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Friedrich ENGELS: Le r?le du travail dans la th?orie de l’?volution

La notion de "M?le Alpha", c'est strictement pour lui. La notion de "Foutaise Omega", NOUS en detenons le monopole...

LE R?LE DU TRAVAIL DANS LA TRANSFORMATION DU SINGE EN HOMME

Friedrich ENGELS (1820-1895)

Le travail, disent les ?conomistes, est la source de toute richesse. Il l?est effectivement? conjointement avec la nature qui lui fournit la mati?re qu?il transforme en richesse. Mais il est infiniment plus encore. Il est la condition fondamentale premi?re de toute vie humaine, et il l?est ? un point tel que, dans un certain sens, il nous faut dire: le travail a cr?? l?homme lui m?me.

Il y a plusieurs centaines de milliers d?ann?es, ? une ?poque encore impossible ? d?terminer avec certitude de cette p?riode de l?histoire de la terre que les g?ologues appellent l??re tertiaire, probablement vers la fin, vivait quelque part dans la zone tropicale vraisemblablement sur un vaste continent englouti aujourd?hui dans l?oc?an Indien une race de singes anthropo?des qui avaient atteint un d?veloppement particuli?rement ?lev?. Darwin nous a donn? une description approximative de ces singes qui seraient nos anc?tres. Ils ?taient enti?rement velus, avaient de la barbe et les oreilles pointues et vivaient en bandes sur les arbres.

Sous l?influence, au premier chef sans doute, de leur mode de vie qui exige que les mains accomplissent, pour grimper, d?autres fonctions que les pieds, ces singes commenc?rent ? perdre l?habitude de s?aider de leurs mains pour marcher en terrain plat et adopt?rent de plus en plus une d?marche verticale. Ainsi ?tait franchi _le pas d?cisif pour le passage du singe ? l?homme_.

Tous les singes anthropo?des vivant encore de nos jours peuvent se tenir debout et se d?placer sur leurs deux jambes seulement; mais ils ne le font qu?en cas de n?cessit? et avec la plus extr?me maladresse. Leur marche naturelle s?accomplit en position ? demi verticale et implique l?usage des mains. La plupart appuient sur le sol les phalanges m?dianes de leurs doigts repli?s et, rentrant les jambes, font passer le corps entre leurs longs bras, comme un paralytique qui marche avec des b?quilles. En g?n?ral, nous pouvons aujourd?hui encore observer chez les singes tous stades du passage de la marche ? quatre pattes ? la marche sur deux jambes. Mais chez aucun d?eux cette derni?re n?a d?pass? le niveau d?un moyen de fortune.

Si, chez nos anc?tres velus, la marche verticale devait devenir d?abord la r?gle, puis une n?cessit?, cela suppose que les mains devaient s?acquitter de plus en plus d?activit?s d?une autre sorte. M?me chez les singes, il r?gne d?j? une certaine division des fonctions entre les mains et les pieds. Comme nous l?avons d?j? dit, la main est utilis?e d?une autre fa?on que le pied pour grimper. Elle sert plus sp?cialement ? cueillir et ? tenir la nourriture, comme le font d?j? avec leurs pattes de devant certains mammif?res inf?rieurs. Beaucoup de singes s?en servent pour construire des nids dans les arbres ou m?me, comme le chimpanz?, des toits entre les branches pour se garantir du mauvais temps. Avec la main ils saisissent des b?tons pour se d?fendre contre leurs ennemis ou les bombardent avec des fruits et des pierres. En captivit?, elle leur sert ? accomplir un certain nombre d?op?rations simples qu?ils imitent de l?homme. Mais c?est ici pr?cis?ment qu?appara?t toute la diff?rence entre la main non d?velopp?e du singe m?me le plus semblable ? l?homme et la main de l?homme hautement perfectionn?e par le travail de milliers de si?cles. Le nombre et la disposition g?n?rale des os et des muscles sont les m?mes chez l?un et chez l?autre; mais la main du sauvage le plus inf?rieur peut ex?cuter des centaines d?op?rations qu?aucune main de singe ne peut imiter. Aucune main de singe n?a jamais fabriqu? le couteau de pierre le plus grossier.

Aussi les op?rations auxquelles nos anc?tres, au cours de nombreux mill?naires, ont appris ? adapter peu ? peu leur main ? l??poque du passage du singe ? l?homme n?ont elles pu ?tre au d?but que des op?rations tr?s simples. Les sauvages les plus inf?rieurs, m?me ceux chez lesquels on peut supposer une rechute ? un ?tat assez proche de l?animal, accompagn?e de r?gression physique, sont ? un niveau bien plus ?lev? encore que ces cr?atures de transition. Avant que le premier caillou ait ?t? fa?onn? par la main de l?homme pour en faire un couteau, il a d? s??couler des p?riodes au regard desquelles la p?riode historique connue de nous appara?t insignifiante. Mais le pas d?cisif ?tait accompli: _la main s??tait lib?r?e_; elle pouvait d?sormais acqu?rir de plus en plus d?habilet?s nouvelles, et la souplesse plus grande ainsi acquise se transmit par h?r?dit? et augmenta de g?n?ration en g?n?ration.

Ainsi, la main n?est pas seulement l?organe du travail, _elle est aussi le produit du travail_. Ce n?est que gr?ce ? lui, gr?ce ? l?adaptation ? des op?rations toujours nouvelles, gr?ce ? la transmission h?r?ditaire du d?veloppement particulier ainsi acquis des muscles, des tendons et, ? intervalles plus longs, des os eux m?mes, gr?ce enfin ? l?application sans cesse r?p?t?e de cet affinement h?r?ditaire ? des op?rations nouvelles, toujours plus compliqu?es, que la main de l?homme a atteint ce haut degr? de perfection o? elle peut faire surgir le miracle des tableaux de Rapha?l, des statues de Thorvaldsen, de la musique de Paganini.

Mais la main n??tait pas seule. Elle ?tait simplement un des membres de tout un organisme extr?mement complexe. Ce qui profitait ? la main profitait au corps tout entier, au service duquel elle travaillait, et cela de deux fa?ons. Tout d?abord, en vertu de la loi de corr?lation de croissance, comme l?a nomm?e Darwin. Selon cette loi, les formes d?termin?es de diverses parties d?un ?tre organique sont toujours li?es ? certaines formes d?autres parties qui apparemment n?ont aucun lien avec elles. Ainsi, tous les animaux sans exception qui ont des globules rouges sans noyau cellulaire et dont l?occiput est reli? ? la premi?re vert?bre par une double articulation (condyles) ont aussi sans exception des glandes mammaires pour allaiter leurs petits. Ainsi, chez les mammif?res, les sabots fourchus sont r?guli?rement associ?s ? l?estomac multiple du ruminant. La modification de formes d?termin?es entra?ne le changement de forme d?autres parties du corps sans que nous puissions expliquer cette connexion. Les chats tout blancs aux yeux bleus sont toujours, ou presque toujours, sourds. L?affinement progressif de la main humaine et le perfectionnement simultan? du pied pour la marche verticale ont ? coup s?r r?agi ?galement, par l?effet d?une corr?lation semblable, sur d?autres parties de l?organisme. Toutefois, cette action est encore beaucoup trop peu ?tudi?e pour qu?on puisse faire plus ici que la constater en g?n?ral.

La r?action directe et qui peut ?tre prouv?e du d?veloppement de la main sur le reste de l?organisme est bien plus importante. Comme nous l?avons d?j? dit, nos anc?tres simiesques ?taient des ?tres sociables; il est ?videmment impossible de faire d?river l?homme, le plus sociable des animaux, d?un anc?tre imm?diat qui ne le serait pas. La domination de la nature qui commence avec le d?veloppement de la main, avec le travail, a ?largi ? chaque progr?s l?horizon de l?homme. Dans les objets naturels, il d?couvrait constamment des propri?t?s nouvelles, inconnues jusqu?alors. D?autre part, le d?veloppement du travail a n?cessairement contribu? ? resserrer les liens entre les membres de la soci?t? en multipliant les cas d?assistance mutuelle, de coop?ration commune, et en rendant plus claire chez chaque individu la conscience de l?utilit? de cette coop?ration. Bref, les hommes en formation en arriv?rent au point o? ils avaient r?ciproquement _quelque chose ? se dire_. Le besoin se cr?a son organe, le larynx non d?velopp? du singe se transforma, lentement mais s?rement, gr?ce ? la modulation pour s?adapter ? une modulation sans cesse d?velopp?e? et les organes de la bouche apprirent peu ? peu ? prononcer un son articul? apr?s l?autre.

La comparaison avec les animaux d?montre que cette explication de l?origine du langage, n? du travail et l?accompagnant, est la seule exacte. Ce que ceux ci, m?me les plus d?velopp?s, ont ? se communiquer est si minime qu?ils peuvent le faire sans recourir au langage articul?. A l??tat de nature, aucun animal ne ressent comme une imperfection le fait de ne pouvoir parler ou comprendre le langage humain. Il en va tout autrement quand il est domestiqu? par l?homme. Dans les relations avec les hommes, le chien et le cheval ont acquis une oreille si fine pour le langage articul? qu?ils peuvent facilement apprendre ? comprendre tout langage, dans les limites du champ de leur repr?sentation. Ils ont gagn? en outre la facult? de ressentir par exemple de l?attachement pour les hommes, de la reconnaissance, etc., sentiments qui leur ?taient autrefois ?trangers; et quiconque a eu beaucoup affaire ? ces animaux pourra difficilement ?chapper ? la conviction qu?il y a suffisamment de cas o? ils ressentent maintenant le fait de ne pouvoir parler comme une imperfection ? laquelle il n?est toutefois plus possible de rem?dier, ?tant donn? la trop grande sp?cialisation dans une direction d?termin?e de leurs organes vocaux. Mais l? o? l?organe existe, cette incapacit? dispara?t aussi ? l?int?rieur de certaines limites. Les organes buccaux des oiseaux sont assur?ment aussi diff?rents que possible de ceux de l?homme; et pourtant les oiseaux sont les seuls animaux qui apprennent ? parler, et c?est l?oiseau ? la voix la plus affreuse, le perroquet, qui parle le mieux. Qu?on ne dise pas qu?il ne comprend pas ce qu?il dit. Sans doute r?p?tera-t-il pendant des heures, en jacassant, tout son vocabulaire, par pur plaisir de parler ou d??tre dans la soci?t? d?hommes. Mais, dans les limites du champ de sa repr?sentation, il peut aussi apprendre ? comprendre ce qu?il dit. Apprenez des injures ? un perroquet, de sorte qu?il ait quelque id?e de leur sens (un des amusements de pr?dilection des matelots qui reviennent des r?gions tropicales); excitez le, et vous verrez bien vite qu?il sait utiliser ses injures avec autant de pertinence qu?une marchande de l?gumes de Berlin. De m?me lorsqu?il s?agit de mendier des friandises.

D?abord le travail et puis, en m?me temps que lui, le langage tels sont les deux stimulants essentiels sous l?influence desquels le cerveau d?un singe s?est peu ? peu transform? en un cerveau d?homme, qui, malgr? toute ressemblance, le d?passe de loin en taille et en perfection. Mais marchant de pair avec le d?veloppement du cerveau, il y eut celui de ses outils imm?diats, les organes des sens. De m?me que, d?j?, le d?veloppement progressif du langage s?accompagne n?cessairement d?une am?lioration correspondante de l?organe de l?ou?e, de m?me le d?veloppement du cerveau s?accompagne en g?n?ral de celui de tous les sens. La vue de l?aigle porte beaucoup plus loin que celle de l?homme; mais l?oeil de l?homme remarque beaucoup plus dans les choses que celui de l?aigle. Le chien a le nez bien plus fin que l?homme, mais il ne distingue pas le centi?me des odeurs qui sont pour celui ci les signes certains de diverses choses. Et le sens du toucher qui, chez le singe, existe ? peine dans ses rudiments les plus grossiers, n?a ?t? d?velopp? qu?avec la main humaine elle m?me, gr?ce au travail.
Le d?veloppement du cerveau et des sens qui lui sont subordonn?s, la clart? croissante de la conscience, le d?veloppement de la facult? d?abstraction et de raisonnement ont r?agi sur le travail et le langage et n?ont cess? de leur donner, ? l?un et ? l?autre, des impulsions nouvelles pour continuer ? se perfectionner. Ce perfectionnement ne se termina pas au moment o? l?homme fut d?finitivement s?par? du singe; dans l?ensemble, il a continu? depuis. Avec des progr?s diff?rents en degr? et en direction chez les divers peuples et aux diff?rentes ?poques, interrompus m?me ?? et l? par une r?gression locale et temporaire, il s?est poursuivi d?un pas vigoureux, recevant d?une part une puissante impulsion, d?autre part une direction plus d?finie d?un ?l?ment nouveau qui a surgi de surcro?t avec l?apparition de l?homme achev? _la soci?t?_.

Des centaines de milliers d?ann?es, l??quivalent dans l?histoire de la terre d?une seconde dans la vie de l?homme, ont d? s??couler avant que de la bande de singes grimpant aux arbres soit sortie une soci?t? humaine. Mais, en fin de compte, elle a ?merg?. Et que trouvons nous ici encore comme diff?rence caract?ristique entre le troupeau de singes et la soci?t? humaine? _Le travail_. Le troupeau de singes se contentait d??puiser la nourriture de l?aire qui lui ?tait assign?e par la situation g?ographique ou par la r?sistance de troupeaux voisins; il errait de place en place ou entrait en lutte avec les bandes avoisinantes pour gagner une nouvelle aire riche en nourriture, mais il ?tait incapable de tirer de son domaine alimentaire plus que celui ci n?offrait par nature, en dehors de ce qu?il le fumait inconsciemment de ses ordures. D?s que tous les territoires susceptibles d?alimenter les singes furent occup?s, il ne pouvait plus y avoir d?augmentation de leur population. Le nombre des animaux pouvait tout au plus rester constant. Mais tous les animaux pratiquent ? un haut degr? le gaspillage de la nourriture et en outre d?truisent en germe les pousses nouvelles. Au contraire du chasseur, le loup n??pargne pas la chevrette qui lui fournira de petits chevreuils l?ann?e suivante; en Gr?ce, les ch?vres qui broutent les jeunes broussailles avant qu?elles aient eu le temps de pousser ont rendu arides toutes les montagnes de ce pays. Cette ? ?conomie de d?pr?dation ? des animaux joue un r?le important dans la transformation progressive des esp?ces, en les obligeant ? s?accoutumer ? une nourriture autre que la nourriture habituelle, gr?ce ? quoi leur sang acquiert une autre composition chimique et leur constitution physique tout enti?re change peu ? peu, tandis que les esp?ces fix?es une fois pour toutes d?p?rissent. Il n?est pas douteux que ce gaspillage a puissamment contribu? ? la transformation de nos anc?tres en hommes. Dans une race de singes, surpassant de loin toutes les autres quant ? l?intelligence et ? la facult? d?adaptation, cette pratique devait avoir pour r?sultat un accroissement continuel du nombre des plantes entrant dans leur nourriture ainsi que la consommation de plus en plus de parties comestibles de ces plantes; en un mot, la nourriture devint de plus en plus vari?e, et, du m?me coup, les ?l?ments entrant dans l?organisme, cr?ant ainsi les conditions chimiques du passage du singe ? l?homme. Mais tout cela n??tait pas encore du travail proprement dit. Le travail commence avec la fabrication d?outils. Or quels sont les outils les plus anciens que nous trouvions? Comment se pr?sentent les premiers outils, ? en juger d?apr?s les vestiges retrouv?s d?hommes pr?historiques et d?apr?s le mode de vie des premiers peuples de l?histoire ainsi que des sauvages actuels les plus primitifs? Comme instruments de chasse et de p?che, les premiers servant en m?me temps d?armes. Mais la chasse et la p?che supposent le passage de l?alimentation purement v?g?tarienne ? la consommation simultan?e de la viande, et nous avons ? nouveau ici un pas essentiel vers la transformation en homme. _L?alimentation carn?e_ contenait, presque toutes pr?tes, les substances essentielles dont le corps a besoin pour son m?tabolisme; en m?me temps que la digestion, elle raccourcissait dans le corps la dur?e des autres processus v?g?tatifs, correspondant au processus de la vie des plantes, et gagnait ainsi plus de temps, plus de mati?re et plus d?app?tit pour la manifestation de la vie animale au sens propre. Et plus l?homme en formation s??loignait de la plante, plus il s??levait aussi au dessus de l?animal. De m?me que l?accoutumance ? la nourriture v?g?tale ? c?t? de la viande a fait des chats et des chiens sauvages les serviteurs de l?homme, de m?me l?accoutumance ? la nourriture carn?e ? c?t? de l?alimentation v?g?tale a essentiellement contribue ? donner ? l?homme en formation la force physique et l?ind?pendance. Mais la chose la plus essentielle a ?t? l?action de la nourriture carn?e sur le cerveau, qui recevait en quantit?s bien plus abondantes qu?avant les ?l?ments n?cessaires ? sa nourriture et ? son d?veloppement et qui, par suite, a pu se d?velopper plus rapidement et plus parfaitement de g?n?ration en g?n?ration. N?en d?plaise ? MM. Les v?g?tariens, l?homme n?est pas devenu l?homme sans r?gime carn?, et m?me si le r?gime carn? a conduit ? telle ou telle p?riode, chez tous les peuples que nous connaissons, au cannibalisme (les anc?tres des Berlinois, les W?l?tabes ou Wilzes, mangeaient encore leurs parents au Xe si?cle), cela ne nous fait plus rien aujourd?hui.

Le r?gime carn? a conduit ? deux nouveaux progr?s d?importance d?cisive: l?usage du feu et la domestication des animaux. Le premier a raccourci plus encore le processus de digestion en pourvoyant la bouche d?une nourriture d?j? pour ainsi dire ? demi dig?r?e; la seconde a rendu le r?gime carn? plus abondant en lui ouvrant, ? c?t? de la chasse, une source nouvelle et plus r?guli?re, et de plus, avec le lait et ses produits, elle a fourni un aliment nouveau, de valeur au moins ?gale ? la viande par sa composition. L?un et l?autre devinrent ainsi, d?une mani?re d?j? directe, des moyens nouveaux d??mancipation pour l?homme; cela nous conduirait trop loin d?entrer ici dans le d?tail de leurs effets indirects, si grande qu?ai ?t? leur importance pour le d?veloppement de l?homme et de la soci?t?.

De m?me que l?homme apprit ? manger tout ce qui ?tait comestible, de m?me il apprit ? vivre sous tous les climats. Il se r?pandit par toute la terre habitable, lui, le seul animal qui ?tait en ?tat de le faire par lui m?me. Les autres animaux, qui se sont acclimat?s partout, ne l?ont pas appris par eux m?mes, mais seulement en suivant l?homme: ce sont les animaux domestiques et la vermine. Et le passage de la chaleur ?gale du climat de leur patrie primitive ? des r?gions plus froides, o? l?ann?e se partageait en hiver et en ?t?, cr?a de nouveaux besoins: des logements et des v?tements pour se prot?ger du froid et de l?humidit?, de nouvelles branches de travail et, de l?, de nouvelles activit?s, qui ?loign?rent de plus en plus l?homme de l?animal.

Gr?ce ? l?action conjugu?e de la main, des organes de la parole et du cerveau, non seulement chez chaque individu, mais aussi dans la soci?t?, les ?tres humains furent ? m?me d?accomplir des op?rations de plus en plus complexes, d??tablir et d?atteindre des objectifs de plus en plus ?lev?s. De g?n?ration en g?n?ration, le travail lui m?me devint diff?rent, plus parfait, plus vari?. A la chasse et ? l??levage s?adjoignit l?agriculture, ? celle ci s?ajout?rent le filage, le tissage, le travail des m?taux, la poterie, la navigation. L?art et la science apparurent enfin ? c?t? du commerce et de l?industrie, les tribus se transform?rent en nations et en ?tats, le droit et la politique se d?velopp?rent, et, en m?me temps qu?eux, le reflet ? travers l?imagination des choses humaines dans l?esprit de l?homme: la religion. Devant toutes ces formations, qui se pr?sentaient au premier chef comme des produits de l?esprit et qui semblaient dominer les soci?t?s humaines, les produits plus modestes du travail des mains pass?rent au second plan; et cela d?autant plus que l?esprit qui ?tablissait le plan du travail, et d?j? ? un stade tr?s pr?coce du d?veloppement de la soci?t? (par exemple dans la famille primitive), avait la possibilit? de faire ex?cuter par d?autres mains que les siennes propres le travail projet?. C?est ? l?esprit, au d?veloppement et ? l?activit? du cerveau que fut attribu? tout le m?rite de la progression rapide de la civilisation; les hommes s?habitu?rent ? expliquer leurs actions par leur pens?e au lieu de l?expliquer par leurs besoins (qui cependant se refl?tent assur?ment dans leur t?te, deviennent conscients), et c?est ainsi qu?avec le temps on vit na?tre cette conception id?aliste du monde qui, surtout depuis le d?clin du monde antique, a domin? les esprits. Elle r?gne encore ? tel point que m?me les savants mat?rialistes de l??cole de Darwin ne peuvent toujours pas se faire une id?e claire de l?origine de l?homme, car, sous l?influence de cette id?ologie, ils ne reconnaissent pas le r?le que le travail a jou? dans cette ?volution.

Comme nous l?avons d?j? indiqu?, les animaux modifient la nature ext?rieure par leur activit? aussi bien que l?homme, bien que dans une mesure moindre, et, comme nous l?avons vu, les modifications qu?ils ont op?r?es dans leur milieu r?agissent ? leur tour en les transformant sur leurs auteurs. Car rien dans la nature n?arrive isol?ment. Chaque ph?nom?ne r?agit sur l?autre et inversement, et c?est la plupart du temps parce qu?ils oublient ce mouvement et cette action r?ciproque universels que nos savants sont emp?ch?s d?y voir clair dans les choses les plus simples. Nous avons vu comment les ch?vres mettent obstacle au reboisement de la Gr?ce; ? Sainte H?l?ne, les ch?vres et les porcs d?barqu?s par les premiers navigateurs ? la voile qui y abord?rent ont r?ussi ? extirper presque enti?rement l?ancienne flore de l??le et ont pr?par? le terrain sur lequel purent se propager les plantes amen?es ult?rieurement par d?autres navigateurs et des colons. Mais lorsque les animaux exercent une action durable sur leur milieu, cela se fait sans qu?ils le veuillent, et c?est, pour ces animaux eux m?mes, un hasard. Or, plus les hommes s??loignent de l?animal, plus leur action sur la nature prend le caract?re d?une activit? pr?m?dit?e, m?thodique, visant des fins d?termin?es, connues d?avance. L?animal d?truit la v?g?tation d?une contr?e sans savoir ce qu?il fait. L?homme la d?truit pour semer dans le sol devenu disponible des c?r?ales ou y planter des arbres et des vignes dont il sait qu?ils lui rapporteront une moisson plusieurs fois sup?rieure ? ce qu?il a sem?. Il transf?re des plantes utiles et des animaux domestiques d?un pays ? l?autre et il modifie ainsi la flore et la faune de continents entiers. Plus encore. Gr?ce ? la s?lection artificielle, la main de l?homme transforme les plantes et les animaux au point qu?on ne peut plus les reconna?tre. On cherche encore vainement les plantes sauvages dont descendent nos esp?ces de c?r?ales. On discute encore pour savoir de quel animal sauvage descendent nos chiens, eux m?mes si diff?rents entre eux, et nos races tout aussi nombreuses de chevaux.

D?ailleurs, il va de soi qu?il ne nous vient pas ? l?id?e de d?nier aux animaux la facult? d?agir de fa?on m?thodique, pr?m?dit?e. Au contraire. Un mode d?action m?thodique existe d?j? en germe partout o? du protoplasme, de l?albumine vivante existent et r?agissent, c?est ? dire ex?cutent des mouvements d?termin?s, si simples soient ils, comme suite ? des excitations externes d?termin?es. Une telle r?action a lieu l? ou il n?existe m?me pas encore de cellule, et bien moins encore de cellule nerveuse. La fa?on dont les plantes insectivores capturent leur proie appara?t ?galement, dans une certaine mesure, m?thodique, bien qu?absolument inconsciente. Chez les animaux, la capacit? d?agir de fa?on consciente, m?thodique, se d?veloppe ? mesure que se d?veloppe le syst?me nerveux, et, chez les mammif?res, elle atteint un niveau d?j? ?lev?. Dans la chasse ? courre au renard, telle qu?on la pratique en Angleterre, on peut observer chaque jour avec quelle pr?cision le renard sait mettre ? profit sa grande connaissance des lieux pour ?chapper ? ses poursuivants, et combien il conna?t et utilise bien tous les avantages de terrain qui interrompent la piste. Chez nos animaux domestiques, que la soci?t? des hommes a d?velopp?s plus encore, on peut observer chaque jour des traits de malice qui se situent tout ? fait au m?me niveau que ceux que nous constatons chez les enfants. Car, de m?me que l?histoire de l??volution de l?embryon humain dans le ventre de sa m?re ne repr?sente qu?une r?p?tition en raccourci de l?histoire de millions d?ann?es d??volution physique de nos anc?tres animaux, en commen?ant par le ver, de m?me l??volution mentale de l?enfant est une r?p?tition, seulement plus ramass?e encore, de l??volution intellectuelle de ces anc?tres, du moins des derniers. Cependant, l?ensemble de l?action m?thodique de tous les animaux n?a pas r?ussi ? marquer la terre du sceau de leur volont?. Pour cela, il fallait l?homme.

 

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