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Imitation, technique et march

Par tradition les ?conomistes s’?merveillent de ce prodige d’autor?gulation sociale que constitue le march?. Celui ci trouve automatiquement le chemin de son ?quilibre, et cet ?quilibre est un ?tat social efficace. Qu’est-ce qui donne au march? ses capacit?s d’auto organisation ? Ce sont les ph?nom?nes de r?troaction n?gative qui entrent automatiquement en jeu d?s lors qu’un agent s’?carte du comportement d’?quilibre. Les ?conomistes lib?raux s’appuient sur la n?cessit? de laisser libre jeu ? ces m?canismes pour retourner contre les partisans de la justice sociale l’accusation de conservatisme qui leur est adress?e. L’?tat qui entend, au nom de cet id?al, s’opposer aux sanctions du march? en rognant sur les succ?s et en compensant les ?checs, g?le les fortunes et stabilise les diff?rences de revenus dans le m?me temps o? il d?traque la machine ?conomique.
Or ces derni?res d?cennies, l’?conomie th?orique en est venue ? s’int?resser au r?le des r?troactions positives dans l’autor?gulation marchande. Elle a d?couvert l’importance de l’imitation dans les ph?nom?nes de concurrence, en particulier ? propos du choix entre techniques rivales.

Pour bien saisir la nature du probl?me que l’imitation et, plus g?n?ralement, l’existence de boucles de r?troaction positive posent ? toute th?orie de l’autor?gulation sociale, consid?rons le mod?le ?l?mentaire suivant. Deux sujets A et B s’imitent r?ciproquement. L’objet de leur imitation mutuelle est par hypoth?se ind?termin?. Mais supposons qu’un bruit, une rumeur fasse penser ? A que B d?sire l’objet O. A sait d?sormais ce qu’il faut d?sirer : il prend les devants, d?signe par l? m?me ? B l’objet O et lorsque B manifeste ? son tour son int?r?t pour l’objet O, A a la preuve que son hypoth?se de d?part ?tait correcte. Sa repr?sentation, si invraisemblable fut-elle ? priori, s’est trouv?e autor?alis?e. L’imitation est ?minemment productrice de r?troactions positives Elle fait ?merger (voir encadr?), par la cl?ture sur soi d’un syst?me d’acteurs qui tous s’imitent, une objectivit?, une ext?riorit? dont la vigueur croit avec le nombre de participants. Les rumeurs les plus absurdes peuvent polariser une foule unanime sur l’objet le plus inattendu, chacun trouvant la preuve de sa valeur dans le regard ou l’action de tous les autres. Le processus se d?roule en deux temps : le premier est un jeu de miroirs, sp?culaire et sp?culatif, dans lequel chacun guette chez les autres les signes d’un savoir convoit? et qui finit t?t ou tard par pr?cipiter tout le monde dans la m?me direction ; le second est la stabilisation de l’objet qui a ?merg?, par oubli de l’arbitraire inh?rent aux conditions de sa gen?se. L’unanimit? qui a pr?sid? ? sa naissance le projette pour un temps, au dehors du syst?me des acteurs lesquels, regardant tous dans le sens qu’il indique, cessent de croiser leurs regards et de s’?pier mutuellement.

Le concept d’?quilibre, que la th?orie du march? a import? de la m?canique rationnelle, ne convient absolument pas pour caract?riser les « attracteurs » des dynamiques mim?tiques. Loin d’exprimer un ordre implicite, ceux-ci trouvent leur source dans l’amplification d’un d?sordre initial et leur apparence d’harmonie pr??tablie dans un effet de polarisation unanime. Ce sont des condens?s d’ordre et de d?sordre. La dynamique mim?tique semble guid?e par une fin qui lui pr?existe – et c’est ainsi que, de l’int?rieur, elle est v?cue – mais c’est elle qui, en r?alit?, fait ?merger sa propre fin. A priori parfaitement arbitraire et ind?termin?e, celle-ci acquiert une valeur d’?vidence ? mesure que se resserre l’?tau de l’opinion collective. C’est une proc?dure al?atoire qui prend les allures de la n?cessit?. La dynamique mim?tique est enti?rement close sur elle-m?me. Les attracteurs qu’elle engendre ne sont dans aucun rapport d’ad?quation ? une r?alit? ext?rieure, ils traduisent simplement une condition de coh?rence interne : la correspondance entre des croyances ? priori et des r?sultats ? posteriori. Les attracteurs mim?tiques sont des repr?sentations auto r?alisatrices.
L’imitation g?n?ralis?e a ainsi le pouvoir de cr?er des mondes parfaitement d?connect?s du r?el : ? la fois ordonn?s, stables, et totalement illusoires. S’il y a quelque part des v?rit?s cach?es ? d?couvrir, il ne faut pas compter sur les dynamiques mim?tiques pour les faire appara?tre. Si l’on veut avoir une efficacit? dans le monde, il vaut ?galement mieux ne pas devoir s’en remettre ? elles.

Le tableau clinique de la logique imitative est d?j?, pour l’essentiel, pr?sent au stade d’un mod?le tr?s simple, dans lequel les connexions mim?tiques entre agents sont donn?es et restent fixes tout au long du processus : la probabilit? qu’un agent donn? imite un autre agent donn? est une constante, ?ventuellement nulle. Ph?nom?nologiquement, nous savons bien que cette hypoth?se est trop restrictive et que la dynamique mim?tique a la capacit? de modifier la structure de ses propres connexions : un sujet a d’autant plus de chances d’?tre imit? par un autre qu’il l’est d?j? par beaucoup. Le pouvoir d’attraction d’une opinion cro?t avec le nombre d’individus qui la partagent. On con?oit que, si tel est le cas, les effets de polarisation en sont d’autant plus accentu?s. Il pourrait sembler que c’est trop accorder ? l’irrationalit? des ph?nom?nes collectifs que de se donner de telles hypoth?ses. Les recherches de ses derni?res ann?es ont montr? qu’elles peuvent au contraire correspondre ? des comportements individuels rationnels. Il est des cas o? l’avantage personnel qu’un individu retire en se joignant ? la masse cro?t objectivement avec l’importance de celle-ci. Cette hypoth?se est pr?cis?ment aujourd’hui monnaie courante dans la litt?rature ?conomique qui porte sur le choix des techniques.

La concurrence entre techniques rivales pr?sente ainsi des traits qui la distinguent fortement de la « concurrence parfaite » des ?conomistes. C’est l’histoire r?elle des ?v?nements avec ses contingences, ses fluctuations, ses al?as, surtout ceux qui affectent les premiers pas du syst?me, qui est responsable, de la s?lection d’une technique parmi d’autres. Quand cette technique se r?pand, on apprend toujours plus ? son sujet et elle se d?veloppe et s’am?liore ; ? mesure que les usagers se font plus nombreux, la gamme des produits s’enrichit et se diversifie ; les co?ts de production diminuent ainsi que les risques de d?faillance. L’?volution d’une telle dynamique est hautement impr?visible. Il n’y a ?videmment aucune raison pour que la s?lection qu’elle op?re soit la plus efficace. Nous sommes aux antipodes des m?canismes de march? auxquels aiment encore se r?f?rer les th?oriciens du march?.

On comprend ainsi comment l’?volution technique, peut marquer une direction, un sens comme si elle incarnait une intention, un dessein ou un destin, et n?anmoins r?sulter de la composition de m?canismes purement aveugles. Il n’y a ?videmment aucune garantie qu’elle nous m?ne dans la « bonne » direction, si ceci a un sens ; il n’y en a aucune qu’elle ne nous m?ne pas au d?sastre. C’est ? la lumi?re de l’analyse qui pr?c?de que l’on doit m?diter l’avertissement de Hans Jonas : « Ce qui a ?t? commenc? nous ?te l’initiative de l’agir et les faits accomplis que le commencement a cr?es s’accumulent pour devenir la loi de sa continuation. (…) Cela renforce l’obligation de veiller aux commencements, accordant la priorit? aux possibilit?s de malheur fond?es de mani?re suffisamment s?rieuses (et distinctes des simples fantasmes de la peur) par rapport aux esp?rances – m?me si celles-ci ne sont pas moins bien fond?es ».

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