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Inde : L’ONG ach?te-t-elle la paix ?

Shakeb Nabi, employ? de CARE India, est d?barqu? dans mon bureau il y a quelques semaines. Notre bureau ?tait vide. La plupart d’entre nous ?tions sur le terrain afin de recueillir des informations concernant les activit?s organis?es par une de nos 9 ?quipes. Il n’y avait que moi et mon ami Zulfikar Ali.

Shakeb voulait des d?tails sur nos programmes de lifeskills et de livelihoods. Il coordonne ce champ d’activit?s au sein de CARE India. Heureux hasard pour nous, Zulfikar se charge du projet. En fait, il essaie de se charger du projet, comme tout le reste du pays…

Lifeskills et livelihoods incluent une quantit? p?le-m?le de qualit?s, de techniques et d’aptitudes qui am?liorent g?n?ralement la vie quotidienne de gens excluent d’une soci?t? moderne bas?e sur les services. Il s’agit de d?velopper pratiquement n’importe quoi qui prolongerait leur survivance. Dans un environnement occidental, la d?finition de ces concepts pourrait ?tre compar?e au domaine d’activit?s professionnelles dont fait partie la construction, la plomberie, la m?canique, et qui aujourd’hui, n?cessite quasi-obligatoirement un dipl?me. Ici, c’est le « free for all ».

Le « free », ce sont les b?tes humaines qui croupissent dans des villages improvis?s parce qu’un jour chacun d’eux s’est d?poss?d? de ses terres les vendant ? un prix ridicule simplement pour avoir un jour le plaisir de s’endormir sur une liasse d’argent. Ils sont intouchables, nombreux, profond?ment illettr?s, paresseux et passent leur journ?e ? exiger du gouvernement. Sans entrer n?cessairement dans les d?tails, parce que l’?tat a d?cr?t? que cette cat?gorie de gens SC/ST (Castes et Tribus particuli?res) m?ritaient un meilleur avenir que leur pass?, plusieurs d’entre eux ont d?cid? de s’asseoir, fumer, boire et attendre que tout leur tombe dans la main. Le nombre important de SC/ST a cr?? un certain populisme politique fond? sur les castes. Par le pouvoir de la masse, afin de courtiser le vote de ce groupe, les partis ont encha?n? au fil des ans promesses par-dessus promesses. Aujourd’hui, les SC/ST s’assoient et attendent la tenue de ces promesses.


Le « all » concerne toutes les ONG qui capitalisent sur le sujet. Gr?ce ? l’argent du m?me gouvernement et d’organisations philanthropiques internationales, chaque organisme bienfait son petit projet en multipliant de courts ateliers formateurs. « Pas mal », me direz-vous et je ne vous contredirais pas.

En effet, individuellement, ces petits projets permettent ? beaucoup de NGOckers de se convaincre qu’ils travaillent pour le bien de leur nation. ? d?faut de voir le gouvernement se fendre le derri?re que pour les biens nantis, plusieurs se donnent comme mission d’am?liorer pacifiquement le sort de leur prochain.

Voici trois statistiques typiquement hindustanis :

  • 3 287 263 km?
  • 1 100 000 000 habitants
  • entre 30 000 et 42 000 ONGs (L’?cart entre les deux nombres r?sulte du manque de suivi statistique dont le gouvernement devrait ?tre responsable)

Charivarisons un peu avec les chiffres. L’Inde compte 334.62 habitants/ km?, c’est un individu par 3 m?tres carr?s ou 1.73m par 1.73m ! M?langeons cette statistique avec le minimum d’ONGs 30 000. Il y a ainsi 1 ONG par 109.57 km?, donc 1 ONG pour 36 664 personnes. De ceci, enlevons 350 millions ? la population puisque ce nombre correspond ? la classe moyenne indienne ; ce qui laisse supposer que cette cat?gorie n’a pas recours aux programmes g?r?s par ces organisations. Estimons aussi que 5% de la population indienne gagne un revenu sup?rieur ? la classe moyenne, nous devons aussi r?duire ce nombre de la population totale. Refaisons alors le calcul selon la « client?le cible » des ONGs : 700 millions d’habitants pour 30 000 ONGs, toujours le minimum estim?. Subs?quemment, 1 ONG dessert 23 333 individus sur la terre de Gandhi. En rempla?ant le minimum d’ONG par le maximum, le ratio devient 1 pour 16 666 habitants ; presque autant que la population g?r?e par n’importe quel instance municipale occidentale.

Le « free for all », ce sont ces 30 000 ? 42 000 ONGs qui mettent sur pied des programmes de livelihoods et/ou de lifeskills. Pr?sentement, chacune manœuvre ? d?velopper des microprogrammes afin de d?montrer qu’elle m?rite plus d’argent, plus d’attention, plus de reconnaissances, plus d’influence. Des loups qui se mangent entre eux… Le gouvernement crache l’argent l? o? son influence, son int?r?t et sa comp?tence sont tristement nuls. Il refile sa responsabilit? ? 32 000-40000 organisations pour g?rer des enjeux aussi importants que les livelihoods/lifeskills, mais aussi le syst?me de castes, la position sociale de la femme, l’?ducation rurale, l’environnement, les campagnes de sensibilisation sur la sant?, la pauvret?, etc. Par l’entremise d’ateliers, les oubli?s de l’?tat sont chambard?s d’une activit? ? l’autre afin que leur pr?sence figure dans les rapports d’activit?s de toutes ces compagnies sociales. Plus ces derni?res s’activent, plus elles re?oivent les budgets qui permettent leur progression et ainsi leur pouvoir d’action.



Au lieu de se concentrer ? d?velopper un syst?me national d’?ducation pratique et professionnel, l’?tat indien se sert de ces 32 000 acteurs pour acheter temporairement la paix. L’ONG se positionne en tant qu’interm?diaire entre le n?cessiteux et le pourvoyeur. L’?tat, d?pass? par les demandes exprim?es par le peuple, se donne le pouvoir de fournir des budgets ? des groupes qui pr?tendent ?tre plus pr?s de la r?alit?. Avec l’argent, ils d?veloppent des programmes qui endorment et occupent la masse sociale.

L’ONG vend la paix. Elle bouleverse l’?quilibre social et emp?che la r?action des masses. Elle ach?te du temps et repousse l’heure du bouleversement r?volutionnaire. Revenons ? Shakeb Nabi qui se prom?ne ? travers l’Inde afin d’essayer de structurer l’enjeu, il se prom?ne, collecte des informations, mais se rend aussi compte de la gigantesque t?che qui se dresse devant lui. Comme moi, il ne voit pas l’issue. Il continue parce qu’au lieu de rien faire, il travaille. Il croit aux gens qu’il aide et se console en pensant qu’en outillant un ou vingt individus, il les sauvera. Leur offrira-t-il vraiment un meilleur sort ?

L’ONG est relativement nouvelle dans l’Histoire. 30 ans auparavant, bien peu d’entre elles s’occupaient de la soci?t? civile. En fait, toute la responsabilit? appartenait au gouvernement, ce qui lui donnait une raison d’?tre. Un peu plus loin dans l’Histoire, lors de la R?volution Fran?aise, Am?ricaine ou lors des mouvements de gr?ve du 19e si?cle dans les ports anglais, il n’y avait pas d’ONG, seulement beaucoup de pauvres et tr?s peu de riches. Les pauvres ont pris les moyens significatifs pour occuper la place qui leur appartenait dans la dynamique de pouvoir de l’?tat. Bien s?r, les actions tenues ont n?cessit? la violence, mais qu’est-ce que la violence physique lorsque les victimes subissent une violence sociale et psychologique engraiss?es d’abus, d’actions corrompues et de favoritisme construits dans un espace temps qui s’?tend sur plusieurs g?n?rations ?

Bien peu de gens peuvent r?pondre ? cette question, il faut avoir v?cu l’affront pour avoir une id?e de la l?gitimit? de la violence, L’Histoire fournit des exemples n?cessaires qui d?montre son utilit?. Il ne s’agit pas de d?finir ceci maintenant, il s’agit seulement de d?montrer que l’ONG biaise le rapport ? la violence. Au nom des droits humains universels, des soci?t?s qui ont v?cu leur r?volution violente s’int?grent dans une soci?t? qui doit confronter et comprendre par elle-m?me comment se b?tit un rapport de force. Cette soci?t? doit aussi comprendre que les solutions ne se trouvent pas ailleurs et qu’il y a un processus normal ? suivre. Il n’y a pas de recette magique, peu importe le nombre de mouches qui peut tourner autour de la t?te d’un enfant, le probl?me est interne et la solution doit aussi l’?tre. Elle ne repose surtout pas sur des organisations ext?rieures qui imposent la r?daction de projets surpassant de loin la simple livraison de nourriture. Ces m?mes organisations tentent d’?tablir une soci?t? qui ne correspond pas aux valeurs locales et s’ing?rent dans le processus d?cisionnel d’un peuple simplement parce qu’elle peut monnayer un besoin qui a ?t? bafou? par le gouvernement en place. La paix ne s’ach?te pas.

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