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Histoire de la violence

Je suis en train de gronder ma fille. Je suis en train de lui pourrir la tête, pour être plus précise, la plupart de mes potards sont dans le rouge et ma voix — cette voix que je maitrise si bien — fait vibrer l’air de la pièce comme s’il allait voler en éclats et s’effondrer en poussière de bruit sur le carrelage. Je hurle sur ma fille de 7 ou 8 ans qui a dû faire un truc de traviole, comme ne pas réussir à enfiler ses groles en moins d’un quart heure ou ne pas correctement tenir le couteau pour couper sa viande, va savoir. Il y a aussi pas mal de chances que je l’engueule pour prendre de vitesse son père qui, lui-même, ne supporte pas certains comportements qui ne m’émeuvent pas plus que cela, mais qui le font subitement sortir de ses gonds.

Ma fille se ramasse donc une avalanche de décibels en pleine poire et probablement la pluie de postillons qui va avec, et se met à sourire dans la tempête, ce qui a aussitôt le même effet intéressant sur moi qu’un pompier en a sur l’incendie en l’arrosant de kérosène. Avec ces conneries, je vais encore avoir du mal à parler pendant les prochaines heures et je sens les chevaux de la colère défoncer la porte de mon esprit avant de déferler avec l’implacabilité de la justice au galop sur la petite impertinente… quand j’accroche son regard, vide de tout et particulièrement de joie.

Il ne faut qu’une fraction de seconde à mon cerveau entrainé pour faire le tour des expressions non verbales de ma fille et pour comprendre qu’elle ne sourit pas du tout, mais que sidérée par la peur, elle a plaqué sur son visage la mimique de soumission typique des grands primates, un putain de réflexe atavique dont plusieurs millénaires de vernis civilisationnels ne sont manifestement pas venus à bout. Ma colère s’est instantanément solidifiée et m’a figée dans sa gangue de glace et tout ce que je parviens à voir pendant que mon champ de vision se rétrécit au diamètre d’un faisceau laser, c’est le reflet de mon visage dans la pupille dilatée de ma fille, c’est le masque du monstre que je suis devenue.

La place des enfants

Ce qui remonte juste après est une scène très lointaine exhumée de mon adolescence, un jour où j’observe mon prof d’allemand cheminer sur le trottoir d’en face avec son plus jeune enfant. Monsieur Garlet a passé quelques années à tenter d’inculquer à une maigre poignée de jeunes Gascons dont je faisais partie les rudiments de cette langue de Goethe qu’il affectionnait tant. Mais il fit bien plus que cela, nous initiant à la recette maternelle de la vraie choucroute qui embaumait ensuite pendant plusieurs semaines les couloirs autour de la classe de langue ou nous accompagnant dans d’inoubliables épopées bavaroises dont nous ramenions chacun immanquablement une caisse de vraie bière de brasserie, bébés compris.

Monsieur Garlet m’a toujours fait penser au Pierre Richard du Grand blond avec une chaussure noire, au détail près qu’il était particulièrement brun. Il avait un côté délicieusement lunaire, comme un E.T. humanoïde qui a cessé d’espérer que ses potes l’extraient un jour du dépotoir intergalactique où il avait échoué en notre compagnie. Il nous apprenait donc les déclinaisons, la réconciliation teutonique, et, ayant perçu mon oreille musicale, il m’avait même appris à écouter le moteur de sa guimbarde (une sorte de version familiale de celle de Colombo) jusqu’à reconnaitre lequel de ses 4 cylindres avait fini par rendre l’âme.

Monsieur Garlet descendait donc la longue rue Victor Hugo au milieu de laquelle il habitait la seule maison sans volets qui m’avait été donné de voir en dehors de mes pérégrinations germanisantes, mais il le faisait comme d’habitude, à sa manière unique. Tous les 3 pas environ, il s’arrêtait à la suite de son fils et il patientait, le temps que le bambin finisse son affaire du moment qui allait de sauter copieusement dans toutes les flaques du trottoir, y compris et surtout celles qui lui permettent d’éclabousser généreusement le velours côtelé des pantalons de son père, à tourner consciencieusement autour de chaque poteau de signalisation, comme dans un invisible manège intérieur. Il y avait aussi de grands silences contemplatifs autour de crottes de chien ou de feuilles d’arbres perdues, de mégots aplatis, voire de petits cailloux visibles de lui seul. J’ai regardé avec stupéfaction et envie ce chemin de croix à l’envers, comme peuvent le comprendre tous ceux qui, comme moi, ont grandi dans le sillage des pas toujours pressés de leurs parents, petites ombres sommées de trottiner vigoureusement pour tenter de ne pas se faire distancer. Il a fallu au moins une éternité et demie à monsieur Garlet pour arriver chez lui, à ce rythme qui aurait tué d’ennui un sénateur, son train et la voie ferrée entière avec et, à aucun moment, je ne l’ai vu marquer la moindre impatience. Pire que tout, il me semble bien — à travers le lorgnon du temps — qu’il prenait un intense et franc plaisir à marcher dans les pas de son fils.

Monsieur Garlet était ce que l’on appelait à l’époque un original, ce qui nous exonérait de toute nécessité d’analyser ou de comprendre son comportement et — quel soulagement ! — de seulement interroger nos habitudes et nos certitudes, comme de devoir toujours nous rendre du point A au point B avec la plus grande célérité. D’ailleurs, ses méthodes éducatives permissives et non fondées sur la contrainte étaient rapidement balayées d’un revers de la main, tant il était évident pour tous et frappé au coin du bon sens, que qui aime bien châtie bien et que gâter ses enfants (autrement dit, refuser le juste châtiment), c’était leur construire un sombre avenir de délinquants…

Histoire de ma colère

À quel moment de ma vie me faire hurler dessus m’a aidée à comprendre ou à faire mieux quoi que ce soit ? Est-ce que la punition ou même la menace de la punition nous a poussés à nous dépasser ou est-ce que cela nous a juste rendus plus enclins à la dissimulation et au mensonge, à la recherche de la moindre coercition ? En quoi la colère nous rend-elle plus efficients, plus justes, plus « quoi que ce soit », en dehors de la violence ?

J’avais déjà appris la stupidité de la violence physique le jour où j’avais vu une mère hors d’elle coller une mornifle à son très jeune enfant en lui beuglant dessus qu’il ne faut pas taper plus petit que soi. Mais comme tout bon parent — applaudi et encouragé par l’ensemble du corps social —, je continuais à exercer sans vergogne ma domination sur ma fille en usant avec toute la bonne conscience du monde de menaces, du chantage et de la violence verbale sur un être qui était par ailleurs totalement vulnérable et dépendant de nous, ses parents. Et le pire dans tout ça, c’est que je le faisais au nom de son bien. Pourtant, il m’aurait suffi de juste repenser à ma propre enfance pour comprendre que je ne faisais que perpétuer le cycle de la violence.

Mon plus ancien souvenir, c’est ma mère menaçant mon père avec un grand couteau de cuisine, lui se protégeant avec une chaise en bois dont l’assise aurait été un bouclier viking. Ce souvenir s’accompagne toujours de la sensation de mort imminente que j’ai ressentie à ce moment-là et qui a fait de moi une petite dormeuse inquiète jusqu’à ce que je referme un jour à clé la porte de mon premier appartement, de mon premier chez-moi. Si mon enfance devait avoir une saveur, ce serait un gout de cendres, un mélange poisseux et volatile de peur et de honte. Et au cœur de cette cendre, compressée en un petit diamant coupant, ma colère. Ma colère de mon enfance perdue, ma colère des fausses promesses des adultes, ma colère de la profonde injustice que cela peut être de grandir dans la peur.

Comme le cœur noir de la matière humaine, on peut aussi chérir cette colère. Cette colère qui m’a tenue debout des années, cette colère qui m’a protégée des malfaisants et des malintentionnés, cette colère qui soulève aussi des montagnes et refuse toute soumission et toute reddition en rase campagne. Oui, on peut aussi l’utiliser, s’appuyer dessus, comme sur une béquille, mais la vérité est encore plus crue quand elle se reflète dans le regard de ton enfant et que tu comprends que ta colère te possède, te manipule et t’aveugle depuis des années.

On ne se débarrasse pas d’une aussi vieille compagne comme d’un mauvais manteau ou d’un tas d’oripeaux que l’on abandonne sur le bas-côté. On doit tout d’abord accepter le fait qu’elle est là et qu’elle fait partie de soi, de son histoire. On doit aussi accepter de tout remettre à plat, tout remettre en question, torpiller les certitudes et tordre le cou au fameux bon sens. On doit accepter l’aide de ceux qui sont capables, qui ont déjà fait un bout de chemin. C’est plus ou moins à cette période que j’ai croisé Carole Fabre et sa pensée, particulièrement sur la domination parentale. C’est marrant quand on y pense : j’œuvrais contre la domination patriarcale, celle du capital, contre la violence de l’État et des institutions, contre les abus à l’encontre des plus faibles et paf !, je ne voyais pas la foutue poutre dans mon œil, je ne comprenais pas que je faisais aussi partie du problème, que j’approuvais le dressage des enfants et toute la violence dont nous faisons collectivement usage contre eux.

Admettre qu’on a merdé, c’est grandir un peu, travailler à réparer, c’est la moindre des choses.

Est-ce que ma colère m’a quittée ? Bien sûr que non ! Et pourtant, je tente de me tenir éloignée des saloperies crasses que ne cessent de nous infliger ceux qui prétendent nous gouverner, car à chaque fois que je suis confrontée à la profondeur abyssale de leur forfaiture, je suis un Etna de colère. Une bonne grosse et saine colère contre l’ordre injuste. Est-ce que j’ai cessé de pourrir ma fille ? À présent qu’elle fait une bonne tête de plus que moi, ce serait totalement ridicule, mais oui, il s’est passé quelque chose ce jour-là et rien que pour ça, je ne regretterai jamais mes études d’éthologie. Il a fallu du temps, de la patience (dont je suis assez cruellement dépourvue), des discussions, des échanges, des réflexions, des débats. Il a fallu aussi que j’explique les choses à ma fille et que je lui demande pardon pour tout cela. Il nous a fallu recommencer à inventer d’autres manières de fonctionner ensemble et aussi renoncer à trouver une recette et accepter de tâtonner dans l’ombre, de nous planter, de l’admettre et de nous adapter sans cesse. Il nous a fallu accepter notre immense perfectibilité et prendre notre part de responsabilité de l’origine du problème pour pouvoir espérer nous améliorer et surtout améliorer notre relation avec tous ceux qui comptent pour nous, à commencer par notre fille.

 

Monolecte

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