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Juin 1940 : Ar Zenith, premier bateau civil de la France Libre

Rien ne prédisposait ce modeste dundee de 21 mètres, affecté au transport des passagers, du fret et du courrier entre le port d’Audierne et l’ïle de Sein, à entrer dans l’Histoire. L’allocution du maréchal Pétain appelant à déposer les armes le 17 juin 1940 – et non, comme on le croit trop souvent, l’appel lancé dès le lendemain par le général De Gaulle sur les ondes de la BBC – a changé le destin d’Ar Zenith…

En faisant construire leur nouveau bateau de ravitaillement en 1939 – le troisième Ar Zenith – sur le chantier naval Keraudren de Camaret, les Sénans (habitants de l’Île de Sein) Jean-Marie Menou, Martin Fouquet et Ambroise Spinec n’imaginaient pas le destin singulier qui attendait le dundee. Affecté au « courrier » entre l’île et le continent, ce modeste bateau mixte (voile et moteur), piloté par Jean-Marie Menou, n’avait pas d’autre mission que de relier l’île au port d’Audierne deux fois par semaine. Une mission parfois rude, eu égard à l’état de la mer, souvent agitée aux abords du raz de sein. Personne, dans cette île minérale sans arbres et battue par les vents de l’Atlantique, n’aurait alors imaginé qu’Ar Zenith serait, le 21 juin 1940, incorporé dans la Royal Navy avant, quelques semaines plus tard, de passer sous la responsabilité des Forces Navales de la France Libre (FNFL), dont le commandement venait d’être confié au vice-amiral Émile Muselier par le général De Gaulle.

Lorsqu’il arrive à Audierne le 19 juin 1940 après être passé la veille par Lamballe, puis par Brest et Douarnenez, le lieutenant Emmanuel Dupont est écœuré par le « spectacle […] de soldats et d’officiers qui se sont désarmés et qui attendent les boches. ». Nul ne sait s’il a entendu l’appel lancé par le général De Gaulle. Il a en revanche entendu le 17 juin le « discours de la honte » prononcé par le maréchal Pétain. Le jeune officier – il est âgé de 27 ans – refuse de rendre les armes et d’être fait prisonnier par les Allemands. 21 jeunes Capistes (habitants du Cap Sizun*) âgés de 17 à 21, ainsi qu’un groupe de militaires dont une section de chasseurs alpins, sont dans les mêmes dispositions d’esprit. Tous sont fermement décidés à traverser la Manche pour continuer le combat. En accord avec Jean-Marie Menou, ils embarquent sur l’Ar Zenith pour fuir les troupes ennemies que l’on dit déjà présentes à Brest et à Quimper. Destination Sein où militaires et civils espèrent pouvoir trouver un moyen de gagner l’Angleterre.

Sitôt parvenu à Sein vers 17 heures, le dundee est réquisitionné par le lieutenant Dupont pour rallier l’île d’Ouessant et, de là, rejoindre la côte anglaise. Le maire de Sein, Louis Guilcher, tente de s’y opposer : il a reçu des autorités l’ordre d’empêcher tout départ de bateau. Peine perdue : le lieutenant Dupont refuse d’obtempérer ; il accepte toutefois de partir sans les jeunes civils. À 20 heures, l’Ar Zenith appareille pour Ouessant où il fait une brève escale, le temps de chercher du carburant qu’il trouve à la station de sauvetage. À 4 heures du matin le 20 juin, c’est enfin le départ pour Plymouth. Quelques heures plus tard, l’Ar Zenith fait son entrée dans le port anglais après une « traversée pénible sur [une] petite coque de noix [avec] pour tout instrument de navigation : un compas », précise le lieutenant Dupont. Sont présents sur l’Ar Zenith lorsque le dundee accoste en Angleterre : outre le jeune officier, 75 militaires, ainsi que le patron du bateau Jean-Marie Menou (54 ans), son mécanicien Joseph Guilcher (30 ans), et les deux frères Michel et Gabriel Guéguen (20 et 17 ans), respectivement matelot et novice. Tous s’engagent dans les forces de la France Libre.

Abandonné dans les vases

Entretemps, les 21 jeunes Capistes, dépités d’avoir été débarqués de l’Ar Zenith, ne sont pas restés inactifs : faute d’avoir convaincu le maire, ils se sont tournés vers le très influent recteur (curé) de l’île de Sein, Jean-Louis Guillerm. Celui-ci convainc Jean-Marie de Porsmoguer, le patron du Velleda, une puissante vedette qui assure le ravitaillement et la relève des phares de haute mer, d’emmener les jeunes à Ouessant. Ce qui est fait : à 22 heures, le Velleda quitte Sein pour traverser la mer d’Iroise. Une fois parvenu dans la baie de Lampaul, reste pour les Capistes à trouver un bateau en partance pour l’Angleterre. Ce sera le Monique-André, un gros chalutier lorientais qui a déjà embarqué des militaires et d’autres civils. Le bateau appareille au petit jour. Lorsqu’il entre dans le port de Plymouth, très encombré, il se trouve un moment en vue de l’Ar Zenith qui attend le débarquement dans l’arsenal. Les deux équipages se saluent. Mis en présence d’un émissaire du général De Gaulle, les 21 jeunes Capistes s’engageront tous dans les rangs de la France Libre malgré l’insistance des Britanniques pour les enrôler dans leurs propres troupes. Plusieurs d’entre eux seront blessés au combat, et cinq mourront, comme Emmanuel Dupont, capitaine de la 2e DB du général Leclerc, mortellement blessé dans les affrontements de Fresnes le 24 août 1944 lors de la Libération de Paris.

37 bateaux ont quitté les ports bretons pour l’Angleterre entre le 19 et le 26 juin 1940. Ils emmenaient notamment 118 Sénans et 119 Capistes. Quelques autres bateaux ont suivi clandestinement en juillet, octobre et décembre. Au total, 133 Sénans ont rejoint l’Angleterre pour combattre dans les rangs de la France Libre. 27 d’entre eux sont morts, ce qui a fait de l’Île-de-Sein la seule commune de France ayant été plus endeuillée durant la 2e guerre mondiale qu’au cours de la première (21 morts). Eu égard au départ de la majorité des hommes valides de cette île minuscule pour combattre l’envahisseur, Sein est la commune de France la plus décorée de la 2e guerre mondiale : elle est en effet titulaire de la Croix de guerre 1939-1945, de la Médaille de la Libération et de la Médaille de la Résistance française.

Pour être entré dans l’Histoire, l’Ar Zenith, après ses années de guerre dédiées au transport de munitions, n’en a pas moins repris son service entre Sein et Audierne jusqu’en 1949. Transformé en caboteur, le dundee est ensuite affecté au transport de matériaux de construction jusqu’en 1978, date à laquelle un ancien des FNFL, Pierre Pinel, en fait son habitation avant de l’échouer par maladresse en 1990 sur les grèves rocheuses de Roscoff au retour des cérémonies du 50e anniversaire des appareillages de juin 1940. Trop endommagé pour être réparé, le bateau, quille brisée, est pris en remorque et abandonné près de Taulé, sur les vasières de la rivière côtière Penzé. C’est probablement là, dans ce paisible cimetière marin, qu’Ar Zenith aurait terminé son existence à l’état d’épave si le chanteur des Boucaniers Jean-François Esmelin, une figure de Saint-Malo, n’avait été intrigué par la croix de Lorraine figurant sur l’étrave. Renseignement pris, grâce à l’immatriculation AU 2378, le bateau est identifié. Impossible de laisser périr un tel symbole de la Résistance. Avec un groupe d’amis malouins, Jean-François Esmelin fonde l’année suivante l’association A.P.P.E.L.-Ar Zenith dont le principal objet est de sauver ce témoin emblématique des départs de juin 1940.

Un pari réussi : grâce à l’opiniâtreté des fondateurs de l’association et à la participation financière de nombreux membres et donateurs, le dundee Ar Zenith est convoyé jusqu’à la cale des Torpilleurs, dans l’ancien arsenal de Saint-Servan** – aujourd’hui Centre administratif des Affaires maritimes – où il est restauré le plus fidèlement possible. Précieusement conservé de nos jours sur ce domaine militaire, ce « monument historique » a été classé en 1999. Il constitue l’un des plus émouvants témoins de l’aventure de ces courageux Bretons qui, pour lutter contre l’envahisseur nazi, se sont embarqués dès les premiers jours pour se dresser contre la reddition pétainiste. Aucun d’eux n’avait entendu l’appel du 18 juin*** et ne pouvait savoir à ce moment qu’ils partaient rejoindre le général De Gaulle et la France Libre naissante sur le territoire britannique.

Puisse Ar Zenith, grâce à l’action de ceux qui l’ont sauvé de la disparition, contribuer à entretenir le souvenir de ces jeunes dont le courage patriotique a, dans un désolant contexte de capitulation, permis d’entretenir la flamme de la lutte et l’esprit de la Liberté !

Le Cap Sizun est la partie occidentale de la Cornouaille. Il comprend une douzaine de communes réparties entre Audierne et Pont-Croix à l’est, et la Pointe du Raz à l’ouest.

** L’ancienne commune de Saint-Servan a été rattachée à la ville de Saint-Malo en 1967.

*** L’appel du 18 juin n’est passé sur les ondes de la BBC qu’à 23 heures. C’est principalement lors des rediffusions des 22 et 24 juin qu’il a été entendu, notamment par les Sénans qui, informés par un gardien de phare, s’étaient mis à l’écoute de l’un des quatre postes de radio de l’île.

Note : Le domaine militaire de Saint-Servan étant partiellement accessible en journée, il est possible de voir toute l’année le dundee Ar Zenith. Le bateau peut même être visité lors des mois de juillet et d’août, les mardi et samedi de 10 h à 13 h et de 15 h à 19 h, ou sur rendez-vous pour les groupes. Pour en savoir plus sur l’épopée de ce modeste dundee : Ar Zenith.com.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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