra ? noter sur un calepin les noms des personnalit?s de la t?l? d?origine juive et se mettra ? invectiver au moment de leur apparition sur le petit ?cran. Ce sera l? une surprise catastroph?e et hautement d?sagr?able pour ses enfants et petits-enfants, tous des rouges ou des roses de bonne tenue, de voir ainsi le vieux cramoisi se coaguler, se rembrunir et se mettre ? basculer, comme spontan?ment, dans la grosse parano conspiro obscurantiste. Outr?s, les descendants et descendantes de Jean lui tiendront fr?quemment la drag?e haute dans des engueulades familiales qui deviendront de plus en plus ?piques et am?res ? mesure que le poids des ann?es se fera sentir et que l?antis?mitisme de Jean prendra une dimension de pesante ritournelle en forme de chant du cygne malsonnant. M?me apr?s sa mort, ses enfants et ses petits-enfants n?en reviendront jamais vraiment, de la commotion caus?e par ce revirement aussi frontal que tardif du vieux coco.

Mon second antis?mite, c?est Cyprien Morel (nom fictif). N? dans un village du Qu?bec en 1919 de parents agriculteurs, ?lev? dans un milieu ethniquement homog?ne et ouvertement int?griste catholique, Cyprien est l?intellectuel de la famille. On lui fait suivre le cours classique, dans une congr?gation de curetons dont nous tairons ici pudiquement le nom (c?est tous les m?mes de toutes fa?ons). Il s?int?resse aux math?matiques et ? l?histoire. L?histoire du Qu?bec, telle que racont?e par le chanoine Lionel Groulx, l?exalte. Il a aussi des talents de dessinateur et de sculpteur. Certains enseignants de Cyprien lui ?expliquent?, circa 1935, que la province de Qu?bec est tenue par la juiverie anglophone et que cette derni?re est l?ennemie jur?e des coop?ratives agricoles, des caisses mutuelles ?populaires? et de la petite entreprise canadienne-fran?aise. Cyprien adh?re ? un mouvement de jeunesses catho proche des B?rets Blancs, distribue de la propagande antis?mite, lit Le Goglu, feuille antis?mite de l?entre-deux guerre et participe, circa 1942, ? la m?me manifestation qui vit un de nos th??treux notoires arborer la svastika dans les rues de Montr?al. Il soumet certaines de ses caricatures au comit? ?ditorial du Goglu qui en retient deux, mais le journal sera ferm? par les autorit?s canadiennes avant que les ?uvres de Cyprien ne rencontrent leur public. Constatant que la ci-devant ?cinqui?me colonne? se fait singuli?rement serrer les ou?es, dans nos campagnes, pendant les ann?es de guerre, Cyprien, r?form? pour un l?ger boitillement cong?nital, d?cide de s?assagir. Il entre comme commis-comptable dans l??picerie de son grand-p?re maternel. Il gravira patiemment les ?chelons, h?ritera de l?entreprise apr?s-guerre et la fera fructifier en achetant ou ouvrant des succursales. Cyprien?en vient ? faire partie d?un solide petit conglom?rat de magasins d?alimentation canadien-fran?ais. Lui et des compatriotes partageant son messianisme luttent pour emp?cher un march? d?alimentation sp?cifique d??tablir un monopole au Qu?bec: le juif montr?alais Steinberg? La qu?te pour la survie du petit commerce de d?tail et la hantise antis?mite fusionnent ?troitement en Cyprien. Il se fait remettre un certain nombre d?exemplaires du Protocole des Sages de Sion, imprim?s nuitamment, circa 1957, dans une version fran?aise tr?s passable, sur une des rotatives d?un petit ?diteur catholique montr?alais. Cyprien gardera pendant plusieurs ann?es, dans une boite de carton au grenier de sa grande maison de campagne, l?ouvrage suavement s?ditieux. Il le distribuera parcimonieusement, sous le manteau, uniquement ? des amis fiables, car, c?est bien connu, cet ouvrage secret est si impr?gn? d?une v?rit? pr?cieuse et mirifique que la juiverie, qui contr?le la police et la justice, ferait un sort ? ceux qu?on pincerait en flagrant d?lit de le distribuer ou de le lire. L?oecum?nisme verra un accrochage s?rieux entre Cyprien et le cur? de son village. Pendant toutes ses ann?es de dur labeur, Cyprien, maintenant p?re de sept enfants, a toujours maintenu son violon d?Ingres de sculpteur. Portraitiste comp?tent, il fa?onne, moyennant une r?tribution strictement symbolique (Cyprien est d?sormais ? l?aise, on l?aura compris), le portrait des notables du village, dans le granit blanc. Un jour, circa 1972, le cur? du village lui fait une commande formelle: une madone en pied pour la facade de la nouvelle ?glise du village. Enthousiaste, Cyprien sculpte sa madone en quelques mois, dans le plus grand secret, sans pr?alablement en soumettre les croquis au cur?. Quand l??uvre est termin?e, Cyprien emm?ne le bon abb? soixantard dans son hangar et lui d?voile priv?ment l??uvre. Le petit calotin est atterr?. La madone de granit blanc est magnifique. Mais elle est aussi tellement s?rieuse, aust?re, roide, pieuse. Elle tient dans ses mains une croix de bonnes proportions qu?elle brandit comme une banni?re. La croix et la banni?re, tu me le dis? Le cur? fait valoir que l??uvre est un peu r?barbative, passablement pr?-vaticane et qu?il aurait mieux valu une madone moderne, souriante, plus am?ne et tenant, par exemple, un b?b? dans ses bras. Cyprien se drape dans sa dignit? et tonne: ?La croix, c?est le signe de ralliement des chr?tiens. Vous m?avez command? une madone, pas une d?esse orientale enjuiv?e?. Le cur? proteste, fustige l?antis?mitisme carr? et explicite de Cyprien et se tire. La madone ? la croix restera dans le hangar de Cyprien. Et ce dernier se fera de plus en plus doctrinaire au fil des ann?es. Ses fils deviendront des ing?nieurs, de hommes d?affaire, des politiciens municipaux. Ses filles deviendront des avocates, des techniciennes de laboratoire, des m?decins. Certains des enfants de Cyprien (mais pas tous?) sont antis?mites, comme leur p?re. Ils ne le disent pas trop fort, naturellement, car la juiverie contr?le tout et a le bras long, enfin, disent-ils? Cyprien Morel meurt en 2000, toujours en pleine harmonie avec ses id?es, apr?s de longues ann?es d?une retraite tranquille ? causer ? voix douce au coin du feu, avec ses vieux amis et ses fils, des hauts et des bas de la foi catholique dans l?ex?crable civilisation contemporaine et des victoires et des d?faites du myst?rieux ?clan juif?.

Dans mon petit exemple ici, Jean Chouvalov est un antis?mite de la onzi?me heure genre Staline, militant internationaliste perdant la boule sur ses vieux jours, ou Marlon Brando, acteur absorb? par son art, qui se tape souverainement du reste, et ne se met ? d?conner qu?il y a des juifs ? Hollywood qu?au soir de sa vie. D?autre part, Cyprien Morel est un antis?mite de la toute premi?re heure, genre Hitler, doctrinaire de souche, ou Mel Gibson, catho int?griste tournant m?me des films formulant ses ?lucubrations ? autrement dit: fous raides aussi, mais, eux, d?s le d?but. Il y a deux types bien distincts d?antis?mitismes. C?est quand m?me pas anodin, ?a. Et, de Louis-Ferdinand C?line (type: Cyprien Morel) ? David Ahenakew, (type: Jean Chouvalov), on pourrait assez facilement classer les personnalit?s antis?mites que l?on conna?t sous ledit profil Jean Chouvalov ou sous ledit profil Cyprien Morel. ?a tiendrait parfaitement.

Ceci dit, quand on observe la r?surgence antis?mite actuelle, elle me semble ?tre plus du type de celle de Jean que du type de celle de Cyprien. Cyprien est un antis?mite historique, produit pr?cis d?une ?poque obscurantiste, impr?gn?e elle-m?me de religion, de x?nophobie ethnocentriste, de r?gionalisme corporatiste et de protectionnisme nationaliste. Il est un antis?mite de doctrine et, m?me durable, pugnace, cette vision est vou?e, l?un dans l?autre, ? faire date sans plus, ? rester cern?e, encag?e dans son ?poque (inique et criminelle, certes, mais limit?e dans le temps). Jean, pour sa part, est un antis?mite pathologique, r?current, r?surgent, tendanciel, un cingl? de fin de course qui formule sa d?mence parano?aque naissante dans un gabarit historique, politique et collectif plut?t que familial, priv? ou individuel. C?est le rejet convulsionnaire d?un groupe sp?cifique se coulant dans une forme historique sp?cifique. Mais pourquoi les juifs? me dirons les fins-finauds. R?ponse: parce que, Cyprien Morel oblige, ce sont les juifs que notre horizon culturel du moment a encod?s comme ?a, en Jean Chouvalov. Notez d?ailleurs que si Jean s?en prenais aussi abruptement aux lombards, aux maltais, aux roms ou aux singhalais, vous me demanderiez, sur le m?me ton biaiseux: ?Mais pourquoi les maltais, mais pourquoi les roms?? Il est crucial de comprendre que c?est toujours historiquement d?termin? ce genre de pathologie, tant et tant qu?on est toujours dans du ?mais pourquoi tel groupe?? en fin de compte. Ces hyst?ries l? ne peuvent pas rouler ? vide. Elles se chopent un objet, une cible, au hasard de l?histoire (qui, lui, au demeurant, n?est jamais un hasard). Il n?y a rien de magique, d?essentiel ou de principiel dans le juif ou le lombard le vouant, comme fatalement, ? la vindicte, ?ph?m?re ou durable, de certains segments des masses. Ce que?j?affirme ici, c?est qu?historiquement les Cyprien Morel, qui sont des fous mais des fous durs, articul?s, construits, doctrinaires, ont relay? une fixation antis?mite multi-centenaire. Elle fait encore d?p?t dans notre culture sociopolitique collective. Elle tra?ne comme un vieux rhume. Elle colle dans l?esprit comme une vieille pube ressass?e. Les Jean Chouvalov passent alors par l?, ne s?en soucient pas, traversent les ?manations intellectuelles de leur temps comme on traverse un fin brouillard humide, n?en sentent pas la pression initialement? mais finalement, quand ils ramollissent intellectuellement et faiblissent mentalement, ils finissent par se les choper, dans leurs versions les plus grossi?res et st?r?otyp?es imaginables et, redisons-le, ? la grande surprise interloqu?e de leurs pairs.

Je pense vraiment que l?antis?mitisme (le primaire comme le doctrinaire) est l?indice d?une d?t?rioration mentale s?exprimant via un mod?le intellectuel d?labr?, g?t?, dat?, r?gressant, irrationnel et foutu. On peut d?ailleurs ?largir la r?flexion en direction de la dimension collective et historico-sociale de cette id?e. On peut effectivement faire observer que, dans notre histoire r?cente, l?antis?mitisme comme option collective, comme psychologie de masse, si vous me passez l?expression, se manifesta dans des p?riodes, justement, de Grande D?pression? noter ce mot, et ceci n?est pas un calembour. Le discours antis?mite est la manifestation d?un d?sordre mental irrationnel, individuel ou collectif, pulsionnel, d?foulatoire, sectaire, quasi incantatoire. Lisez les ?chancrures de lis?r?s de commentaires parfaitement hyst?ros de certains blogues ? la page que je ne nommerai pas ici (notamment quand ils parlent d?Isra?l et de la Palestine ? ce que je ne fais jamais), ? la lumi?re de cette modeste hypoth?se. Vous serez sid?r?s de constater que l?antis?mite est soi un fou doctrinaire (Cyprien Morel) soit un?pauvre quidam ordinaire en ?tat de d?tresse sociale qui d?raille et se met subitement ? d?lirer le politique (Jean Chouvalov). Il n?y a l? rien, mais absolument rien, de plus.

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