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George Floyd : la vie d’un homme, l’honneur d’un pays

« Coupable ! Une justice obtenue dans la douleur a finalement été accordée à la famille de George Floyd. Ce verdict est un tournant dans l’Histoire ! » (Ben Crump, avocat de la famille de George Floyd, le 20 avril 2021).

 

Avoir marqué les esprits à l’échelle mondiale par le simple fait de mourir, c’est à la fois malheureux et rassurant. Malheureux car une vie mérite toujours mieux que d’être connue pour sa fin, rassurant car le vent de protestations qui s’est levé non seulement à l’échelle nationale (entraînant toutefois trente-deux décès en trois mois) mais aussi internationale montre qu’il y a des hommes et des femmes, dans ce monde, prêts à s’indigner, à s’engager, à défendre ce qu’on peut concevoir de la dignité de l’être humain.

Âgé de 46 ans, George Floyd n’avait sans doute pas brillé dans le passé par une vie exemplaire (drogue, vol, braquage), mais il n’a pas du tout mérité son horrible fin le 25 mai 2020 à Minneapolis : appréhendé par des policiers pour une affaire de faux billet de 20 dollars qui aurait été donné à un épicier, il a été tué par l’un d’eux qui l’a maintenu au sol en plaquage ventral, le genou contre sa nuque pendant près de neuf minutes. George Floyd avait beau dire qu’il ne pouvait plus respirer, que le policier était en train de le tuer, il est mort avant d’avoir été desserré.

George Floyd n’était pas le seul à mourir aussi stupidement. Des centaines d’Américains sont morts de la même manière, pour la plupart, de peau noire. Qu’y avait-il dans la tête du policier de 45 ans qui était arrivé en renfort pour l’interpeller ? L’idée de vaincre un « colosse », comme si c’était une proie de chasse ? Une haine contre les gens de cette même couleur de peau ? Frimer devant des policiers novices ? Ou la bêtise de se croire cow-boy justicier ?…

Toujours est-il que contrairement aux suites généralement observées, ou plutôt, aux pas-suites généralement observées, c’est-à-dire la relaxe du policier tueur, la mort de George Floyd, qui a été filmée par les smartphones de passants, les caméras des policiers et les caméras de vidéosurveillance, et diffusée sur les réseaux sociaux, a eu des conséquences retentissantes. Les faits étaient déjà établis, ce qui n’est pas toujours le cas dans de nombreuses affaires.

Les quatre policiers en cause (dont deux étaient en formation, à leur première semaine sur le terrain) ont été immédiatement révoqués de leur emploi. Le policier tueur a été poursuivi pour meurtre. Trois autres policiers présents ont été poursuivis pour avoir laissé faire ce meurtre. Le policier tueur, dont je ne souhaite pas indiquer ici le nom car il ne mérite pas d’être connu, a donc été arrêté le 29 mai 2020 (dès le lendemain, sa femme, scandalisée, a demandé le divorce), jugé à partir du 8 mars 2021 et condamné le 20 avril 2021. Bien avant ce meurtre, il avait été mis en garde contre les risques d’asphyxie avec cette position au sol.

La justice américaine est toujours assez étonnante et déroutante. On l’a vu notamment lors de l’arrestation médiatisée de Dominique Strauss-Kahn. Elle est rapide et médiatique. Après deux jours de délibération, le verdict a été annoncé en direct à la télévision américaine le 20 avril 2021 (il faudra réfléchir un jour sur la motivation réelle qui a poussé deux chaînes d’information continue françaises à diffuser, elles aussi, en direct ce verdict). Toujours est-il que le policier tueur a été reconnu coupable de meurtre, d’homicide involontaire et de violences volontaires ayant entraîné la mort de George Floyd. La peine n’a pas encore été prononcée (elle devra l’être sous huit semaines) ; il encourt douze ans et demi de prison, éventuellement plus en cas de circonstances aggravantes reconnues.

Coïncidence sans conséquence mais curieuse néanmoins : le meurtre de George Floyd a eu lieu peu de jours avant le décollage d’une fusée de SpaceX. Le verdict aussi, puisque Thomas Pesquet et ses trois coéquipiers devraient décoller ce vendredi 23 avril 2021 de Cap Canaveral, toujours d’un lanceur SpaceX. Comme si ces deux « actualités » se croisaient et se recroisaient au fil des ans.

Le frère de la victime a lâché, en entendant le verdict : « Nous pouvons enfin respirer ! ». Intéressant a été le Président Joe Biden qui a réagi publiquement à ce procès en disant : « L’heure est venue pour ce pays de se rassembler. (…) Certains, des agitateurs et des extrémistes qui se moquent de la justice sociale, essayeront d’exploiter les émotions à vif. Nous ne pouvons les laisser faire. (…) Le verdict de culpabilité ne fera pas revenir George. (…) Nous devons écouter. « Je ne peux plus respirer, je ne peux plus respirer » : ce furent les derniers mots de George Floyd. Nous ne pouvons les laisser mourir avec lui. Nous devons continuer à entendre ces mots. ».

Barack Obama a également réagi : « On ne peut pas s’arrêter là. ». De son côté, le Premier Ministre britannique Boris Johnson s’est déclaré soulagé : « J’ai été consterné par la mort de George Floyd et je salue ce verdict. » (sur Twitter). Soulagé, c’est vrai, car pendant plusieurs semaines, pendant ce procès, la tension était très forte à Minneapolis, avec la crainte d’une relaxe du meurtrier malgré les preuves accablantes (« accablant », c’est le mot employé par Joe Biden lui-même) et un risque d’émeutes en protestations.

Il faudra évidemment attendre l’annonce de la peine avant de pouvoir vraiment réagir à ce verdict, car douze ans, ce n’est pas « cher » payé quand on voit qu’il y a eu acharnement à asphyxier la victime. Mais aux États-Unis, on part de très loin. Au-delà de la peine, il y a aussi le fait que le procès a jugé un homicide, mais pas un acte de racisme, or, il est probable que ce racisme était réellement la cause de la mort, même si dans ce cas, il faut aussi que la cour le prouve. Mais l’essentiel était la reconnaissance officielle de la culpabilité.

Il est des coïncidences symboliques : l’Amérique de Donald Trump a laissé tuer George Floyd, l’Amérique de Joe Biden a condamné le tueur. C’est bien sûr simplificateur, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une affaire fédérale, et si Donald Trump avait été réélu, probablement que le verdict n’aurait pas été différent. Néanmoins, la réaction de Donald Trump au meurtre reconnu a été plus de protester contre les émeutiers qui avaient vivement (et violemment) réagi à la mort de George Floyd, sans beaucoup compassion pour celle-ci (même s’il a présenté ses condoléances à la famille) : « Si des pillages commencent, on commencera à tirer. », reprenant les sinistres mots du chef de la police de Miami iors de violences ethniques dans les années 1960. Joe Biden, lui, a montré clairement de quel côté il était, du côté de la victime et pas des policiers à bavure.

La cause de George Floyd était inattaquable en raison des nombreux films qui ont été diffusés et que chacun a pu, éventuellement, regarder. Mais elle ne justifie pas les récupérations. Et notamment internationales. Ainsi, odieuse fut la récupération de la famille d’Adama Traoré (notamment la manifestation du 2 juin 2020) dont la mort le 19 juillet 20216 a peu à voir avec les circonstances de la mort de George Floyd. À force de vouloir tout mélanger, on en arrive à être contreproductif sur la cause qui est une cause juste : on ne tue pas quand on interpelle, pas plus si la couleur de peau ne revient pas.

D’ailleurs, même si la France est en avance sur les États-Unis pour condamner sévèrement ces bavures policières, elle est loin de pouvoir leur faire la leçon. Pour preuve la décision de la Cour de Cassation du 14 avril 2021 qui a exclu définitivement tout procès du tueur de Sarah Halimi dont le meurtre a été pourtant qualifié par la justice d’acte antisémite (j’y reviendrai probablement). De même, l’affaire judiciaire concernant l’interpellation policière très violente de Cédric Chouviat, le 3 janvier 2020 à Paris, qui a entraîné sa mort le 5 janvier 2020, est encore en cours d’instruction, avec deux versions différentes.

Cela dit, il y a une réponse à cette diffusion en direct à la télévision du verdict du 20 avril 2021 : cette date est en effet une date historique dans l’histoire des États-Unis. Cela montre à quel point ce pays est un pays contrasté. Et divisé.

Sylvain Rakotoarison (21 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu

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