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Il y a 50 ans : « And The Band Played Waltzing Matilda »

Cette très belle et très émouvante chanson a été écrite en 1971 par Eric Bogle en hommage aux héros australiens de la sanglante bataille de Gallipoli (1915). Bien d’autres chansons, françaises ou étrangères, ont décrit l’absurdité de la guerre, ses horreurs et les souffrances qu’elle engendre. Rares sont toutefois celles qui touchent aussi juste et atteignent un tel niveau d’émotion, une telle force de dénonciation de la guerre.

L’origine de cette chanson prend ses racines à la fin du 19e siècle sur les chemins et les routes de la lointaine Australie. Matilda était alors le surnom donné à une simple… couverture de laine. Celle dans laquelle s’enveloppaient la nuit les swagmen, ces journaliers itinérants qui allaient de ferme en ferme pour gagner leur vie, ici en gardant un troupeau, là en tondant les brebis, ailleurs en effectuant des petits boulots au gré de leurs besoins et de leurs désirs de liberté.

C’est le triste destin de l’un de ces swagmen – dont la matilda, accrochée au baluchon, se balance en évoquant une sorte de danse – que raconte Waltzing Matilda. Écrite en deux temps, par Banjo Patterson en 1895 pour les paroles, puis par Marie Cowan en 1903 pour sa version musicale définitive, cette chanson est devenue au fil du temps si populaire au pays des kangourous qu’elle a pris rang d’hymne officieux, pratiquement à l’égal d’Advance Australia Fair*, l’hymne officiel australien. En voici deux belles interprétations, l’une en anglais par Slim Dusty : Waltzing Matilda ; l’autre en langue aborigène par Trevor Adamson : Nyampi Matilda.

Né en 1944 dans la petite ville de Peebles en Écosse, Eric Bogle émigre vers l’Australie en 1969. Il s’imprègne profondément de la culture locale et se montre particulièrement impressionné par les épopées héroïques de tous ces braves gars anonymes partis à l’autre bout du monde en 1915 verser le sang australien sur les sols d’Europe et d’Asie mineure pour combattre les impérialistes allemands et leurs alliés turcs. Une entrée en guerre symbolisée par la terrible bataille de Gallipoli engagée le 25 avril à Suvla Bay et Anzac Cove** contre les forces de Mustapha Kemal pour s’assurer le contrôle du détroit des Dardanelles et permettre ainsi la jonction des armées franco-britanniques et russes.

Le 11 novembre 1971 – l’année de son mariage à Canberra avec Carmel Sutton – Eric Bogle, assiste à la cérémonie du Jour du Souvenir (Remembrance Day). Cette commémoration ravive sa révolte contre le vain sacrifice de milliers d’Australiens et de Néo-zélandais lors de la bataille de Gallipoli. Inspiré par le sujet et révolté par les combats meurtriers qui se déroulent alors au Vietnam, il écrit en deux semaines la chanson contre la guerre qui va lui assurer une renommée internationale et la reconnaissance du peuple australien : And The Band Played Waltzing Matilda.

On retrouve le swagman dans cette œuvre poignante d’un bout à l’autre. Comme dans le modèle, cette chanson met en scène un insouciant chemineau qui va sur les routes, porteur d’un baluchon auquel est attachée la fameuse waltzing matilda. Enrôlé dans l’armée (my country said son It’s time to stop rambling), casqué et doté d’un fusil (they gave me a tin hat, they gave me a gun), il embarque sur un navire de guerre pour la péninsule de Gallipoli dans la très lointaine Turquie.

Suit un débarquement désastreux au cours duquel les boys australiens sont décimés par les Turcs (I remember that terrible day when our blood stained the sand and the water, and how, in that hell they call Suvla Bay, we were butchered like lambs at the slaughter). Des combats meurtriers prolongent ce débarquement les semaines suivantes. Jusqu’au jour funeste où, victime d’une explosion d’obus, notre héros se réveille à l’hôpital ; amputé des deux jambes, il comprend qu’il ne retrouvera jamais sa liberté d’antan (Oh, no more I’ll go waltzing matilda all around the green bush).

Regroupés, les estropiés et ceux que les combats ont rendu fous (the legless, the armless, the blind, the insane) sont rapatriés vers l’Australie. En débarquant sur le quai, notre infirme se félicite que, dans son état, nul proche ne soit présent pour l’accueillir (I looked at the place where me legs used to be, and thank Christ there was no one there waiting for me to grieve and to mourn and to pity).

Devenu un vieillard, assis devant sa maison, il voit chaque année en avril défiler fièrement ses anciens camarades de combat. « Pourquoi marchent-ils ? » demandent les jeunes, peu au fait de l’histoire des vétérans. Le vieil homme se pose la même question. La fin de la chanson est une reprise du Waltzing Matilda de Marie Cowan, assortie d’une autre question, elle aussi sans réponse : « Qui reprendra le chemin en ma compagnie ? » (Who’ll come a-Waltzing Matilda with me ?***)

Je ne sais pas si cette chanson en forme de témoignage, aussi émouvante soit-elle, parle au plus grand nombre, et notamment à tous ceux qui n’ont évidemment pas connu de guerre ni même, pour beaucoup de jeunes, de parents ayant combattu lors d’un conflit armé. And The Band Played Waltzing Matilda est pourtant très réaliste, et tellement proche de ce qu’ont ressenti les soldats engagés dans de si terrifiants combats ! Des gens simples la plupart du temps, à l’image de mon grand-père, arraché en 1914 à sa terre d’Auvergne en compagnie de milliers d’autres paysans pour aller défendre une cause qui les dépassait dans l’enfer de Verdun ou les bourbiers du Chemin des Dames.

Je n’ai vu pleurer mon grand-père qu’une seule fois, peu de temps avant sa mort : j’étais allé à Verdun d’où je lui avais ramené une photo de la plaque commémorative du fort de Vaux où il avait vu tomber la plupart de ses compagnons d’armes. Nul doute que l’écoute de cette chanson, si évocatrice de l’enfer qu’il avait lui-même connu sur d’aussi terribles champs de bataille que ceux des Dardanelles, lui aurait valu de pleurer une deuxième fois s’il n’était décédé quelques mois trop tôt.

And The Band Played Waltzing Matilda a donné lieu à une quarantaine d’interprétations, principalement par des groupes et des chanteurs anglo-saxons. J’en ai retenu quatre dont voici les liens :

Celle des Pogues, la plus belle à mes oreilles, chantée par Shane Mc Gowan ;

Celle des Dubliners, très émouvante également, servie par la chaude voix de Ronnie Drew ;

Celle d’Eric Bogle, son talentueux créateur ;

Celle de Joan Baez, icône de la folk-music et figure engagée du militantisme contre la guerre.

La bataille des Dardanelles a donné lieu à deux films : Gallipoli de Peter Weir en 1981 et Gallipoli de Tolga Örnek en 2005.

* Advance Australia Fair est devenu l’hymne officiel après qu’un plébiscite, organisé en 1977, l’ait placé (43,6 % des voix) devant Waltzing Matilda (28,5 %) et God Save The Queen (18,7 %).

** Dans sa chanson, Eric Bogle situe le débarquement de l’ANZAC (Australian and Neo-Zeland Army Corps) à Suvla Bay. Il s’agit là d’une erreur bénigne, les forces venues d’Océanie ayant débarqué dans une anse voisine rebaptisée Anzac Cove. Ce sont les Britanniques et les Français qui ont débarqué à Suvla Bay. Le débarquement de l’ANZAC est commémoré chaque 25 avril (ANZAC Day) en Australie et en Nouvelle-Zélande ainsi que dans les Samoa et les Tonga.

*** « Come a waltzing matilda with me » était, pour un swagman, une façon d’inviter un autre swagman à faire un bout de route ensemble.

A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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