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Demain, on ferme… Three Mile Island !

Le nom ne dira rien aux plus jeunes, hélas.  Mais pour les gens de mon âge, c’est bien un symbole qui va (enfin) parti définitivement à la retraite.  La centrale nucléaire de Three Mile Island, restée célèbre pour avoir failli exploser, et la première a avoir connu un accident qui aurait pu tourner bien plus mal, le cœur d’un de ses réacteurs ayant fondu. Ça s’est passé il  y a quarante ans, le 2.  Bien avant Tchernobyl (sept ans avant), donc et bien avant encore Fukushima. Rappel de ce qu’est le nucléaire, au moment où l’on peine à terminer une centrale mal fichue qui a couté déjà plusieurs fois son prix initial et dont le fonctionnement est aujourd’hui encore loin d’être assuré (ses voisines précédentes n’étant pas en meilleure forme). « TMI » comme on l’a surnomme, est là pour dire « arrêtons donc ce procédé qui va pourrir la planète pendant des millénaires« … l’occasion, aussi, tiens, de se remémorer un chanteur formidable… qui a dénoncé la folie nucléaire.

Ce matin là, il faisait beau. « A lovely day » comme ils disent là-bas.  L’hiver américain est fini, le printemps pointe le nez.  On est en Pennsylvanie près de Harrisburg, entre Philadelphie et Pittsburgh. C’est au bord de la rivière Susquehanna, « la rivière des pères » pour certains.  L’atmosphère est tranquille, les couche-tard sont rentrés, abandonnant leur bouteille, comme ceux de New-York:   c’est la vie !  Fini le blues de la ville, il faisait beau !  Mais ce matin-là, les gens ne peuvent sortir de chez eux.  A la radio, le gouverneur de Pennsylvanie vient de déclarer qu’il faisait évacuer femmes enceintes et enfants en bas âge habitant les environs immédiats de la centrale nucléaire bâtie dans les années 70 et inaugurée sur le réseau en 1974. Il demande aux autres habitants de rester calfeutrés chez eux, car l’incident qui s’est produit à l’intérieur de la centrale semble sérieux.  Très sérieux !!!

Le matin, la nouvelle fait donc le tour de la planète : à Johannesbourg, on est au coutant.  C’est en fait le premier gros incident de centrale nucléaire (à l’époque, il faut le savoir, on ignore totalement ce que font les russes et le grave accident de Tcheliabinsk en 1957 (1).  Un événement dû à une suite d’erreurs humaines et non à une défaillance technique proprement dite.  Au départ, il y a une soudaine défaillance de l’alimentation normale en eau des générateurs de vapeur de la centrale.  Elle s’est produire au mauvais moment, puisque les vannes amenant l’eau des pompes de secours sont alors fermées, car elles l’avaient été pour procéder à un essai, mais on avait oublié de les rouvrir !!!  Le réacteur s’était donc entre-temps emballé, faisant augmenter la pression du circuit primaire et déclenchant l’ouverture automatique d’une vanne de décharge.  Celle-ci, qui aurait ensuite dû se refermer elle aussi, s’est alors coincée en position ouverte, endommageant le pressuriseur d’eau.  La croyant fermée, les opérateurs ont alors arrêté l’alimentation en eau du circuit primaire.  Deux heures plus tard, l’alarme sonnait partout, annonçant un dégagement anormal de radioactivité :  de l’eau réinjectée, transformée en vapeur, commençait à sortir à l’extérieur de la centrale !  Heureusement ses rejets seront de faible intensité. A l’intérieur du cœur, la chaleur avait atteint le zircaloy des conduites qui en s’oxydant, produisait maintenant de l’hydrogène qui pouvait se transformer en explosion, on le sait !  Ce qui se produisit d’ailleurs 9 heures après le début de l’incident, mais heureusement sans faire de dégâts supplémentaires.  A 20 h, l’incident était dit « maîtrisé » selon les autorités.  On était passé tout près de la catastrophe et de l’enfer !  Mais on ignore ce qu’il est est advenu du corium, qui a commencé à se former à la base de la cuve.  Il faudra attendre 1985 pour qu’on en sache plus et qu’on puisse y jeter un œil.  Or 45% du cœur du réacteur 2 avait fondu, soit bien davantage qu’on ne pensait jusqu’ici !!!   Cette nuit-là, on aurait bien pu perdre Harrisburg (Detroit) !

Coïncidence, un film surprenant appelé le China Syndrome (avec Jack Lemmon, un Michael Douglas barbu et Jane Fonda) venait juste de secouer les consciences en montrant de façon visionnaire ce que pourrait être un incident majeur dans une centrale nucléaire.  Il était sorti douze jours avant seulement !  Le titre du film, emprunté à un livre avait intrigué :  en fait il énonçait le principe qu’une fonte de cœur de réacteur, fabriquant un corium, permettrait en s’enfonçant dans la terre de pouvoir la traverser et ressortir en Chine !  Un film engagé qui provoquera bien des remous lorsque la nouvelle de l’accident de Three Mile Island sera connu, obligeant parfois la société de production à le retirer des salles… pour ne pas effrayer davantage le « grand public ». Comme l’avait prédit un poème contemporain, c’est sûr, de toute façon, la révolution ne serait pas télévisée… non plus !

Evidemment, « l’excursion » (c’est le nom officiel de l’incident)  de Terre Mile Island provoquera un énorme mouvement antinucléaire, dont le symbole est aussi musical, avec un super triple album énonçant clairement la couleur : No Nukes. , du MUSE , « Musicians United for Safe Energy » (avec un superbe Jackson Browne, l’homme placide du « tranquilo », avec une version transcendée de Before The Deluge. ou la version de Stay avec le « boss ». Et bien sûr… Gil Scott Heron, et son titre définitif sur la question… le concert avait commencé avec « Mockingbird »  de Carly Simon et James Taylor. Hier on apprenait qu’il faudra se lever tôt désormais pour en voir des oiseaux pareils (des mini moqueurs). L’occasion aussi, tiens, de redécouvrir les dessins de l’excellentissime Ron Cobb :

On a retrouvé (Le Point l’a fait) depuis des gens qui ont vécu la journée infernale. L’un d’entre eux, comme moi, n’a pas varié d’opinion : « John Garver avait 40 ans, le 28 mars 1979, quand la défaillance d’un mécanisme de refroidissement de la centrale nucléaire de Three Mile Island (TMI) a entraîné la fusion partielle du réacteur numéro 2. L’ancien commerçant en a désormais le double mais il se souvient encore du « goût métallique » dans la bouche et de « l’odeur » inhabituelle qui flottait ce soir-là dans cette région vallonnée de la côte Est américaine. « On a évacué pendant deux jours. Une fois rentrés, on nous a demandé de rester chez nous, de fermer les volets et la porte. Comme si ça pouvait arrêter les radiations », raconte-t-il avec un rire aussi jaune que les bottes de protection chaussées par le président Jimmy Carter lorsqu’il est venu sur place rassurer la population (en haut sa venue et en bas son départ au milieu des badauds et des manifestants).  Depuis la guérite du club nautique dont il s’occupe à Middletown, au bord de la rivière Susquehanna, le vieil homme, la tête couverte d’un bonnet de marin rouge défraîchi, contemple avec rancoeur les tours de refroidissement qui crachent inlassablement leur vapeur, quelques centaines de mètres plus loin, dans un ciel sans nuage. « J’étais opposé à cette centrale depuis le début, j’y suis opposé aujourd’hui et j’espère la voir fermer de mon vivant « , soupire-t-il. « Ce voeu sera peut-être exaucé ».  Demain, ce sera chose faite !

On aura mis 14 ans pour tenter d’éliminer le problème à Three Mile Island (et emporter les débris les plus simples à évacuer: du corium hyper-radioactif dont personne ne peut se débarrasser au total, une partie restant fixée à la cuve).  On ne sait ce que les balayeurs de la centrale accidentée écoutaient à la radio, pendant leur temps de repos obligatoire, pour ne pas dépasser la dose de radioactivité. Peut-être bien l’envoûtant « « Storm Music », que j‘ai moi-même pas mal diffusé en 1981 sur les ondes… on me posait alors  souvent la question mais « est-ce du jazz » ?

Depuis rien n’a changé dans le nucléaire. On ne voit pas le soleil se lever au bout de cette folie technologique qui nuira encore des milliers voire des millions d’années.  Les ennuis actuels des centrales en édification et celles des vieillissantes, dont les années qui viennent vont les rendre plus dangereuses, sont un signe des temps…  révolus. Ne restons pas prisonniers de ce système !!!  Voilà le message à faire passer à la jeune génération ! Le nucléaire, c’est un mauvais film.  De série B que l’on voudrait bien voir se terminer…

Vous avez pu remarquer que les textes sont enjolivés ici et là par ce génie poétique qu’était Gil Scott Heron, hérault moderne, qui œuvrait avant tout pour la paix (2) !!!

On peut relier cela à cette superbe nouvelle, parue à l’automne 2015 dans le N° 32 de XXI, signée du réalisateur Thomas Mauceri, qui nous raconte qu’il a bien failli rencontrer Gil Scott Heron… qui avait une drôle d’histoire cachée (3)

Voici le texte de son titre phare : « We Almost Lost Detroit »

La chanson évoque une centrale près de Detroit qui aurait connu des déboires.  En fait c’est celle de Fermi 1, qui a effectivement connu un problème sérieux avant même celui de Three Mile Island.  La centrale a été arrêtée pendant quatre années après l’incident.  C’était un réacteur expérimental beaucoup plus dangereux que les centrales classiques.  Un réacteur à neutrons rapides, ou « breeder », refroidi au sodium :  un surgénérateur en fait. Un livre, intitulé « We Almost Lost Detroit » » de John G. Fuller avait alerté les gens sur sa dangerosité.  L’expérience a été décrite comme un échec.  En France, le surgénérateur de Creys-Malville, appelé SuperPhœnix, commencé, a vu le jour en 1986 mais après des déboires il a été définitivement arrêté en 1997.  En 2014, on a fini de vider son sodium, incorporé ensuite à du béton pour être stocké.  On commence seulement à découper aujourd’hui la cuve principale, 33 ans après sa mise en service !  Cela durera jusqu’en 2030 au moins. Soit pas loin de 50 ans après sa construction ! En Bretagne à Brenilis, on s’active toujours à démanteler le vieux réacteur construit en 1962 et arrêté en 1985 … on ne s’attend pas à avoir fini avant… 2038 !

We Almost Lost Detroit

It stands out on a highway
like a Creature from another time.
It inspires the babies’ questions,
« What’s that ? »
For their mothers as they ride.
But no one stopped to think about the babies
or how they would survive,
and we almost lost Detroit
this time.
How would we ever get over
loosing our minds ?
Just thirty miles from Detroit
stands a giant power station.
It ticks each night as the city sleeps
seconds from annihalation.
But no one stopped to think about the people
or how they would survive,
and we almost lost Detroit
this time.
How would we ever get over
over loosing our minds ?
The sherrif of Monroe county had,
sure enough disasters on his mind,
and what would karen Silkwood say
if she was still alive ?
That when it comes to people’s safety
money wins out every time.
and we almost lost Detroit
this time, this time.
How would we ever get over
over loosing our minds ?
You see, we almost lost Detroit
that time.
Almost lost Detroit
that time.
And how would we ever get over…
Cause odds are,
we gonna loose somewhere, one time.
Odds are
we gonna loose somewhere sometime.
And how would we ever get over
loosing our minds ?
And how would we ever get over
loosing our minds ?
Didn’t they, didn’t they decide ?
Almost lost Detroit
that time.
Damn near totally destroyed,
one time.
Didn’t all of the world know ?
Say didn’t you know ?
Didn’t all of the world know ?
Say didn’t you know ?
We almost lost detroit…

(1) En 1957, sans qu’on le sache, donc, les soviétiques avaient déjà dû en effet prendre des mesures drastiques à Tcheliabinsk. « Les Soviétiques ont décidé d’évacuer une zone de 1 000 kilomètres carrés où vivaient dix mille habitants et où régnait une activité égale ou supérieure à 2 Ci/km2 de 90Sr au sol (74 000 Bq/m2). La région a été interdite et désertifiée : habitants évacués sans le moindre bagage, villages rasés, bétail abattu et enterré sur place. Au total, pour les deux zones de Tcheliabinsk et Ekaterinbourg, la culture a été interdite sur plus de 100 000 hectares et n’a repris actuellement (au moins officiellement) que pour environ la moitié des terres cultivables réhabilitées. Dans la population, on estime à deux cent cinquante mille le nombre des personnes qui ont été exposées à une dose anormalement élevée, non seulement à cause de l’accident de 1957 mais du simple fait du fonctionnement « normal » du complexe de Maïak à proximité duquel elles vivaient. » Le bilan de la folie et de l’incurie soviétique est très très lourd : « Vingt-huit mille personnes ont été particulièrement exposées et auraient reçu en une dizaine d’années une dose d’environ 200 millisieverts (20 rems). La dose efficace reçue par les habitants d’un des derniers villages évacués, Metlino, sur la rivière Tetcha, a été évaluée à 1,7 Sv, dose à laquelle apparaissent des troubles de santé très sérieux ». 

(2) Un petit rappel : C’est en 1986 que j’avais eu la chance de le croiser personnellement, de façon fortuite. Arrivé à Jazz-Hot, je m’intéressais depuis deux ans en priorité aux artistes en « frange », ceux que la mecque du Jazz refuse d’apprécier, et ceux que le génial Philippe Adler souhaitait tant défendre, lui qui avait aussi bien écrit à Rock&Folk (la querelle perdure, hélas !). Apprenant que Gil Scott Heron devait venir faire un concert dans la salle du New Morning, inaugurée en 1981, je me rendais donc à sa répétition, histoire d’humer l’air ambiant. Le New Morning a toujours eu ma préférence, pour son éclectisme (récompensé en 2007  !). Resté au concert du groupe de la soirée, qui n’avait rien à voir avec lui, je vois soudainement le fluet chanteur arriver au bar.  Sans beaucoup hésiter, je m’avance vers lui en l’appelant de son nom :  il me répond, « mince, vous êtes bien un des seuls ce soir à m’avoir reconnu ».  En 1986, il était toujours l’objet d’une véritable adulation, mais de quelques fans seulement en France :  le lendemain, la salle en serait pleine, mais ce soir là, il pouvait se promener incognito… S’engagea ensuite une conversation où je découvrais un artiste humble et passionnant, fort intéressé par ce qui se passait en France politiquement.  Dix ans plus tard, il rendra un bel hommage à la salle qui l’avait si bien accueilli (le concert du lendemain avait été triomphal !). « Vous m’avez accueilli il y a dix ans alors que je n’étais rien, a-t-il dit, je veux rejouer chez vous maintenant que je suis quelqu’un » précise le site d’une des plus formidables salles de la capitale, qui ajoute : « Il restera fidèle jusqu’au bout, imposant le New pour son grand retour en 2010, après sept années d’absence. Un amateur avait mis en ligne son concert de 2001, ou plutôt les extraits des trois nuits du New Morning, hélas depuis retirés pour des questions de droits. Toujours fidéle au New Morning le lundi 10 mai 2010, il en était toujours à y rejouer un « The night we almost lost Detroit » qui n’avait pas pris une ride, malgré une voix plus éraillée que de coutume.

(3) « il est le fils d’une bibliothécaire et d’un footballeur jamaïcain, Gilbert St Elmo Heron, également connu sous le nom de « Black Arrow » (flèche noire) lorsqu’il portait le maillot du club du Celtic, le célèbre club de foot d’Edimbourg (en Ecosse). » C’était en fait à l’évidence tout le portait de son père !!!

PS : vous pouvez bientôt admirer un très bel ouvrage en hommage à Gil Scott Heron, il va bientôt être dans les étals :

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