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Derrière le procès de Bouaké, l’ombre pesante des marchands d’armes en Afrique (12)

Le bilan de la vie du marchand d’armes décrit est en effet affligeant. Pendant des décennies il a réussi à passer sous les radars alors qu’il aura été un des plus actifs de sa génération.  Ce sont plus de quarante années de commerce illicite qui se dissimulent derrière ce procès de Bouaké dans lequel, hélas, on ne risque pas d’étaler trop de turpitudes, tant les enjeux sur grands : c’est de la géopolitique, pas du simple commerce. Des gens l’avaient repéré, pourtant.  Mais on l’a laissé faire, visiblement…

Le parallèle avec Victor Bout et ses activités est criant. Je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué. Sur Wikileaks, un texte relié donc par les autorités n’a pas hésité à le dire également, au moment de l’arrestation de Viktor Bout : l’homme qui parle est un spécialiste. C’est Mark Schroeder de chez Stratfor« oui, ce gars a mené des opérations douteuses en Afrique. Une paire de choses qui m’intéressent, au-delà de plus de détails sur ses relations en Afrique, qui a peur de ce qu’il sait qui fait que sa mise en accusation est compliquée. Il est coincé en Thaïlande depuis un moment et dispute son extradition. Outre les Russes sachant qu’il sait beaucoup de choses, il y a probablement des gens ici aux États-Unis qui savent qu’il sait beaucoup de choses qui peuvent les compromettre aussi. Comme vous l’avez mentionné, Bout n’était pas le seul à servir les russes ou les intérêts russes. L’AOR Afrique a fait des recherches antérieures sur un marchand d’armes nommé David Tokoph qui a vécu dans les cercles semblables à Victor Bout en Afrique. Tokoph scinde son temps entre Johannesburg et le Nouveau-Mexique. Tokoph a une protection et une couverture d’entreprises pour ses transactions, il n’est pas facile de savoir si elles fonctionnent toujours. »

Viktor Bout pas impliqué en Côte d’Ivoire ? Réflexion et vérification faites, il a bien participé au réarmement du pays, avant même l’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo. Présent en Afrique du Sud dès le début des années 90, Viktor Bout va en effet progressivement étendre son emprise sur la Centr’Afrique, haut-lieu des combats récurrents sur le continent : le plus grand marché ouvert d’armes légères et à portée de ses avions, et il ne va pas rater l’occasion d’y offrir ses services. Une portée qui sera même réduite avec le déménagement de ses bureaux à Sharjah : adieu Ostende, vive les émirats et leur duplicité fondamentale.  Sharjah est manifestement, on l’a déjà écrit ici-même, la plaque tournante de divers trafics et l’endroit où les avions circulent en changeant régulièrement de look et d’enregistrement sans que nul ne s’en préoccupe. La Côte d’Ivoire, pour y revenir, en 1999 avait en fait traité avec un mafieux russe… qui nous ramène en effet à nouveau à Sharjah.

Ce bon Léon

La Côte d’Ivoire, en effet, juste avant l’an 2000, avait déjà acheté des armes à un trafiquant notoire, Léon Minin, alias Wulf Breslav, Igor Osols (et bien d’autres pseudonymes encore : il se faisait aussi appeler Blavstein, Blyuvshtein, Blyafshtein, Bluvshtein, Blyufshtein, ou bien Vladimir Abramovich Kerler, Vladimir Abramovich Popiloveski, Vladimir Abramovich Popela, Vladimir Abramovich Popelo, etc),. L’homme était lié à la pire mafia russe et ukrainienne et il fut capturé de façon rocambolesque en Italie, le 4 août 2000, à Cinisello Balsamo, dans l’hôtel Europa, entouré de prostituées.  Sur lui les policiers découvriront des diamants non taillés d’un valeur de 500 000 dollars : il se promenait avec une partie de sa fortune. L’homme cumulait trafic d’armes international, de diamants et de drogue. « Leonid (Efimovich) Minin, né le 14 décembre 1947 à Odessa (Ukraine), domicilié à Tel-Aviv (il a émigré en Israël en 1970), possède à la fois les nationalités ukrainienne et israélienne, mais dispose également de passeports allemand et colombien (et grec, L’Express l’a oublié). De quoi faciliter les déplacements de ce drôle de citoyen du monde, impliqué, au plus haut niveau, dans de nombreux trafic internationaux », nous explique L’Express. Effectivement, Minin semble bien avoir profité de ces cinq passeports, et jusqu’en 2001 espérait bien en vivre royalement, sur son yacht d’Antibes, notamment » avais-je déjà écrit à son propos.  L’homme se promenait tranquillement en France, donc. Sans être inquiété. De quoi tisser des liens.
La filière russe de Léon
« À la fin de 1998, les autorités italiennes considéraient que Minin était à la tête d’un groupe criminel d’origine ukrainienne, proche de l’organisation criminelle Solnstevo [sic] et spécialisée, entre autres, dans le trafic international d’armes et de stupéfiants, le blanchiment d’argent et l’extorsion. En Ukraine, Minin entretenait des relations étroites avec Alexandre Angert (surnommé « L’Ange »…), la tête pensante de la criminalité organisée à Odessa. » L’organisation citée était en fait la célèbre « Neftjemafija« , qui avait comme chefs Alexandre Angert et Nicholay Fomichev, alias « Kolija ». Mais aussi Léonid Zamiatine, qui sera arrêté en juin 2001 en Italie également. Et également l’oligarque Alexeï Boultov, un proche de….Mikhaïl Gorbatchev, surnommé « le tsar d’Odessa« , qui a laissé « filé » des stocks de l’armée russe, la bagatelle de 802 conteneurs,, pour un poids total de 12 000 tonnes ! 32 milliards d’armes et d’ équipements militaires ont ainsi volés dans les dépôts ukrainiens en l’espace de seulement six années, de 1992 à 1998. Beaucoup ont atterri en terre africaine. Les stocks albanais de Gerdec étant, on l’a vu déjà, acheminés en Afghanistan…. avant que le dépôt n’explose totalement.
Alexander Angert,  Nickolay Fomichev et Hennady Trukhanov : on le retrouvera cités à Londres, dans un documentaire retentissant de 2018 de la BBC citant avec eux Henadiy Trukhanov, le propre maire d’Odessa comme chef de gang. Un dossier accablant établi à la suite de la divulgation des Panama Papers !!! Trukhanov ayant pour spécialité de former les autres au « combat au corps à corps et au tir de sniper avec des armes de haute précision « !!! Sidérant !!!
Un maire chef de gang ! Lié ici l’affligeant dossier fait par l’OCCRP sur les biens londoniens acquis par ce réseau mafieux !!! A droite le complexe de Montevetro sur la rive sud de la Talmise, lui appartenant.
Des poulets congelés aux armes
Une mafia (aux tombes bien étranges, comme au cimetière Vagankovskoye de Moscou), qui faisait de l’argent avec tout et aussi fortune avec… du trafic de poulets congelés, fabriqués en Afrique du Sud et revendus en Europe via la Moldavie ou la Transnitrie, sans avoir à payer de taxes d’entrée… Les poulets mis frauduleusement dans les camions étaient estampillés « sucre » :  or ces camions étaient réfrigérés (du moins quand ils ne tombaient pas en panne !) ! En Afrique du Sud, un homme avait prévu le développement de ce trafic et édifié à ses frais une énorme usine de congélation de poulets : c’était justement Viktor Bout ! Une des parties de sa fortune, celle qui lui permettra d’acheter ses premiers Ill-18 en particulier, vient de là !  Un Viktor Bout qui, pour se faire, travaillait obligatoirement donc avec cette mafia ! (PS : j’avais expliqué la méthode en mai 2008 dans « Cargos de nuit (vague n° 5).« ).
Lanseria, plaque tournante du trafic
La base du trafic étant alors l’aéroport de Lanseria, en Afrique du Sud, un aéroport au laxisme évident, qui regorge toujours aujourd’hui d’appareils rares : un Gulfstream I, à turbopropulseurs Dart, entièrement blanc, de King Air Charter, par exemple, ou l’un des vieux B-737 de la Lufthansa ex D-ABHP photographié sous le registre ZS-OMG, en fort mauvais état en 2006 et volant à nouveau dès le mois suivant.… sous le label Nationwide Airlines. Le 7 novembre de l’année suivante, son sistership, le ZS-OEZ, perdait en vol son réacteur droit, en décollant de Cape Town.  A Lanseria, il y avait de bien drôles d’avions.  Le commandant de bord du 737, Daniel Perry, sauvera tout le monde ce jour-là en le ramenant au sol sur le seul valide : bel exploit ! Les 13 B-737 cloués au sol avec ses 3 B-727, la firme devait arrêter ses vols en 2008. Sur le même aéroport, un autre avion bien connu maintenant était régulièrement vu : c’est le fameux Gulfstream de David Tokoph… devenu l’avion de campagne électorale d’Alassane Ouattara ! Lanseria, la base attitrée également d’Andrew Smulian, associé direct lui aussi de Viktor Bout (et celui qui le trahira plus tard…), ainsi que l’aéroport de Polokwane... ses 727, et pas très loin ses usines de poulets congelés…telle la « Far north frozen foods. »
Les liens avec le FN Belge
Une mafia russe, donc, qui possédait bien sûr des relais en Europe, comme en Belgique avec le député Philippe Rozenberg, du Front National, que le président du tribunal qui le jugera taxera le 5 mai 2000 « d’escroc sans scrupules« .  Un avis qu’il n’entendra pas : il avait déjà fui le pays et s’était réfugié à Pataya, en Thaïlande… comme le noteront Frédéric Loore et Jean-Yves Tystaert dans « Belgique en sous-sol ». Rozenberg (ici à droite), un cas, euh… particulier : « La Belgique a aussi connu ses Juifs d’extrême droite quand un certain Philippe Rozenberg (1) fut élu député sur les listes du Front national,  » note avec surprise Résistance.be. Les mafieux russes, eux, hantant désormais les pistes de ski l’hiver, à Courchevel (et son hôtel avec des nuits à 35.000 euros !), et la Côte d’Azur l’été, comme Minin avec son yacht. Pour ce qui est de Courchevel, la station a été en émoi  : un « ukrainien » a décidé d’y dépenser une fortune pour y fêter ses cinquante ans, et tout le monde sur place était ravi (ou presque).  On verra bien qui est cet « incognito »… ce disait-on alors. « Ces gens-là » dit de lui le maire ! En fait c’était Viktor Pintchouk (ici à gauche), le roi du tuyau à pétrole (avec « Interpipe »)… et lui aussi taxé il y a quelque temps encore de faire partie du monde « opaque » : « Il était l’un des ces milliardaires post-soviétiques à la fortune d’origine opaque » dit de lui Romandie News… « En 2004, Viktor Pintchouk achète avec un partenaire la première aciérie ukrainienne Krivorijstal pour 800 millions de dollars, une transaction devenue un symbole de la corruption du régime de son beau-père. Cette opération a été annulée par la justice après la Révolution orange, un soulèvement populaire de fin 2004, qui a porté au pouvoir l’opposition pro-occidentale. L’aciérie a été revendue aux enchères six fois plus cher » poursuit le journal suisse…
Air Foyle
En juillet 2000, juste avant l’arrestation du mafieux Minin, l’Etat ivoirien, alors sous la férule de général Robert Guei, avait déjà fait appel à la société Air Foyle pour une importante livraison d’armes : la société (anglaise) louait alors par obligation des Antonov 124 à l’Antonov Design Bureau pour ce genre de transport.  Air Foyle était en fait déjà liée à Viktor Bout. En juin 1996, Air Cess (ici à droite)avait en effet signé un contrat avec la société d’Afrique du Sud Norse Air, une association de circonstance sous le nom de « Pietersberg Aviation Services Systems (Pty) Ltd », qui utilisera comme nom de compagnie Air Pass. Comme directeurs, figurent Viktor Bout, avec 90% des parts de la société, et Deirdre Ward, le propriétaire de Norse Air (Compagnie Aerienne du Mali, Norse Air), qui n’est autre que l’agent d’Air Foyle depuis des années et dont la femme détient les 10% restants.
Les livraisons par Antonov 124
Un Antonov 124 est requis, donc, car il y en a pour 113 tonnes d’armements divers, pour cette première livraison, avec notamment les hélicoptères d’attaque déjà cités dans l’épisode précédent et ceux de transport, ce que seul ce type d’avion gigantesque pouvait emporter. Des armes achetées officiellement à la société d’Etat ukrainienne Spetstehnoexport (« Special Technical Export »), mais avec un faux certificat d’exportation, la grande spécialité de Minin. C’est le Libéria de Charles Taylor qui avait servi de pays intermédiaire de réception. Le 26 mai 1999, Guei avait déjà auparavant signé un premier contrat avec le dénommé Valery Cherny, représentant Aviatrend, pour 5 millions de munitions, des balles de 7,6 mm (2x39mm), 50 type Dragunov Zastava M93, des lanceurs de grenades de 30 mm, 10 000 grenades, et 20 lunettes binoculaires à image thermique, Visiblement, Guei craignait fort que la rébellion des partisans musulmans, notamment d’Alassane Ouattara, ancien Premier ministre de 1990 à 1993 de Félix Houphouët-Boigny, devenu principal opposant au régime, ne dégénère. La candidature à la présidence de celui-ci, sera en fait invalidée quelque temps plus tard par la Cour suprême du pays (déjà !), au grand « ouf » du président par intérim qu’avait choisi alors Guei : c’était bien sûr Laurent Gbagbo ! Bref, le différent entre eux ne date pas d’hier et remonte à un temps où beaucoup d’armes ont circulé. Et beaucoup d’argent, comme il se doit. Guei, surnommé « le père Noël en treillis », finira assassiné (ici à droite) en 2002, probablement par les forces loyales à Laurent Gbagbo !
Un pilote recordman
Le second Antonov 124 sera donc affrété par Aviatrend, d’Azerbaijan, via une société écran,  « Chartered Engineering and Technical Company, Ltd », enregistrée à Gibraltar, avec comme pilote émérite de livraison Italii Horovienko.  Un pilote plutôt talentueux et recordman, surtout, le 11 novembre 2003, d’un vol avec charge sur Antonov 70 : 55 063 kg emportés à 7 355 m d’altitude ! Les armes étant acheminées ensuite de Moronvia par des Ilyushin 18, des « West African Air Services » (alias West Cargo) (2), gérée par Sanjivan Ruprah, l’associé direct de Viktor Bout, ou par un Illyushin 76, loué également et volant sous des registres d’emprunt : la technique préférée de Viktor Bout, justement. Ce dernier n’était donc pas effectivement responsable de la première partie de l’acheminement pour la Côte d’Ivoire, mais bel et bien de la seconde. En prime, Léon Minin emprisonné en Italie dès le mois d’août 2000, il avait bien fallu continuer les livraisons… et s’accorder avec ses anciens « amis ». Or ça, seul Viktor pouvait s’en charger ! Via ses multiples sociétés, dont notamment Air Cess, et ses six déclinaisons, enregistrées au nom de son associé américano-syrien, Richard Chichakli, le directeur de Phoenix Aviation, installé au Texas, rappelons-le.
Les dauphins volants
A part ça, les USA n’ont pas été impliqués en Côte d’Ivoire, certains diront encore, avec on l’a vu la présence des autres associés directs de Viktor Bout, les fameux frères Tokoph ! Air Cess, ou Dolphin Air (ici son 737), démarrée en 2002, anciennement Flying Dolphin Airlines (plus tard Dolphin Air) et Santa Cruz Imperial Airlines, toutes deux appartenant au Sheikh Abdullah Bin Zayed (ainsi qu’à Sanjivan Ruprah et Viktor Bout !). Fin 2000 début 2001, un Boeing 727 de Flying Dolphin emportait les Talibans chaque semaine à leur quartier général de Kandahar, en Afghanistan, en plus de ceux d’Ariana « empruntés » par Ben Laden, dont les Boeing étaient préparés par Dodson International Parts Inc… à la Mena, en Arkansas ! Les vols que Julie Sirrs avait dénoncé à l’administration US sans être entendue.
De vieux Iliouchines réformés
Des avions à tout faire que ceux d’Air Cess, aux immatriculation africaines multiples. « Un Iliouchine 76, immatriculé au Libéria en 1996, au nom d’Air Cess Liberia , a ensuite été enregistrés au Swaziland. Il a été ensuite retiré du registre du Swaziland par l’Autorité de l’aviation civile en raison d’irrégularités. L’avion est alors déplacé vers le registre de la République Centrafricaine, où il a obtenu la désignation TL-ACU au nom de la compagnie aérienne « Centrafricain Airlines « . L’avion portait aussi parfois l’enregistrement du gouvernement du Congo (Brazzaville). Comme Bout d’autres aéronefs, l’avion était basé à Sharjah, aux Emirats Arabes Unis. Cet avion a été utilisé en Juillet et Août 2000 pour les livraisons d’armes en provenance d’Europe vers le Libéria. Cet avion et un autre, un Antonov, ont effectué quatre livraisons au Libéria, trois fois en juillet et une fois en août 2000. Le fret comprenait notamment des hélicoptères d’attaque, des rotors de rechange, des munitions anti-chars et de systèmes anti-aériens, des missiles, des véhicules blindés, des mitrailleuses et de près d’un million de munitions. » On ne peut faire plus clair. Un site a recensé les allées et venues d’Air Cess de 1998 à 2000 et c‘est plus qu’évocateur. Les Ill-18 aux bouts d’hélices bleus seront vus successivement à Khartoum, au Soudan ; à Harare, au Zimbabwe ; à Polokwane, et à Lanseria, en Afrique du Sud, mais aussi à Luanda, en Angola ; à Shimkent, au Kazakhstan ; à Salalah, dans l’Etat d’Oman ; à Mukalla, au Yemen ; puis feront même un détour à Usiminas, Brésil (c’est là qu’est la plus grande aciérie du pays) mais aussi à Bourgas, en Bulgarie, haut lieu des chargements des caisses d’armes et juste après à Bangui, en République Centrafricaine, puis à Dubai, aux Emirats, avec un détour vers l’Indira Gandhi International, de New Delhi (en Inde) ; puis à Bishkek, au Kyrgyzstan ; à Sofia, à nouveau en Bulgarie, ou encore à Gheshm, en Iran ; et à Istanbul, en Turquie (le 4 octobre 2000) ; à Jeddah, en Arabie Saoudite, le 7 octobre 2000, et à Nikolaev, en Ukraine ; puis encore à Sharjah, (aux Emirats) et à Mikkeli, en Finlande avec l’Antonov 32 immatriculé 3D-RTD venu d’ Ras al Khaima, le 9 juin, 1998) ; ou encore à Sana’a, au Yémen ; et à Ekaterinburg, en Russie et à Kigali, au Rwanda ; à Aden, au Yemen ; et à Tashkent, en Uzbekistan pour revenir à Entebbe, en Ouganda ; et enfin à Athènes, en Grèce. Parfois les Ill-18 étaient loués, notamment à Damal Airlines, dont le siège est à Sharjah et qui dessert… la Somalie. Au départ, en 1993, la société n’avait que deux avions a louer : un Antonov-24 et un modèle-32.
Bout, Minin, Montoya, les mousquetaires du trafic
C’est donc Leon Minin et non Viktor Bout qui avait démarché la Côte d’Ivoire, via l’intercession du français Robert Montoya, l’ancien gendarme défroqué devenu marchand d’armes (on revient à Bouaké !!!), mais c’est donc bien Viktor Bout qui s’est chargé de la dernière étape. Minin, lui, étant rattrapé entre temps par la justice italienne. « Le 20 juin 2001, il est accusé de trafic d’armes, et d’avoir fourni une centaine de tonnes d’armes, de pièces de rechange, de munitions et d’explosifs pour le Front Révolutionnaire Uni de Sierra Leone ( le RUF, soutenu ouvertement par Charles Taylor, du Libéria voisin). Minin a été accusé d’avoir utilisé de faux certificats d’utilisateur final, pour fournir 68 tonnes d’armes provenant d’Europe et soi-disant destinés pour le Burkina Faso, et 113 tonnes pour la Côte d’Ivoire, via le Libéria et la Sierra Leone« . L’ONU s’en était aperçu dès décembre 2000. « Un groupe d’experts des Nations Unies a déterminé qu’il y avait « une preuve concluante de lignes d’acheminement au Libéria par le Burkina Faso. Les armes fournies au Burkina Faso par des gouvernements ou des marchands d’armes privés ont été systématiquement détournées en vue du conflit en Sierra Leone. Par exemple, une cargaison de 68 tonnes d’armes est arrivée à Ouagadougou [au Burkina Faso], le 13 Mars 1999. Elle a été temporairement déchargée à Ouagadougou et certains ont été transportés par camion à Bobo-Dioulasso [au Burkina Faso]. La majeure partie d’entre elle a ensuite été transbordée en quelques jours au Libéria. La plupart ont été transportés à bord d’un BAC-111 appartenant à un homme d’affaires israélien d’origine ukrainienne, Leonid Minin. » Les photos de l’appareil étaient assez éloquentes en effet… Elles figurent dans cet épisode de mes « Cargos ». C’est une des photos que j’avais retrouvé dès 2008 déjà, et qui est visible en bas de ce texte. Impressionnant cliché d’une cargaison savamment disposée pour équilibrer l’avion correctement, les caisses de Kalachnikovs à la place des passagers ! Visiblement, le pilote avait un « loadmaster » de talent avec lui… le Bac-111 LE-ALD  (ex YA-GAG et G-DBAF) de Balkh Airlines, opérant de Mazar-e-Sharif (où Viktor Bout avait un rôle majeur) était aussi destiné au transport « particulier » (et de son opium) d’un des chefs de guerre afghans, Abdul Rashid Dostum, le leader des Ouzbeks, qui a combattu avec les soviétiques avant de passer mudjahidine en 1992. Revenu à nouveau à la tête de l’armée de Karzaï, après en avoir été exclu ! Comme par hasard, on retrouvera le BAC-111 sous le registre des Rwanda Airlines, sous l’indicatif 9XR-RA. Il a fini ses jours à….Lanseria ! En juillet 2004, on, scrapera à Ostende un Boeing 707 de Balkh Airlines, le YA-GAF. Il avait auparavant sévi sous le registre d’Uganda Airlines sous le numéro 5X-UC, et avait surtout servi à transporter des armes en Yougoslavie… comme le confirme Ruudleeuw.
Le scoop de la campagne d’Ado
En Côte d’Ivoire, pendant ce temps, et aujourd’hui encore, l’affligeante actualité continue :  l’avion de l’opposant à Gbagbo, et donc l’élu du pays, après avoir fait toute la campagne sous son numéro d’origine,  le N436JW est désormais affublé d’un numéro de registre en N1B assez sidérant.  Un détour rapide par les enregistrements mondiaux nous redonnent pourtant bien comme numéros antérieurs N436JW, 7P-TCB, 3D-TCB et N436JW et comme propriétaire bel et bien toujours David Tokoph. Que cherche-t-on à faire en agissant ainsi ? N’est-ce pas là un procédé de… mafieux ? Celui d’un Viktor Bout ? Un bloggueur ivoirien fait remarquer intelligemment : « on ne repeint pas les appareils quand on les loue. Il y a une liste noire de compagnies qui ne peuvent pas se poser ni prendre de passagers en Europe ou en Amérique entre autres parce que leurs appareils ne reçoivent pas l’entretien réglementé par l’IATA ». Et il ajoute, non sans justesse et sans malice : « on sait aussi que des personnalités louent également des avions pour des déplacements personnels mais ils ne les repeignent pas non plus sauf rarissimes exceptions et surtout ne changent leur identification. Rares sont celles qui possèdent leur propre avion ou flotte privée. Parmi elles, on connait des narco-traficants, des mafieux, des vendeurs d’armes… » D’autant plus que le lettrage fait à la va-vite ressemble comme deux gouttes d’eau au déguisement des petits bimoteurs qui sont tombés comme des sauterelles sur la côte ouest de l’Afrique ces deux dernières années !
David Tokoph, roi du désert
Ce même David Tokoph qui, le 10 septembre 2015, à Nairobi, faisait un exposé sur « le déclin de l’aviation en Afrique » !! ! Juste après avoir vu la démission du patron de l’aviation nigériane, Nick Fadugba  ! Ce même Tokoph, que l’on retrouvait au… Mali, pour une « mission humanitaire », paraît-il, à un endroit où s’était posé un 727 bourré de coke, ! Le Mali, un pays muni de 13 aéroports principaux, mais aussi de 12 secondaires et de 5 pistes privées, sans compter les clandestines dont a profité un 727 très « spécial » ! Tokoph, et son Boeing 727 immaculé immatriculé au Lesotho, pris en photo à faire la navette entre Malte et la Libye Laurent Gbagbo négociait, avant son arrestation, un départ vers… l’Afrique du Sud  ! Direction… Lanseria : Thabo Mbeki n’est pas venu que pour jouer les intermédiaires, mais bien pour lui offrir une solution de repli. Pour ce qui est de ses Gulfstream, il a déjà eu moins de chance : le 16 juin 2009 l’un des deux Gulfstream III gouvernementaux était percuté à Libreville par un avion de DHL  ! Quant à son Fokker 100, (TU-VAA) c’est autre chose : percé par une attaque au sol au RPG, le 29 juin 2007 il y avait de la cervelle éparpillée dedans, le ministre Guillaume Soro ayant échappé de peu à la mort ce jour-là… Gbagbo a retrouvé depuis un Gulfstream IV (en TU-VAD ; non pas comme les deux Gulfstream III restants en TU-VAF , dont cet exemplaire, visiteur régulier de… Lanseria, encore cet aéroport, le N°464, dernier produit de la série). C’est l’ex N1758, ex-N810GA, N860PM, N800PM, N631SC et N90CP, le N°224 de la liste de construction de Grumman.  Il date de 32 ans (1978).  Un journal local pouvait titrer « Côte d’ivoire la campagne bat son plein : Gbagbo atterrit avec le Grumman 4/ Ado sort son propre avion à Korhogo : La guerre des avions » fait rage « … c’était bien le cas en effet !
Autre nœud du trafic ; Bourgas, en Bulgarie 
Lors de l’arrestation de Minin, les policiers italiens découvrent surtout des documents falsifiés intéressants. « D’autres documents ont confirmé la supercherie. Un autre fax spécifiait : « Conditions de livraison : l’aéroport de Bourgas, délai de livraison :. à 30 jours à partir du paiement et après l’obtention de l’accord sur l’ EUC [le certificat d’utilisateur final]. « Les armes devaient être expédiées à travers la Bulgarie, et leur prix, selon les notes diverses sur les fax, variait entre 910 500 et 1 071 350 dollars. Le procureur italien a également réussi à obtenir la preuve d’un virement bancaire de Minin. Le 7 Juin, Minin avait ordonné à son contact à la Banco di Lugano, Pessina M., de payer 850 000 dollars à l’Alpha Bank Ltd, de Nicosie, à Chypre, au nom d’Aviatrend Limited. Le transfert été libellé pour l’achat « de matériel d’ingénierie pour l’industrie du bois. « La livraison de ces armes a finalement eu lieu dans le milieu de Juillet 2000, selon les fax envoyés par Aviatrend au ministère de la défense de Côte d’Ivoire. Des copies des fax arrivés jusqu’ à Minin, qui, à ce moment-là, était descendu dans la salle 204 de l’Hôtel « Atlantic », à Sofia. Par fax, Minin a reçu le compte rendu point par point de la transaction d’armes ». La société de commerce de bois de Minin s’appelait « Exotic Tropical Timber Enterprise » et son système de paravents était très au point. Transferts d’argent à Chypre, intermédiaires bancaires italiens, liens avec la mafia russe ou ukrainienne, trafic de drogue et de diamants venus du Libéria en même temps que trafic d’armes : tout ce que reprendra à son compte Viktor Bout. Même le décollage initial du chargement à partir de Bourgas, plaque tournante du trafic comme nous avons déjà pu le voir ! L’arrestation de Sanjivan Ruprah le 25 février 2002 confirmant la chose.
La mafia russe
Au final, on a un lien évident de continuité entre Minin et Bout. La mafia russe existe,et le pouvoir actuel de Poutine (véritable dirigeant du pays comme l’a confirmé Wikileaks) ferme les yeux sur ses activités illicites. L’histoire de Vyacheslav Ivankov, alias « Yaponchik », « le « Pape » de la mafia russe » et « Le petit Japonais », arrêté en 1995 par le FBI,  condamné à 9 ans et 7 mois de prison, puis extradé en Russie en 2004 pour y être acquitté aussitôt, le prouve déjà par l’exemple. C’était le leader de « l’Organizatsiya ». Cette mafia, qui est toujours plutôt florissante pour deux raisons. Les « Vori v Zakone » (voleurs dans la loi), comme on les surnomme, comme ceux du gang du Solntsevskayaagissent en toute impunité sur deux fronts essentiellement, et l’Europe sur laquelle ils ont jeté leur dévolu leur sert avant tout à laver leur argent sale. Le premier front est le trafic d’armes, issu des incroyables stocks soviétiques, dont l’abondance même a permis des profits immédiats. « Le trafic d’armes a contribué aussi largement à enrichir la mafia Russe. Suite à la chute du communisme, l’État n’a pas été capable de contrôler et surveiller les stocks de l’Armée rouge. Beaucoup d’armes ont été retrouvées sur le marché noir. Vendues par des militaires nécessiteux ou avides, elles devinrent un objet de la violence quotidienne en Russie et plus spécialement dans les grandes villes comme Moscou. La vente d’armes ne s’est pas limitée au pays mais a très rapidement été l’objet d’un vaste trafic international et très lucratif » précise Wikipédia qui ajoute la naissance d’un deuxième marché tout aussi lucratif. Pour rester discrets en Europe, les mafieux russes on investi dans l’immobilier et dans les services de loisirs locaux. Et là, le blanchiment est bien plus difficile à prouver que pour le trafic de drogue, nous dit ce très bon reportage télévisé sur l’enterrement de Vyacheslav Ivankov . Viktor Bout a bénéficié de cette sorte d’impunité de la même manière, en multipliant ses sociétés et en les éparpillant à Chypre ou en Afrique, afin de brouiller les pistes des brigades financières incapables de s’échanger les dossiers. Ivankov étant lui abattu le 24 janvier de cette année au sortir d’un restaurant Thaï de Moscou : le leader d’une vraie mafia, qui a toujours les mêmes traditions et les mêmes rivalités semble-t-il !
Armes et drogues, les meilleures alliées
La deuxième source de profit étant la drogue, bien sûr.  L’ampleur de ses dégâts, en Russie, est immense. « Les mafias russes tireraient aussi chaque année des profits considérables, chiffrés en milliards de dollars, du trafic de stupéfiants. La Russie est devenue un consommateur colossal des drogues. Selon les statistiques officielles, près de 269 000 toxicomanes seraient enregistrés aujourd’hui mais les chiffres réels sont probablement largement en deçà. D’après les estimations des Nations unies, les bénéfices tirés du marché intérieur sont évalués à environ sept milliards de dollars. La structure du marché change. On voit se développer les drogues de haute concentration comme l’héroïne afghane. La production des stupéfiants dans le pays augmente y compris des drogues synthétiques bon marché aboutissant à une dépendance immédiate. Le nombre de narco-laboratoires en Russie s’est accru, ces dernières années, d’une façon considérable ». Pour preuve, l’incroyable arrestation en 2018 d’Andréi Kovaltchouk, 49 ans, interpellé à Scharmützelsee, dans le Brandebourg, après la saisie de 389 kg de cocaïne dans des locaux dépendant de l’ambassade russe.  J’ai expliqué son cas ici.
(1) présenté ici  par Paris-Match : « Philippe Rozenberg est un « escroc sans scrupules ». C’est en ces termes que le président de la 49e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles fait l’article de son pedigree le 5 mai 2000.  Ce jour-là, il est condamné pour diverses escroqueries, notamment dans le cadre de sa campagne pour les élections communales de 1994. Entré en politique au début des années 80, l’ex-élu a fait ses classes au PRL, mais en 1993, le golden boy tourne casaque et passe au Front National sous l’étiquette duquel il siège au parlement bruxellois jusqu’en juillet 1999″. Il sera mêlé à la naturalisation de deux oligarques, Patokh Chodiev et Alijan Ibragimov. Le premier ayant reçu un gros coup de pouce d’un certain Sarkozy… On peut relire ceci à ce propos.
A voir absolument sur le sujet :
Armes, trafic et raison d’Etat, documentaire de Paul Moreira sur Arte, en date du 20/08/2008.
Et les rappels liés :

(2)http://westcargo.tripod.com/

 

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