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Derrière le procès de Bouaké, l’ombre pesante des marchands d’armes en Afrique (1)

C’était quasiment certain il y a deux ans déjà, selon le journal Mediapart (1) et ce sera effectif dans  quelques jours, en effet : seize  ans après, va se tenir à Paris un procès sur l’attaque de Bouaké survenue le 6 novembre 2004 dans la deuxième ville de Côte d’Ivoire, sur un camp militaire, tuant neuf soldats français et un humanitaire américain (2), tous tués dans le Lycée français Descartes où il s’étaient installés (3). Il se trouve que j’avais rédigé ailleurs qu’ici un épisode de ma longue saga sur le marchand d’armes Viktor Bout (le 23 eme de la série) et que ce texte, mis en ligne le 8 décembre 2010, avait vite disparu du site où il avait été présenté (pour les raisons que vous allez comprendre rapidement) car j’y évoquais un personnage dont le nom va apparaître (enfin, je l’espère…) lors de ce même procès.

Celui d’un marchand d’armes français, passé au travers des condamnations car étroitement lié à l’Elysée sous François Mitterrand, le président continuateur, avec son âme damnée François de Grossouvre (retrouvé suicidé le avril 1994 (4)), de ce qui est communément appelé la Centrafrique. Une politique née sous le peu recommandable Foccart, le deus ex machina de l’Afrique sous DeGaulle. Voici à nouveau ce texte, remis à jour avec les éléments nouveaux apparus depuis 2010. L’heure est enfin venue en effet de parler à nouveau, il me semble, de Robert Montoya, « le gendarme qui vendait des bombes » comme l’a si bien résumé Laurent Léger dans son livre (5).

Un drôle de gendarme

Cela commence en effet par une tragédie. Le futur « président » Gbagbo, en 2002, pour l’emporter militairement contre son adversaire, a décidé de s’équiper davantage d’armes : douze jours à peine après le début du conflit, il décide de rajouter du matériel à ses forces armées bien maigrichonnes. Pour cela, il va utiliser un mercenaire français qui n’attend que son coup de fil : Robert Montoya, ancien du GIGN et du GSPR (le groupe de sécurité de l’Élysée, Montoya ayant travaillé sous Mitterrand), devenu depuis vendeur d’armes. Avant, notre ex-gendarme avait repris une agence de renseignement privée, la Société de Protection et d’Investigation Industrielle (SPII), une de ses sociétés barbouzardes faisant dans l’espionnage industriel. Il avait eu des ennuis avec la justice française : en 1988, en effet, éclatait en France « le scandale des plombiers ». L’espionnage raté des locaux du célèbre caneton qui avait fait sourire la France entière. Ils avaient été deux policiers à s’être bêtement fait pincer : Robert Montoya et Fabien Calderoni. Au départ il s’agissait d’une sombre affaire d’espionnage téléphonique sur un huissier du CSM (le Conseil supérieur de la magistrature). On découvrira que leur voiture avait été mise au nom d’un certain Xavier Mueller, un homme qui n’existait pas en fait.

C’était en fait le pseudo choisi par Jean-Louis Esquivé, un colonel de gendarmerie, représentant de la DGSE à l’Elysée et en même temps négociateur (discret) pour la libération des otages français au Liban !!!  On effacera tout rapidement. La voiture sera broyée dans une décharge des Yvelines. Le juge chargé de l’enquête, Gilles Boulouque, se donnera la mort le 12 décembre 1990. Montoya, également ancien chef adjoint de la brigade de recherches de la gendarmerie de Bastia, choisit alors de s’expatrier, sachant que les magistrats, eux, ne le rateraient pas : il sera effectivement condamné en 1992 alors qu’il est déjà en Afrique depuis plusieurs années. Il a toujours refusé d’avouer avoir travaillé plus tard pour Christian Prouteau, autre âme damnée du pouvoir, ce dont tout le monde l’accusait pourtant !

Le fameux Robert

En 1985 il a aussi joué les infiltrés dans une sombre histoire de drogue en Corse et sera même brièvement inculpé pour trafic en 1988. Bref, Montoya, comme gendarme, n’était pas ordinaire : il se distinguait surtout par ses prises de risques, totalement assumées. En Côte d’Ivoire, Montoya a très vite été  connu sur la place, vu ses fréquentations : « durant des années, Robert Montoya avait ses entrées au palais de l’ancien président togolais, Gnassingbé Eyadéma, mort en février dernier «  écrit Libération le 16 décembre 2005. Pour ce qui est des corses en Afrique, le directeur du Canard Enchaîné en a gardé un souvenir qui sent le vécu : « Claude Angeli raconte son premier contact avec l’Afrique quand il était journaliste au Nouvel Observateur et qu’il a été envoyé à Niamey dans les années 60, après la proclamation de l’Indépendance. Il remarque tout de suite en arrivant que Foccart , l’homme de l’ombre du général de Gaulle, avait placé des Corses, qui s’appelaient tous Colombani, pour surveiller le président Diori Hamani et occuper le poste de Haut Commissaire, ancien poste de gouverneur, Claude Angeli découvre alors la post-colonisation de la France qui veille sur ses intérêts et surtout sur l’uranium de l’Arlit. » En image à droite, l’article du Monde du 16 juillet 2018 faisant part lui aussi, après Mediapart, de la prochaine tenue du procès.

 On trouvait de tout dans les vieux avions de Viktor

Effectivement, au Togo, « Robert» était le roi, ou tout comme. « Robert Montoya est comme chez lui à Lomé, près d’Eyadema, où est basée sa société SAS Togo. Il a été le premier, depuis octobre 2002, à faire le pont entre le régime Gbagbo et les vendeurs d’armes Est européens pour les hélicoptères de combat, des mortiers, des mitraillettes, des kalachnikovs, des obus, des roquettes, etc. Montoya dispose à cet effet d’une société de transport, Darkwood Ltd, basée à Gibraltar (encore un paradis fiscal !). Il travaille avec un Colonel à la retraite, Daniel Taburiaux, et une petite compagnie aérienne togolaise, Transtel (Transtel Air Togo (6) dirigée par le Belge Jean-Pierre Moraux, un ancien du Zaïre. » Moraux fera fortune en louant ses avions au président togolais Faure Essozimna Gnassingbe, grand consommateur de vols de ce type. Or Transtel volait sur les appareils d’Eagle Aviation, un Airbus A300-B4 notamment, en 2001, et Eagle, c’était surtout et avant tout une société écran de Viktor Bout ! Elle volait même alors sur d’antiques Vickers Viscount ! Et ce dans des conditions… sidérantes :  le 24 juillet 2001, un Viscount immatriculé 3D-OHM de chez Transtel rate son décollage au N’Djamena International Airport, abîmant deux de ses moteurs (1 et 3) et ses hélices. Déclaré « written off » par les assurances l’avion sera quand même réparé, prêt pour repartir (il aurait été réenregistré 5V-TTJ en 2002) !

 Le « bois noir » (l’ébène) comme paravent

Notre gendarme assez adroit, et même plus, donc, dirige à Lomé SAS Togo (pour Société Africaine de Sécurité) une société de gardiennage, de transport de fonds et de surveillance, comme il existe un peu partout dans le monde. A part que notre revendeur d’armes en possède une autre d’entreprise, nettement moins voyante à Gibraltar, beaucoup plus discrète donc, qui s’appelle Darkwood Limited. En fait, c’est un paravent de Belspetsvneshtechnika, (ou BVST, société  dirigée par le général Kolesnikov), une société biélorusse spécialisée dans la vente de matériel militaire. C’est elle qui va fournir à Laurent Gbagbo deux hélicoptères supplémentaires de combat, d’origine russe, des Mi-24 facturés 6,58 millions de dollars les deux (dont 30 % à la signature !), plus 3,5 de munitions supplémentaires pour leur armement et d’autres matériels, dont des engins blindés : Montoya fournit même à ce tarif les pilotes et les mécaniciens ! Tous russes ! « Outre ces deux premières transactions, un nouveau contrat est signé le 18 octobre 2002, portant sur des matériels divers acheminés à Abidjan à bord d’un Antonov 124 (ici à droite, c’est le RA82042, ex CCCP-82042 qui a servi). Du 29 octobre au 12 décembre 2002, d’importantes livraisons arrivent : 2 hélicoptères Mi-24, 11 véhicules de combat BMP1, 5 000 obus de 40 à 120 mm, 100 mortiers de 82 mm, 1 000 roquettes, 4 000 grenades, 5 millions de cartouches, 2 000 kalachnikovs, 50 mitrailleuses… Début 2003, suivent dans la plus grande discrétion trois chasseurs-bombardiers Mig-21 et leurs pilotes sud-africains. Commande de matériels offensifs est également passée en Chine, en Israël et en Europe de l’Est.  » Outre les deux Mi-24, deux Sukkhoi d’attaque au sol ont aussi été achetés, vendus par BSVT, une société biélorusse de vente d’armes. Les MI-24 sont en fait loués à une compagnie de mercenaires sud-africains…

 L’attaque délibérée de Bouaké et l’exfiltration de ses pilotes

Manque de chance ou incompétence, mauvaise information ou visée politique délibérée de la part de Gbagbo (voire machiavélisme d’un De Villepin, une thèse aussi évoquée par le clan Ggagbo), les deux avions Su-25 attaquent soudainement la base française de Bouaké le 6 novembre 2004 : il y a dix morts, dont neuf soldats français, un civil américain et 33 blessés. Partout, c’est l’incompréhension générale. Une enquête est aussitôt diligentée par la justice française, alors que l’armée française a déjà répondu par une attaque de représailles décidées par Jacques Chirac en personne, qui a anénanti ce qui restait de l’aviation ivoirienne (à droite le nez d’un des deux Sukkhoi détruits par les français). A Yamoussoukro, l’armée ivoirienne perd en une seule attaque de missiles sol-sol « Milan »  pas mois de 6 hélicoptères (5 MI-24 Hind et 1 MI-8 Hip). A Abidjan, un Mi-24 échappe aux Français, et se réfugie à Agboville. Il réapparaîtra dès janvier 2005 aux côtés d’un des deux vieux Strikemaster qui a échappé au massacre. Deux pilotes biélorusses ayant attaqué le camp français sont sortis du pays par Montoya et expédiés au Ghana. Dans un rapport du 7 novembre 2005, les experts des Nations unies notent que « les deux tiers des marchés militaires de la Côte d’Ivoire entre 2002 et 2004 ont transité par Darkwood ».  L’ONU établira aussi que, le le 16 novembre 2004, huit techniciens biélorusses avaient fui au Togo où ils avaient été accueillis par une employée de…  Darkwood (voir un peu plus loin).

Les pilotes biélorusses étaient suivis depuis le début par la DGSE ou les services secrets militaires français : l’adjudant Alibaud, affichera dans le dossier du procès la vidéo du retour à leur base (ici à droite), après la mort de ses collègues, « la rage au cœur » comme il l’écrira (voir en bas du texte le reportage de France 5).

Un parc pour le moins hétéroclite

L’aviation ivoirienne était constituée d’un véritable inventaire à la Prévert : quatre Sukhoi (deux SU-25 UB et deux SU 25K), deux vieux BAC 167 Strikemasters (dont le TU-VRA, ex : G-UNNY, visible ici à droite, arrivé fraîchement repeint de Tunisie et du Maroc), un Antonov 12 (le TU-MVA) de transport, 4 MI-24V au total, un MI-24P, quatre Puma IAR 330L (pour le transport présidentiel) venus de Roumanie via la firme de refurbishing d’hélicos français IAR Brasov, et vendus par Quentin Services International et Elbit Systems (d’Israël), un MI-8T, un SA-365 Dauphin et même deux UAV israéliens Aerostar et leur poste de contrôle ! Israël était bien présent dans les ventes via son intermédiaire Moshé Rotschild, qui travaillait pour Eco Trends Ltd (un groupe… russe !) et Golden Creek Ltd, société néerlandaise, ainsi que Hezi Betzalel de chez Verint Systems. Les deux cités sont importants, car ils auraient pu servir à localiser les français attaqués. Deux Migs-23, pourtant commandés, sont restés bloqués (ici à gauche). L’attaque a-t-elle été délibérée ? Sans doute, dit le général Poncet. qui a fait arrêter les pilotes des engins, mais sera contraint de les relâcher. Car c’est là que l’on voit où s’arrête le système, ce dont va toujours bénéficier Viktor Bout : dès qu’un ressortissant russe ou ici biélorusse (avec son président dictateur Loukachenko) est mis en cause, le Kremlin gronde, menace… et obtient sa libération (même si Poutine et Loukachenko n’étaient pas au mieux pour un différent gazier qui s’éternise). Mais ici, ce ne semble même pas avoir été le cas, tant l’affaire ne semble être qu’une affaire franco-française comme on va le voir.

 La déclaration du général français qui met en cause Montoya 

Un des hommes clés de cette histoire est le général qui va mettre les pieds dans le plat, en dénonçant les faits : c’est tout à son honneur, car neuf de ses hommes sont morts et la raison d’Etat a ses limites pour lui. « Lors de son audition, le général Poncet est revenu sur l’un des épisodes les plus intrigants de cette affaire. Le lendemain du bombardement, les forces françaises arrêtaient à l’aéroport d’Abidjan neuf Ukrainiens, quatre Biélorusses et deux Russes. Des mercenaires qui, a priori, avaient toutes les chances de détenir des informations sur l’équipage des deux Sukhoï. Les services de renseignement français savaient déjà à cette date que chaque avion était composé d’un pilote slave et d’un co-pilote ivoirien. Or, dès le 11 novembre 2004, les quinze personnes arrêtées étaient relâchées et remises à l’ambassadeur de Russie, à la stupéfaction des militaires français ». « Je n’avais pas du tout envie de lâcher ces personnes », a confié le général Poncet à la juge, indiquant avoir reçu cette instruction par deux canaux différents. D’une part le canal diplomatique, d’autre part le canal militaire. C’est l’ambassadeur de France qui m’a fait savoir qu’il fallait remettre ces personnes au représentant de la Russie. Le général dit avoir reçu l’ordre formel de libérer les mercenaires du général Emmanuel Beth, commandant du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO). « Le général Beth n’a pu que me retransmettre un ordre qu’il avait lui-même reçu, il n’a pas pris d’initiative sur ce plan-là », a cru bon de préciser le général Poncet ». Bref, les français, ce jour-là, se sont pliés à la diplomatie russe en libérant les pilotes qui les avaient pourtant mitraillés (à droite c’est le même général en train d’expliquer à la TV du pays que la France ne veut pas renverser Laurent Gbagbo !).

Selon le Monde, Montoya avait bien récupéré les pilotes

Selon Piel et Joan Tiouline, du Monde, il n’y aucune ambiguïté sur le rôle de Montoya : « Ainsi, les huit mercenaires slaves, dont le pilote biélorusse, quittent la Côte d’ivoire sans être inquiétés par les militaires et les espions français. Du Ghana voisin, le petit groupe, guidé par deux Ivoiriens, rejoint le Togo par la route où les hommes se présentent à la frontière comme des «mécaniciens agricoles ». Ils sont attendus par la secrétaire de leur contracteur, un vendeur d’armes français cité dans plusieurs rapports des Nations unies pour fourniture de mercenaires et d’équipements militaires : Robert Montoya. Cet ancien gendarme, alors établi au Togo, est aussi le conseiller spécial du président ivoirien – à qui il a notamment vendu beaucoup de matériel de guerre, dont les deux avions Sukhoi en question, par l’intermédiaire de ses sociétés établies à Monaco ou à Gibraltar. Il doit prendre en charge les huit hommes finalement interpellés à la frontière le 16 novembre par des soldats intrigués par ces agriculteurs à l’allure de militaire, les soupçonnant d’être liés à l’opération de Bouaké. Les autorités togolaises alertent la France dès le 16 novembre et les placent en détention, le temps d’attendre la décision de Paris ».

Une attaque préparée… depuis le Togo

Pour expliquer cette situation impensable et révoltante, il faut remonter un peu les derniers mois avant l’attaque. Montoya s’activait beaucoup, mais à Lomé, au Togo, où il vivait :  « à Lomé, la capitale togolaise, il faut se lever tôt pour trouver dans la communauté française quiconque un peu curieux des activités de Robert Montoya et de ses collaborateurs. Ces anciens militaires qui fraient, côtoient, fréquentent jour après jour leurs collègues toujours en activité, personne n’y trouve rien à dire ou presque » (…)  « Personne au Togo n’a donc envie d’en savoir trop sur les affaires de Robert Montoya. N’a-t-il pas été durant de longues années le protégé du président-dictateur Eyadéma ? N’a-t-il pas bénéficié, lorsqu’il crée sa société SAS, de la présence dans la structure de membres de poids, notamment le tout  puissant général Mémène, alors directeur de la Sûreté nationale togolaise, et de Saibou Samarou, futur ministre ? « C’est le général Mémène, un homme de réseau qui sera aussi ministre de l’Intérieur, qui a introduit Robert Montoya à la présidence togolaise », se souvient Saibou Samarou, qui vit aujourd’hui entre Paris et Lomé et vient de mettre un terme à trois ans d’exil. »  « Son témoignage, dont les principaux passages n’ont jamais été publiés, constitue une pièce à charge. À le lire, il s’avère évident que les autorités françaises ont laissé le régime ivoirien se réarmer et préparer une offensive d’envergure dans les dernières semaines de 2004. Avec l’aide d’un ancien gendarme français. Voilà les extraits majeurs du procès-verbal de l’ex-ministre togolais : « Dans les semaines qui ont précédé le 6 novembre 2004 (date du bombardement de Licorne par l’armée ivoirienne), mes services avaient eu leur attention éveillée par des mouvements et une agitation inhabituelle sur l’aéroport de Lomé et sur l’aéroport de Niamtougou, au nord du Togo. En effet, nous avons vu arriver sur la partie militaire de l’aéroport de Lomé un certain nombre de matériels aériens, en particulier l’arrivée des deux avions Sukhoï qui ont été montés sur place, dans cette zone militaire, par des soldats biélorusses, en tenue biélorusse, ce qui était inhabituel. […] M. Montoya était omniprésent au niveau de l’aéroport de Lomé avec ses personnels biélorusses et s’affairait de façon à la fois inhabituelle et choquante suscitant une certaine inquiétude au sein des services de renseignements togolais. Il faut préciser que le Togo n’a aucun accord de coopération ni d’assistance militaire avec la Biélorussie et cette emprise de M. Montoya sur la partie militaire de l’aéroport de Lomé n’avait aucun cadre légal. De la même façon, mes services avaient remarqué depuis le mois d’octobre 2004 sur l’aéroport de Niamtougou, essentiellement utilisé pour les affaires privées du président Eyadéma, des mouvements d’avion nocturnes et des déchargements de matériels militaires.» La DGSE était donc parfaitement au courant de ce qui se tramait au Togo Dans son rapport à la DGSE, l’un d’entre eux écrit : « Avec quatre appareils de ce type (des SU25), l’armée de l’air ivoirienne disposera d’une puissance de feu réelle et bien adaptée à un éventuel emploi contre la rébellion ivoirienne. »  De là à dire qu’elle a laissé faire (sur ordre présidentiel ?), il n’y a qu’un pas. Une réunion aura bien lieu entre le président Eyadéma et le représentant local de la DGSE, le lieutenant-colonel Frédéric Verselder, au sujet des activités douteuses de Montoya.  Léger fait alors remarquer la présence ce jour-là d’un troisième personnage fort intriguant : « le président Eyadéma, visiblement gêné, m’a expliqué que le dossier était géré par l’armée togolaise et qu’il évoquerait cette affaire avec l’ambassadeur de France à Lomé. Ce qui a été effectivement fait en présence de M. Riccardo Ghiazza, un associé de Robert Montoya, ce qui a choqué… Riccardo Ghiazza, c’est l’homme à qui revient la tâche de s’occuper des animaux du président. Ce qui fait de lui, on l’imagine, un proche parmi les proches du général Eyadéma. Suffisamment pour assister aux entretiens confidentiels du chef de l’État togolais et de l’ambassadeur de France. Cet homme d’affaires italien est un ancien de la nébuleuse… des Brigades rouges. Depuis, fâché avec l’Italie, il a été naturalisé togolais et s’active en Afrique du Sud : il y a investi dans le business animalier, à tel point que la justice lui a cherché noise pour les mauvaises conditions de traitement de ses éléphants. Versé dans les armes, il projette également de créer dans le nord du Togo une immense réserve façon Out of Africa ».

Le président et l’éléphant (7)

Celui-là est un autre cas étonnant en effet : en 1998, une vidéo avait émergé de jeunes bébés éléphants brutalisés par des personnels de sa société appelée étrangement African Game Services. L’affaire n’avait été conclue par une condamnation qu’en 2003, après le succès surtout d’un reportage accusateur d’une émission de télévision Sud-Africaine très regardée, appelée « Carte Blanche », faite par la journaliste sud-africaine Fiona Macléod. L’homme (visible ici à droite) avait été alors accusé de trafic d’animaux sauvages : il venait d’exporter 30 jeunes éléphants capturés en 1999 vers des zoos suisses ou allemands. Une sombre histoire d’argent. Il les achetait 2000 dollars, et les revendait 30 000 !!! Il s’est tué au volant de sa Mercedes SLK noire, sur une route près du barrage d’Hartbeespoort, le 3 juillet 2007. L’homme buvait beaucoup (du whisky) et circulait toujours vite. A ce jour, aucun lien n’a été émis entre sa disparition et ce qu’il savait des ventes d’armes sous Eyadéma qui ne pouvait ignorer pourtant, alors qu’il l’employait, le sort qu’il avait fait subir à ses animaux. Selon certains, Ghiazza aurait fait partie des services secrets italiens (le Sismi) et aurait été complice du NAR, (Noyau Armé Révolutionnaire), ce groupuscule néo-fasciste manipulé par les services secrets italiens, responsable de l’attentat de la gare de Bologne, le 2 août 1980. Outre le président togolais Eyadema, il avait fourni en animaux le roi du Maroc (Hassan II), le président Mobutu au Zaïre et le colonel Kadhafi. Drôle de faune en effet ! En photo ici à gauche, on peut apercevoir Ghiazza, qui était aussi le représentant au Congo de Belspetsvneshtechnika, en compagnie de Philippe Desmars (sur la droite (8) un ancien du GIGN, lui aussi retrouvé au Togo (il était devenu le propriétaire du restaurant l’Okavango où il s’est retrouvé avec une sale affaire sur le dos).  Il racontait ici comment le Président togolais s’y était pris pour fabriquer une réserve où était invité régulièrement Valéry Giscard d’Estaing grand amateur de chasse (ici gauche son comité d’accueil ivoirien). Il jetait d’hélicoptère les braconniers pris en flagrant délit, tout simplement ! Fait intéressant, la DGSE se doutait, on l’a vu. de ce que Montoya tramait à Riga, en y ajoutant comme source de revenus… le trafic d’animaux, justement :  « Le Service de coopération technique internationale de police écrit, via son attaché de sécurité intérieure adjoint en Lettonie, le 16 novembre 2004, au sujet de la prise d’actions, cette année-là, de RM Holdings dans la Parex Banka, la plus grande banque lettone : « L’ancien gendarme du GSPR a désormais un pied fermement ancré au sein du système bancaire et financier letton, européen et international. » « Cela pourrait lui permettre le cas échéant de blanchir, pratiquement en toute impunité, des capitaux d’origine suspecte – trafic d’animaux et ventes d’armes. Quand on sait l’appétit de certaines organisations criminelles pour “se payer une banque”, l’on ne peut qu’être davantage inquiet, même en se gardant de porter un jugement de valeur sur les activités commerciales des sociétés dirigées par Robert Montoya. »

Mais Robert Montoya n’était pas le seul à vendre des armes dans cette région d’Afrique à cette époque. Demain, nous parlerons d’un autre, si vous le voulez bien. Un américain, d’El Paso… et celui-là va nous entraîner beaucoup plus loin encore, comme vous allez le voir.

 

 

(1) et le Monde dans son édition du 17 juillet dernier, avec un extrait reproduit en tête de chapitre.

(2)  Les adjudants-chefs Thierry Barathieu et Philippe Capdeville, le sergent-chef Francis Delon, le sergent Laurent Derambure, le 1re classe David Decuypère, le caporal-chef Patelise Felevalu, le brigadier-chef Franck Duval et les caporaux Emmanuel Tilloy et Benoît Marzais. L’américain étair un agronome de 49 ans qui s’appelait Robert J. Carsky, travaillant pour Africa Rice. Sa veuve n’obtiendra que peu de renseignements sur le décès de son mari, dont le corps sera incinéré à Paris, même en étant reçue en personne par Laurent Gbagbo. Elle repartira avec le sentiment que le président s’était fait piéger, « quelqu’un ayant fourni une fausse information à l’armée ivoirienne afin qu’elle bombarde la base française de Bouaké, le but étant de légitimer le renversement du président Gbagbo » écrit Jeune Afrique. La fausse info étant que le bâtiment du Lycée contenait une réunion d’opposants importants et non des militaires français. Une thèse capable d’expliquer la méprise en effet. Reste à savoir qui avait pu faire circuler cette désinformation : pour cela, les regards convergent tous vers ceux qui ont permis aux pilotes de s’échapper. La juge Sabine Khéris a sa petit idée là-dessus lorsqu’elle évoque une « entrave à l’enquête » à propos du trio Michèle Alliot-Marie, Dominique de Villepin, Michel Barnier... Gbagbo est le protégé des socialistes, on le sait, et le règlement de comptes à OK Corral a été constant, on l’a vu, entre Mitterrand lorsqu’il était président et son premier ministre du moment Jacques Chirac du au . En 2004, Chirac venait d’être réélu au second tour avec 82,2 % des voix face au candidat du Front national, Jean-Marie Le Pen.

(3) le passage et le tir de roquettes a été filmé : c’est visible ici à droite  dans cet étonnant reportage de France 2 de Richard Binet. On y distingue parfaitement le Sukkhoi 25 en train de plonger, ses réacteurs lâchant quelques flammes lors de la manœuvre (ce ne sont pas des leurres, ce que l’on aurait pu croire au départ).

(4) fait étonnant, c’est le lendemain même de l’attentat du contre le président rwandais Habyarimana, autre fait troublant, dont l’enquête a été close… le 21 décembre 2017 seulement. Son opposant réfugié en Afrique du Sud, le général Kayumba Nyamwasa, a été mis en cause dans l’affaire, mais aussi Paul Kagamé, des extrémistes Hutus ou même des mercenaires français, dont Paul Barril, ou les militaires belges du lieutenant Lotin. Des missiles SA-16 portables d’origine soviétique tirés du camp de Kanombe (de l’armée rwandaise) avaient atteint son Falcon venu de Daar es-Salam, ne lui laissant aucune chance. Les boîtes noires, très certainement récupérées par les militaires français, n’ont jamais été divulguées. Le juge Trevidic a remis un rapport privilégiant la thèse d’un attentat d’extrémistes Huttus ayant eu recours à des « professionnels » , qui pourraient être… des français.

(5) dans Laurent Léger : « Trafic d’armes : enquête sur les marchands de mort », Flammarion, 2006.

(6) « A Lomé, une petite compagnie privée, la Transtel qui desservait jusque là Abidjan, se sent pousser des ailes jusqu’à Paris. Elle prévoit d’assurer deux liaisons hebdomadaires entre le Togo et l’Europe à partir du 11 décembre. Mais comment trouver les avions ? Le montage est complexe : c’est un groupe privé, Eagle aviation, qui fournira l’Airbus A300-B4 chargé de relier Paris. Avec ses petits avions Viscount, Transtel va chercher le client jusqu’à Abidjan et les ramène à Lomé pour remplir l’Airbus pour Paris. Tout occupée à relancer Air Ivoire et clore le dossier Air Afrique, le gouvernement ivoirien s’oppose à ce que Transtel rallie directement Paris d’Abidjan. Et pour éviter les déboires d’Air Afrique, Jean-Pierre Moreau, le patron belge de Transnet et l’un des principaux investisseurs de la ligne, assure que les appareils appartiennent en pleine propriété au consortium. Pas de leasing, pas de prêt. Donc pas de surprise en cas de difficulté financière. Restait à obtenir le visa d’entrée, les droits d’atterrissage et de décollage à Paris-Charles De Gaulle. Transtel s’est associé à la compagnie nationale Air Togo, détenteur de 4 fréquences régulières sur Paris inutilisées faute d’avions. Des fréquences qui intéressent Transtel mais pour pouvoir commencer au plus vite la desserte, Transtel se contentera jusqu’en mars prochain d’une autorisation au coup par coup accordée par la Direction générale de l’Aviation civile aux compagnies charters, en demandant une réciprocité puisque le Français Corsair atterrit deux fois par semaine à Lomé. » (RFI, 06/12/2001)

(7) allusion à l’excellente chanson de Gilbert Lafaille.

(8) formateur des hommes de l’armée togolaise une fois démobilisé du GIGN (la limite d’âge y étant de 42 ans)  : « j’ai pris mes fonctions d’instructeur au sein de la gendarmerie nationale togolaise en septembe1995. J’ai formé et entrainé pendant deux ans, les équipes légères d’interventions (ELI) des escadrons de la gendarmerie mobile (1995-97). Les ELI sont composés de gendarmes sportifs et réactifs triés sur le volet et a qui ont attributs des missions spécifiques au cours des opérations de maintien ou du rétablissement de l’ordre (arrestations de meneurs, réductions de barricades sèches, enflammées, ou piégées, dégagement d’abattis, neutralisation d’un tireur isolé, abordage d’objectifs, progression dans un bâtiment, escorte d’individu dangereux, escorte de personnalité) ».

documents :

https://docplayer.fr/59773866-Grand-angle-bombardement-de-bouake-au-coeur-d-une-affaire-d-etat-philippe-desmazes-afp.html

Le parquet de Paris demande un procès pour le bombardement de Bouaké, qui fit 9 tués parmi les militaires français en 2004

Regarder le document de France 24 sur le massacre :

https://www.reuters.com/article/us-usa-nigeria-arms-idUSKCN0XX09M

l’extrait ci-dessous est fort parlant : c’est le témoignage d’un militaire français qui a transmis ces vidéos des deux avions agresseurs filmés par les services secrets français :

On notera que lors de l’enterrement des soldats, les corps avaient été vite placés dans les cercueils, certains encore avec leur montre (?) et deux corps ont même été inversés, selon la mère d’une des victimes, Emmanuel Tilloy. Ajoutant l’horreur d’un manque de respect aux dépouilles, aux soupçons de manipulation..

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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