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Haïti: cauchemars et espoirs

« La terre n’est que la cendre des morts pétrie des larmes des vivants. » (Chateaubriand, 1848).

Terre de désolation. Déjà dix ans. L’une des plus graves catastrophes du XXIe siècle (avec le tsunami de décembre 2004). Double peine. L’un des pays les plus pauvres du monde, dont la sécurité est le moins assurée : sécurité urbaine, sécurité alimentaire, sécurité sanitaire… C’était le 12 janvier 2010 à 22 heures 53 (heure de Paris). Tremblement de terre en Haïti de magnitude 7,0 à 7,3, dont l’épicentre était à 25 kilomètres de Port-au-Prince, suivi d’une dizaine de séismes de magnitude entre 5 et 6. Puis un second tremblement de terre de magnitude 6,1 le 20 janvier 2010 à 12 heures 03 (heure de Paris). Encore suivi d’une cinquantaine de répliques de magnitude supérieure à 4,5.

Le désastre fut intégral. Total. Entre 235 000 et 300 000 victimes tuées, plus de 300 000 personnes blessées. Plus de 1,5 million de sans-abri. Certaines personnes ont été sauvées après quinze jours enfouies dans les gravats. Plus de 200 rescapés ont été retrouvés ainsi. Course contre la montre pour sauver ceux qui pouvaient encore l’être.

Des images abominables de fin du monde dans cette capitale construite sans les normes sismiques qu’on peut connaître au Japon voire en Turquie. Le palais présidentiel détruit. La cathédrale aussi, et l’archevêque de Port-au-Prince, Mgr Joseph Miot, a été retrouvé parmi les victimes le lendemain du séisme. Une victime parmi les centaines de milliers. La catastrophe touche égalitairement, ministres comme sans-abri, nationaux comme étrangers, militaires comme civils, etc.

Deux éléments opposés à propos des conséquences de cette catastrophe.

Un élément négatif et inquiétant. La pauvreté et la faiblesse du gouvernement ont renforcé les conséquences désastreuses de cette catastrophe : la réglementation anti-sismique a rarement été appliquée, renforçant la gravité des dégâts. Le 13 janvier 2017, le directeur général du Bureau des mines et de l’énergie Claude Prépetit (géologue) mettait en garde contre le risque d’autres séismes. Une faille traverse la presqu’île du Sud sur 250 kilomètres de long, une autre faille traverse la mer du Nord. En clair, 8 millions de Haïtiens sur les 10 millions seraient impactés en cas d séisme sur ces deux failles : « Il faut donner les moyens, les compétences et l’autorité nécessaire, dans l’idée de permettre aux mairies de donner des permis de construction, en connaissance de cause. ». Il est donc probable qu’un prochain séisme serait encore plus grave. Claude Prépetit rappelait la veille qu’un séisme de magnitude 8 dégage autant d’énergie que …900 bombes atomiques. D’où l’importance d’une action préventive (interdire les constructions qui ne sont pas aux normes) et d’une formation sur les choses à faire dès les premiers moments d’un tremblement de terre.

Parmi les actions de secours, il est impératif de créer une coordination des secours internationaux (sinon, ceux-ci risquent d’être inefficaces), de se focaliser aussi sur le court terme (besoins en eau, en nourriture, en installations sanitaires, en hébergements, et assistance médicale d’urgence, etc.), de ne pas envoyer des dons en nature (mais surtout de l’argent aux organisations déjà implantées sur place), de ne pas créer des camps provisoires qui deviendront des bidonvilles et d’arrêter les expulsions de citoyens haïtiens partout dans le monde.

Mais il y a aussi, toutefois, un élément humainement rassurant : la grande solidarité humaine parmi les habitants. Dans « Le Monde diplomatique » du 2 février 2010, trois médecins qui étaient venus en aide en Haïti, Louise Ivers, Claire Pierre et Paul Farmer, venu avec la mission de Bill Clinton, pouvaient témoigner de cette incroyable entraide (nationale et internationale) : « La catastrophe a fédéré les bonnes volontés et l’intérêt que suscite le pays, de telle sorte que, pour la première fois de son histoire, Haïti aura peut-être bientôt un nombre suffisant de chirurgiens et de traumatologues. ». Et surtout : « Où que l’on regarde, on voit des Haïtiens se secourant les uns les autres. Même si l’on a rapporté des violences, c’est bien une impression globale de calme qui frappe la plupart d’entre nous. Après avoir apporté du matériel chirurgical à l’hôpital général, Bill Clinton estimait ainsi qu’aucun autre peuple au monde aurait fait preuve d’autant de patience et de retenue face à des souffrances si grandes. (…) Les habitants ont ouvert leurs maisons et leurs cours, entièrement occupées par des abris e fortune. ».

Cela n’empêche pas que la catastrophe humaine fut extrême, car la plupart des habitants survivants, même ceux qui n’ont pas été blessés, sont dans le traumatisme psychologique de la perte d’un être proche, effondrés.

Autre conséquence désastreuse, une catastrophe dans la catastrophe, l’épidémie de choléra en Haïti. Il n’y avait pas eu de choléra depuis un siècle et il a fait sa réapparition en Haïti le 21 octobre 2010. La cause, des soldats casques bleus népalais (arrivés le 17 octobre 2010) qui ont exporté du Népal la maladie. En cinq ans, le bilan fut très lourd : 800 000 personnes ont été touchées (pas seulement en Haïti mais aussi en République dominicaine, sa voisine, à Cuba, au Mexique), dont 10 000 en sont mortes. Quelques jours plus tard, des habitants s’en sont pris à ces casques bleus népalais, mais cela ne faisait que renforcer l’inquiétude d’une occupation militaire d’Haïti par des forces étrangères (notamment américaines). Au-delà des conditions de vie désastreuses des rescapés (eau, sanitaire), certains avaient expliqué que le réchauffement climatique aurait été l’un des facteurs qui a déclenché l’épidémie (une thèse qui semblait avoir été proposée pour éviter d’assumer les responsabilités de l’ONU).

Aussi, sans oublier toutes les victimes de cette catastrophe, directes ou collatérales, je veux ici, comme des petites photos, évoquer deux conséquences, l’une presque heureuse et l’autre malheureuse.

Commençons par la dernière, malheureuse. Internet et réseaux sociaux aidant, la désinformation s’est amplifiée en Haïti sur le thème : il existerait une arme sismique. Une télévision publique vénézuélienne, noyée dans un antiaméricanisme primaire, a prétendu sans preuve, le 18 janvier 2010, que le tremblement de terre en Haïti proviendrait d’une arme sismique américaine. L’affirmation est d’autant plus stupide que pour déclencher un séisme de magnitude 7, il faudrait une énergie équivalente à l’explosion de 30 bombes atomiques (magnitude 8, 900 bombes atomiques, voir plus haut).

Cette rumeur, remise à jour avec l’actualité, avait déjà été évoquée pour le tremblement de terre en Arménie en 1988, par Jean-Pierre Petit, même si je ne sais pas s’il faut vraiment le citer ici, avec un papier à la rigueur scientifique proche de l’émission « Alien Theory » (et si… ?), publié le 21 septembre 2002 et modifié le 1er mars 2006, qui part d’une citation (non sourcée) du Ministre américain de la Défense William Cohen qui aurait dit le 2 avril 1997 : « D’autres terroristes sont engagés dans un type d’action écologique où ils peuvent altérer le climat, déclencher des tremblements de terre, des éruptions volcaniques en utilisant des ondes électromagnétiques. ». Je ne sais pas si le ministre américain a vraiment déclaré cela, mais même s’il l’avait déclaré, pourquoi serait-il une référence en matière de physique et de géologie ? Cela n’aurait pas été la première fois qu’un politique dit n’importe quoi.

Je termine enfin par une note plus heureuse, culturelle et pleine d’espoir. Ce n’est pas un espoir mais une confirmation, plutôt. Un écrivain québécois d’origine haïtienne se trouvait en Haïti lorsque le séisme s’est produit. Il en a fait un livre émouvant (« Tout bouge autour de moi », éd. Grasset, 2011, première édition à Mémoire d’encrier à Montréal en 2010).

Son nom était à l’époque assez peu connu (précisons plus modestement : je ne le connaissais pas), Daniel Laferrière, et j’ai eu la chance, un peu par hasard, de le croiser à l’inauguration du Salon du Livre en 2011, présenté par une connaissance commune (une auteure franco-malgache). Ce n’était alors pas l’écrivain qui parlait mais simplement un témoin impressionné par ce qu’il avait vu.

En fait, rétrospectivement, je me suis dit qu’il devait être très connu vu son succès éditorial au Canada (en plus, il présentait un moment la météo à la télévision !), puisqu’il avait déjà reçu le Prix Médicis le 4 novembre 2009 pour son roman « L’Énigme du retour » sorti le 2 septembre 2009 chez Grasset. En tout cas, il parlait humblement, et mettait son témoignage bien avant sa personne. Je ne savais pas qu’il allait devenir un éminent académicien deux années plus tard, même si, finalement, quand je l’ai appris, j’étais à peine étonné. Le seul académicien après Julien Green à n’être même pas de nationalité française ! Et le premier de nationalité canadienne et aussi le premier de nationalité haïtienne.

Dany Laferrière a été élu dès le premier tour à l’Académie française le 12 décembre 2013 et reçu par Amin Maalouf le 28 mai 2015. Dans le fauteuil de Montesquieu et d’Alexandre Dumas fils : « Pour moi, ce fut d’abord ce trio qui a inscrit la dignité nègre au fronton de Paris : le Martiniquais Aimé Césaire, le Guyanais Léon-Gontran Damas, et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ce dernier a occupé pendant dix-huit ans le fauteuil numéro 16. C’est lui qui nous permit de passer, sans heurt, de la négritude à la francophonie. Chaque fois qu’un écrivain, né ailleurs, entre sous cette Coupole, un simple effort d’imagination pourra nous faire voir le cortège d’ombres protectrices qui l’accompagnent. ».

Un cortège d’ombres protectrices… L’histoire de Dany Laferrière n’était pas de tout repos : son père a été maire de Port-au-Prince et membre du gouvernement et il a dû s’exiler au Québec lors du régime des Tontons macoutes de François Duvalier. Un de ses copains (journaliste) a été assassiné en 1976 par le régime de Jean-Claude Duvalier, si bien que, se savant le suivant de liste, il a immédiatement pris l’exil en se rendant à Montréal (et à partir de 1990, également à Miami). Avant le Prix Médicis, il s’était déjà fait connaître avec plusieurs romans et chroniques au titre prometteur : « Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ? » (1985), « Éroshima » (1987), « L’Odeur du café » (1991), « Le Goût des jeunes filles » (1992), « Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? » (1993), « Chronique de la dérive douce » (1994), « Pays sans chapeau » (1996), « Le Charme des après-midi sans fin » (1997), « Le Cri des oiseaux fous » (2000), « L’Art presque perdu de ne rien faire » (2011), « Journal d’un écrivain en pyjama » (2013), etc. En tout, en 2019, il avait déjà publié 31 livres dont « Autoportrait de Paris avec chat » (2018). Il a la particularité de retravailler ses précédents livres, longtemps après leur publication, plaçant des ponts dans ses œuvres.

Dans « Tout bouge autour de moi », Dany Laferrière a raconté les premiers instants du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Il avait retrouvé son ami et éditeur de Montréal dans un restaurant de Port-au-Prince : « J’attendais cette langouste (sur la carte, c’était écrit homard) et Saint-Éloi [son convive], un poisson gros sel. J’avais déjà entamé le pain quand j’ai entendu une terrible explosion. Au début, j’ai cru percevoir le bruit d’une mitrailleuse (certains diront un train), juste dans mon dos. En voyant passer les cuisiniers en trombe, j’ai pensé qu’une chaudière venait d’exploser. Tout cela a duré moins d’une minute. On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l’endroit ou rester. Très rares sont ceux qui ont fait un bon départ. Même les plus vifs ont perdu trois ou quatre précieuses secondes avant de comprendre ce qui se passait. Moi, j’étais dans le restaurant de l’hôtel avec des amis, l’éditeur Rodney Saint-Éloi et le critique Thomas Spear. Spear a perdu trois précieuses secondes parce qu’il voulait terminer sa bière. On ne réagit pas tous de la même manière. De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s’élever dans le ciel d’après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les grues puissent circuler. ».

Le contexte haïtien : « La vie semblait reprendre son cours après des décennies de turbulence. Des jeunes filles rieuses se promenaient dans les rues, tard le soir. (…) Le crime n’était plus toléré par une population exténuée qui a tout connu durant ce dernier demi-siècle : les dictatures héréditaires, les coups d’État militaires, les cyclones à répétition, les inondations dévastatrices et les kidnappings à l’aveuglette. J’arrivais pour ce festival littéraire (…). Cela s’annonçait excitant car, pour la première fois, la littérature semblait supplanter le discours politique dans la faveur populaire. ».

Les dégâts, on le sent dans leur description, c’est du vécu : « Une secousse de magnitude 7,3 n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. Dans les chambres d’hôtel, souvent exiguës, l’ennemi, c’est le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu sur la tête. (…) Les sauveteurs travaillent en silence et en sueur. Il faut agir vite. (…) Ses parents sont arrivés en trombe. J’ose à peine imaginer leur angoisse durant le trajet. Ils ont laissé la voiture, portières ouvertes, au milieu de la rue. La nourrice leur a rendu le bébé et ils ont dansé, avec cette joie sauvage, en le tenant serré contre eux. Une nouvelle secousse a rompu la petite fête. (…) On voit passer, dans le jardin, le propriétaire de l’hôtel qui fait sa tournée d’inspection. D’un pas lent, le visage soucieux, il semble perdu dans ses pensées. Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe dans sa tête en ce moment. Les dégâts ne sont pas uniquement matériels. Certains voient s’envoler, en une minute, le rêve d’une vie. Ce nuage dans le ciel tout à l’heure, c’était la poussière de leurs rêves. (…) J’imagine l’effarement de ceux qui étaient dans la salle de bains au moment des premières secousses du séisme. On a tous été pris de court, mais ceux qui se trouvaient sous la douche ont dû vivre un moment de pure panique. On se sent toujours plus vulnérable quand on est nu, surtout couvert d’eau savonneuse. Un grand nombre de ces gens, dans leur précipitation, sont partis en oubliant de fermer le robinet. ».

Toujours l’horreur indicible : « L’ennemi n’est pas le temps mais toutes ces choses qu’on a accumulées au fil des jours. Dès qu’on ramasse une chose, on ne peut plus s’arrêter. Car chaque chose appelle une autre. C’est la cohérence d’une vie. On retrouvera des gens près de la porte. Une valise à côté d’eux. (…) À une pareille heure : 16h53. On a quitté le lieu de travail, mais on n’est pas encore arrivé à la maison. C’est un moment où l’on ne peut pas savoir avec certitude où se trouve l’autre. (…) Autour de moi, les gens n’arrêtent pas de crier dans leur portable : « Où est ton frère ? », « Où est ta sœur ? », « Maman, réponds-moi s’il te plaît », « Où es-tu chérie ? », « As-tu parlé aux enfants ? », « On se retrouve où ? ». Pour finir par hurler à l’autre comme s’il pouvait entendre : « La ligne ne marche plus ». On essaie alors d’emprunter l’appareil du voisin. Le problème est général. Ils déambulent en manipulant fébrilement ce mince objet qui les a mis en contact avec un être cher. Il faut imaginer une ville où chacun cherche simplement à localiser un parent ou un ami. (…) On s’impatiente. Chacun reste muré dans son drame personnel. Le langage se résume alors à l’essentiel. Puis ce silence. (…) Je me promène un moment dans le jardin, tout étonné de constater que les fleurs les plus fragiles se balancent encore au bout de leur tige. Le séisme s’est donc attaqué au dur, au solide, à tout ce qui pouvait lui résister. Le béton est tombé. La fleur a survécu. ».

Comme académicien, Dany Laferrière a évoqué très récemment encore le séisme du 12 janvier 2010.

Lors de la séance de rentrée de l’Institut, le 21 octobre 2019, Dany Laferrière a prononcé un discours intitulé « Un art de vivre par temps de catastrophe » où il a commencé par parler de Voltaire en termes cinématographiques (extraordinaire présentation d’un écrit de Voltaire qui parlait du tremblement de terre de Lisbonne, de même intensité) : « Je constate, avec une légère tristesse, qu’une expérience, si douloureuse soit-elle, n’a aucune incidence sur notre talent. (…) Bien que conscient du concentré d’ironie et de sarcasme qui irrigue cette injonction de Voltaire « Et vous composerez dans ce chaos fatal ? », je peux vous dire que c’est exactement ce que j’ai fait. J’avais mon carnet, et j’ai pu noter tout ce qui traversait mon esprit ou mon champ de vision. J’étais logé dans l’œil de la catastrophe. On comprend bien que je n’aie pas les moyens intellectuels pour une aussi vaste entreprise : décrire un tremblement de terre. Voir s’envoler dans un épais nuage de poussières, en trente-cinq secondes, une ville, sa ville natale, peut vous laisser sans voix. ».

L’instant clef : « J’ai entendu un bruit de train accompagné de trépidations sous la table, comme si des milliers de marteaux piqueurs entreprenaient de saccager les fondations de la ville. De quoi s’agit-il puisque Port-au-Prince n’a pas de métro ? J’ai compris plus tard que durant un pareil événement, tout va aussi vite que le style de Voltaire. (…) Je m’attendais à tout moment à voir la terre s’ouvrir pour nous engloutir. Une panique verte qui remonte à une adolescence fiévreuse alors que je passais mes journées au cinéma à me gaver de films d’épouvante. Puis, rien. Pas un craquement d’arbre sec, ni même un cri dans cette ville si bavarde et émotive. On se relève doucement, sans imaginer que des milliers de personnes étaient restées au sol. (…) J’écrivais en me disant pour me calmer que le narrateur ne meurt jamais. Je serai vivant tant que je pourrai écrire, même au cœur de la tempête. ».

La faillite de l’État : « On nous annonce la chute du Palais national, du palais de justice, du ministère des finances (…). Le corps de l’État par terre. Le chaos total. Quelqu’un a lancé que c’était la révolution, mais étonnamment, personne n’a pensé à prendre le pouvoir. (…) Plus aucune responsabilité. La faillite étant si évidente. On avait perdu en trente-cinq secondes une incroyable somme d’expériences humaines. Un homme bien mis s’est assis au pied d’un arbre avant de défaire sa cravate. ».

Et dans son bloc-notes de l’Académie, Dany Laferrière a écrit, ce jeudi 9 janvier 2020, en particulier sur la mort : « J’avais déjà posé la question, de façon brutale, à ma grand-mère [un de ses êtres les plus chers], un après-midi d’été. « Da, qu’est-ce que la mort ? ». Elle m’avait répondu, sans détours : « Tu verras ». Peut-être la plus succincte réponse jamais donnée à la plus angoissante question qui travaille tout être humain, de l’enfance à la vieillesse. Le livre que j’écrivais avait un titre énigmatique : « Pays sans chapeau ». C’est ainsi que les Haïtiens nomment l’au-delà parce qu’on n’a jamais enterré personne avec son chapeau sur la tête. L’absence d’un élément vestimentaire définit la mort tout en effaçant l’angoisse qui l’accompagne généralement. La plus concrète et la plus sereine définition de la mort, à mon avis. ».

Et aussi, évidemment, sur le tremblement de terre. Une journaliste canadienne sur place voulait un commentaire de sa part : « J’ai choisi plutôt de parler de ce qui a étonné le monde entier, non pas du tremblement de terre lui-même, mais de la manière dont les Haïtiens ont fait face à cette catastrophe. J’ai résumé cela par cette déclaration, assez risquée dans un pareil moment, qui a fait, à mon grand étonnement, le tour du monde. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris ce jour-là de parler de culture et non de douleur : « Quand tout tombe, il reste la culture ». La réponse se trouve peut-être dans ce texte qui dit la richesse de l’expression populaire haïtienne et le caractère fondamentalement heureux du peuple haïtien. ». Heureux dans la douleur…

Sylvain Rakotoarison (10 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu

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