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Prime Minister Edouard Philippe and Gilles Boyer arriving for the Questions to the government session in the National Assembly, Paris, France on December 20th, 2017 Photo by Henri Szwarc/ABACAPRESS.COM | 619525_001 Paris France

Édouard Philippe et le panier de crabes

« Le milieu politique est corrompu par les ambitions et les intérêts personnels. Je le sais : j’en fais partie ! ». Tel pourrait être synthétisé l’éclairage qu’apporte l’ancien Premier ministre sur les arcanes du pouvoir dans L’heure de vérité, le roman qu’il a cosigné en 2007 avec Gilles Boyer, alors directeur de cabinet d’ Alain Juppé à la mairie de Bordeaux…

Initialement publié chez Flammarion, puis réédité en version de poche par L’Archipel en 2020, ce livre d’Édouard Philippe et Gilles Boyer n’est ni un véritable polar, ni un essai, ni un témoignage, mais un roman sur fond de mœurs politiques dans lequel, comme l’ont écrit les auteurs en exergue, « Rien n’est vrai, mais tout n’est pas faux. »

On y apprend que le président de la République en exercice est décédé subitement à un an de la fin de son mandat, ce qui ne manque pas d’entraîner des conséquences dans la gouvernance de notre pays et d’agiter le microcosme politique. Une occasion pour les auteurs de rappeler que ce genre de vacance du pouvoir présidentiel n’est pas inédit sous la Ve République. Par deux fois déjà, le président du Sénat a, comme le prévoit la Constitution, exercé l’intérim pendant la période de transition entre la fin prématurée d’un mandat présidentiel et l’organisation d’une nouvelle élection. C’est ainsi qu’en 1969, après la démission de Charles de Gaulle, Alain Poher a provisoirement quitté le « plateau » du palais du Luxembourg pour assurer durant 53 jours cet intérim présidentiel. Rebelote en 1974 : Georges Pompidou étant prématurément décédé, Alain Poher a de nouveau endossé les habits de président pour une durée de 55 jours. Une double prestation qui, nous le rappellent Philippe et Boyer, a valu à l’époque à ce « spécialiste de l’intérim » d’être surnommé Man-Poher par Le Canard enchaîné.

Le Président subitement décédé n’est toutefois pas le sujet central de ce roman. Le héros, un ambitieux Inspecteur des Finances, aussi intelligent que malin, disparaît subitement au cours d’une sortie en mer dans sa circonscription bretonne. Et cela à 3 jours seulement du 1er tour d’un scrutin législatif sans grand suspense dans son cas : tout indique qu’il a les meilleures chances de retrouver son siège de député. Disparition volontaire ? Accident ? Enlèvement ? Meurtre ? Membres du gouvernements – le disparu a lui-même été ministre du Budget –, conseillers, collaborateurs, épouse, maîtresse et frère, tous s’interrogent sur la nature de cet évènement. Avec, en fil rouge tout au long du livre, la présence, tantôt concrète, tantôt suggérée, d’un personnage puissant et fortuné, propriétaire de médias et d’une banque d’affaires aux ramifications luxembourgeoises. Un homme tout à la fois séduisant et retors dont on découvre au fil des pages de quelle manière il tire les ficelles et s’assure la fidélité des élus. Il faut attendre la dernière page du livre pour apprendre, d’une manière implicite, ce qu’il est advenu du disparu.

« On sait bien qu’il avait choisi ce Premier ministre pour ne pas lui faire d’ombre », lit-on dans ce livre à propos du PR – ainsi désigne-t-on le président de la République dans les allées du pouvoir. Édouard Philippe écrirait-il encore cela, lui qui, depuis qu’il a corédigé ce bouquin, a exercé l’ingrate tache de Premier ministre ? Allez savoir ! Et que dirait aujourd’hui l’ex-PM de Macron sur l’utilité de son action à Matignon en relais des directives du PR, alors qu’il fustigeait cyniquement en 2005 le marché de dupes électoral : « Dire que les gens [pensent] encore qu’une élection se [gagne] sur des idées ou un projet » ?

À cet égard, une question se pose : sur quels éléments votent les électeurs ? On peut se le demander en lisant Philippe et Boyer : « Vous pensez qu’il y a en France un débat sur le modèle économique à construire ? À quelques extrêmes près, tout le monde est d’accord. Nous vivons dans une social-démocratie libérale. (…) Qui conteste ce modèle ? Ni la gauche étatiste, ni la droite libérale, ou alors aux marges. (…) Croyez-moi, les partis s’insultent, les partis s’opposent, mais le consensus sur l’essentiel est acquis. » Diable ! Et pourtant l’on nous bassine avec une opposition droite-gauche, terreau d’une « saine » alternance politique en France. Aurions-nous été bernés depuis des décennies ?

Le pays est d’ailleurs ingérable, nous apprennent les auteurs, et nul n’est besoin d’aller chercher loin les raisons de son actuel déclin : « C’est la République des élus locaux. Comment voulez-vous que notre pays soit à la hauteur ? Ils ne jurent tous que par la proximité. Dieu nous préserve de la proximité ! [Imaginerait-on] De Gaulle en élu de terrain ? [Ou] Léon Blum sur un marché ? » C’est bien vrai, ça, ne croyez-vous pas ? Surtout lorsque la droite est au pouvoir ! Comment pourrait-il en aller autrement alors que Philippe et Boyer fustigent « L’exceptionnelle capacité de la droite à écarter ses meilleurs éléments » ? Des experts dont on ne peut mettre l’analyse en doute : n’ont-ils pas été eux-mêmes d’influents caciques de l’UMP ?

Qu’à cela ne tienne, en cas de difficulté dans la gouvernance d’un exécutif conservateur, il y a toujours un bouc émissaire bien commode : « Lorsqu’un problème échappe à la maîtrise d’un gouvernement de droite, (…) le premier responsable, c’est toujours la presse, qui se situe toujours scandaleusement à gauche, toujours partiale, toujours inepte. » Eh oui ! Faut-il être ballot pour croire à l’incompétence de l’exécutif alors que l’explication est ailleurs. Cela dit, point trop ne faut en faire dans la condamnation des folliculaires comme le rappelle ce conseil donné à quatre mains par les auteurs à une ambitieuse journaliste : « Vous avez autant besoin des politiques qu’ils ont besoin de vous » ! Autrement dit, « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette » !

Cela dit, gouverner, c’est galérer et subir, tant les contraintes sont nombreuses. Philippe et Boyer ne disent pas autre chose : « On imagine toujours qu’en gravissant les échelons du pouvoir on devient plus libre et plus puissant. C’est tout l’inverse, plus on monte, moins on est libre. » Et toc ! L’obscur militant de l’Aveyron ou de la Meuse ne connaît pas son bonheur ! Aussi arrogants et sûrs d’eux-mêmes soient le président de la République et le Premier ministre, ils sont enserrés dans un carcan d’influences, soumis à des pressions, voire à des chantages. Le pire est que ce n’est pas des adversaires qu’il convient de se garder des coups tordus et des manœuvres insidieuses, mais de sa propre « famille » : « En politique, les pires combats se mènent à l’intérieur de chaque camp », affirment les auteurs qui savent de quoi ils parlent. Une réalité usante. Et cela d’autant plus que dans le milieu, il faut savoir décoder les comportements : « Les plus rusés, en politique, sont ceux qui s’échinent à passer pour des imbéciles. » Or, le fait est que certains sont très forts dans ce registre. À qui se fier ?

À noter qu’au plan des rapports personnels dans les sphères du pouvoir, il convient là aussi de connaître les codes. Ainsi pratique-t-on en politique « le jeu curieux du vouvoiement public à l’égard des membres de l’opposition et le tutoiement privé avec les mêmes. Ce petit exercice de schizophrénie [est] la règle générale, observée aussi bien par les élus entre eux, que par les élus avec les journalistes. » Autrement dit, copains comme cochons toutes couleurs confondues entre élus, et adeptes de la connivence avec les éditorialistes tant que cela reste caché aux yeux des électeurs. Que de talent dans cette pratique de la commedia dell’arte !

Mais revenons aux débuts de la carrière. Certes, entrer à l’Assemblée Nationale comme représentant de la Nation dans les pas de Condorcet, Mirabeau ou Hugo – autant se comparer à des grands noms – n’est pas un mince honneur. Encore qu’un siège dans l’hémicycle ne soit pas le Graal auquel aspirent nombre d’ambitieux en se rasant tous les matins, ou en se maquillant pour les dames. Mais c’est en général un passage obligé. Mieux vaut alors être prévenu que l’« On se fait peu d’amis en politique, et ce sont rarement des amis ». Quelle déconvenue ! Quant à « ceux qui étaient vos amis [hors du microcosme], le restent-ils parce qu’ils l’ont été ou parce que vous faites (…) de la politique et que vous êtes utile à leur ego ? » Une question un tantinet dérangeante, non ?

Qu’à cela ne tienne, ces considérations ne sont pas des obstacles pour ceux dont les dents rayent le parquet. Encore faut-il que les jeunes députés soient avertis des réalités : « Il y a un tel décalage entre la [circonscription] où le prestige du député joue à plein (…) et l’Assemblée [que grande est] l’impression d’être un bras qui se lève ou qui appuie sur le bouton sur lequel on [leur] ordonne d’appuyer. » Bref, des marionnettes, des godillots, des Playmobil, voilà ce que seraient nos élus de la Nation. Philippe et Boyer forceraient-ils le trait ? Chacun en jugera, à l’aune de son propre ressenti. Cet avertissement donné, nos duettistes donnent carrément dans le cynisme : « Peu à peu, vous [les députés] ferez comme les autres, vous n’irez plus en séance, sauf lorsque vous y serez obligé, vous irez juste aux questions au gouvernement, parce que ça passe à la télé. » Et c’est ainsi que, briefés – ou bridés ? – par les vieux routiers, et fermement canalisés par leur chef de groupe parlementaire, les nouveaux députés assimilent les ficelles du métier.

Par chance pour eux, il y a la circonscription où, du jeudi au dimanche, courtisans et flatteurs viennent leur remettre un peu de baume au cœur et regonfler leur orgueil malmené dans la capitale. Certes, il faut visiter des EHPAD, souffrir aux fausses-notes des écoles de musique, lécher la pomme de petites vieilles inconnues, et subir les doléances des maires ruraux sur des micro-problèmes locaux. Mais on lève le verre en leur honneur, et les députés adorent cela. En outre, petite compensation de ces pensums, les visites des personnalités du gouvernement en région sont du pain béni en termes d’images médiatiques. Philippe et Boyer font à cet égard observer que « Les déplacements en province [ont lieu le] jeudi et [le] vendredi parce que les parlementaires [sont] sur place et qu’ils [prennent] très mal tout déplacement ministériel lorsqu’ils [ne sont] pas là. » Rien de tel en effet pour se faire mousser au plan local que d’être vu dans les médias au côté d’un ministre et a fortiori du premier d’entre eux.

Retour, pour finir, au sommet du pouvoir, et plus particulièrement dans les prestigieux locaux de l’aile Montpensier du Palais-Royal où siègent les « Neuf juges [du] Conseil constitutionnel. Neuf Sages, comme on les appelle. » Sont-ils craints par le président de la République et le Premier ministre ? Sans doute un peu. Mais pas tant que cela car, soulignent nos romanciers, « Pourquoi croyez-vous qu’ils sont sages ? Parce que, comme les enfants, ils savent ce qui [leur] arrive lorsqu’ils ne sont plus sages. » Diantre ! pourrait-on s’exclamer à la Comédie-Française toute proche en lisant cela. Les Sages étaient réputés au-dessus des calculs politiques, et voilà que Philippe et Boyer instillent le doute sur leur indépendance et leur probité intellectuelle. Décidément, tout part à vau-l’eau ! Dès lors, comment s’étonner de voir, scrutin après scrutin, progresser l’abstention et le vote blanc ?

L’heure de vérité est un roman plutôt banal. Certes, il est bien construit et rédigé de manière plaisante, mais son intrigue manque de consistance. On est bien loin des thrillers du genre qui tiennent le lecteur en haleine et sont porteurs de révélations sulfureuses sur le personnel politique, la conduite des affaires, ou bien encore la collusion avec les puissances financières. Écrit à quatre mains par Édouard Philippe et Gilles Boyer, ce livre se lit aisément, mais sans susciter d’intérêt particulier. Naguère, il eut sans doute été qualifié de « roman de gare », en référence à ces bouquins que l’on achetait avant d’embarquer dans un train pour tuer le temps durant le voyage. Ce roman n’en possède pas moins une qualité : révéler le cynisme de ses auteurs, et notamment celui d’Édouard Philippe. Décrire, comme l’a fait le maire du Havre, ce qu’il faut bien nommer un « panier de crabes » pour céder quelques années plus tard, en rupture avec ses amis républicains, à la tentation de Matignon illustre en effet de manière édifiante cette réalité maintes fois vérifiée : en termes d’ambitions politiques, peu importent les moyens, seule la finalité compte !

Et cela, même s’il faut aller soi-même, avec les pinces acérées, patauger dans ce « panier de crabes » !

Note : En 2017, Édouard Philippe et Gilles Boyer ont publié aux éditions Jean-Claude Lattès un autre roman politique intitulé Dans l’ombre.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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